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La vie à Uber City

Comme le savent tous les écoliers français de CM2, internet a été inventé à Paris. Il avait été baptisé Minitel (Médium interactif par numérisation d’information téléphonique), reposant sur un réseau de près de 9 millions de terminaux permettant aux individus et aux organisations d’échanger des informations en temps réel. 

Le 23 juillet 2014 à 14h00

Le minitel a connu son apogée au cours des décennies 1980 et 1990, promouvant une diversité d’applications en ligne, selon une sorte d’anticipation de la frénésie mondiale du .com. Cette technologie est par la suite lentement tombée en désuétude, pour finalement être abandonnée après l’ascension du "véritable" internet en direction d’une domination globale.

 

LONDRES – Le minitel et internet ont tous deux reposé sur la création de réseaux d’informations numériques. Leurs stratégies de mise en œuvre respectives ont cependant considérablement différé. Le minitel consistait en un système vertical descendant ; effort de déploiement majeur lancé par les services postaux français et l’opérateur national des télécommunications. Bien que cet outil ait correctement fonctionné pendant un temps, son potentiel de croissance et d’innovation s’avérait nécessairement limité par l’architecture rigide et les protocoles brevetés s’y rattachant.

L’outil internet, en revanche, a connu une évolution verticale ascendante, lui permettant d’échapper aux demandes de réglementation initiales des géants du secteur des télécommunications, devenant finalement cette révolution mondiale à la fois inéluctable et chaotique que nous connaissons aujourd’hui (véritable "don du ciel" pour reprendre la formule récente du pape François).

Et voici que se dessine aujourd’hui une nouvelle révolution technologique. L’omniprésence des réseaux numériques imprègne désormais l’espace physique, donnant naissance à l’ "internet des objets" – force vitale et interconnectée caractérisant les "villes intelligentes". De nouveau, les modèles de mise en œuvre appliqués en diverses régions du monde se caractérisent par leur multiplicité.

Aux États-Unis, l’idée générale d’un espace urbain intelligent s’inscrit au cœur de la génération actuelle des start-ups les plus florissantes. Illustration récente de cette tendance, l’application smartphone Uber permet à n’importe qui d’appeler un taxi ou de s’en proclamer chauffeur. Bien que les opérations de l’entreprise suscitent la polémique – Uber faisant l’objet de manifestations et de grèves autour du monde (principalement en Europe) – la valeur de la société a dernièrement été estimée à un montant astronomique de 18 milliards de dollars.

La construction de "ville intelligente"

Au-delà de l’entreprise Uber, le thermostat intelligent Nest, le site Web de partage d’appartements AirBnB, ou encore le "système d’exploitation pour la maison" d’Apple, pour ne citer qu’une poignée d’innovations récentes, nous permettent de nous faire une idée des nouvelles frontières conquises par des informations numériques désormais à l’assaut de l’espace physique. Un certain nombre d’approches similaires promettent aujourd’hui de révolutionner la plupart des aspects de la vie urbaine – des transports en commun à la consommation énergétique, en passant par la santé des individus – et suscitent le soutien impatient des fonds de capital-risque.

En Amérique du Sud, en Asie et en Europe, tous les échelons gouvernementaux identifient rapidement les avantages potentiellement attachés à la construction de villes "intelligentes", et travaillent activement au déverrouillage d’investissements significatifs dans ce domaine. Rio de Janeiro développe actuellement la capacité de son "Centre d’opérations intelligent" ; Singapour s’apprête à entreprendre un ambitieux effort en direction de la "Nation intelligente" ; tandis que la ville d’Amsterdam a récemment déployé 60 millions d'euros (81 millions de dollars) en appui d’un nouveau centre d’innovation urbaine baptisé Amsterdam Metropolitan Solutions. Le programme Horizon 2020 de l’Union européenne a prévu à cet effet un montant de 15 milliards d'euros en 2014-2016 – allocation de ressources non négligeable en faveur du concept des villes intelligentes, pourtant en période de sérieuses contraintes budgétaires.

Comment toutefois faire en sorte que de tels financements soient utilisés le plus efficacement possible ? L’attribution de sommes d’argent public aussi colossales constitue-t-elle d’ailleurs un bon moyen de stimuler l’émergence des villes intelligentes ?

L’État a sans aucun doute un rôle important à jouer dans le soutien aux recherches universitaires et la promotion d’applications dans des domaines moins susceptibles d’attirer le capital-risque – des secteurs peu glamours mais non moins cruciaux, tels que les déchets municipaux ou le services des eaux. Le secteur public pourrait également promouvoir l’utilisation de normes et de plateformes ouvertes autour de tels projets, ce qui accélèrerait l’adhésion des villes du monde entier (l’initiative "protocole urbain" de Barcelone constituant une avancée dans cette direction).

Mais plus important encore, il serait bon que les gouvernements utilisent leurs fonds pour développer un écosystème d’innovation ascendant en appui des villes intelligentes, du type de celui qui se développe aujourd’hui aux États-Unis. Il est nécessaire que les dirigeants politiques opèrent au-delà des incubateurs traditionnels de soutien, en élaborant et en appuyant des cadres réglementaires susceptibles de permettre aux innovations de s’épanouir. Compte tenu des obstacles juridiques qui entravent systématiquement les applications de type Uber ou AirBnB, un tel niveau de soutien s’avère cruellement nécessaire.

Dans le même temps, il s’agirait pour les gouvernements d’échapper à la tentation consistant à jouer un rôle déterministe et hiérarchiquement dominant. Ce n’est pas à eux de décider de ce que devra être la prochaine solution de ville intelligente – ou, pire encore, d’utiliser l’argent des contribuables pour consolider la position de multinationales technologiques opérant désormais commercialement dans ce domaine. Les offres toutes faites, brevetées et généralement insipides que proposent ces sociétés constituent une voie qu’il nous faut éviter à tout prix – sans quoi nous pourrions bien atterrir à Minitel City.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2014

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Le 23 juillet 2014 à 14h00

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