Ngaire Woods
Doyenne de la Blavatnik School of GovernmentLa mondialisation de la Fed
OXFORD – Les États-Unis devraient-ils s’inquiéter de ravages éventuels de sa politique monétaire sur les pays émergents et en développement (PED) ?
C’était la question qu’avait à trancher la Réserve fédérale à l’apogée de son programme d’assouplissement quantitatif, alors que ses achats mensuels d’obligations à long terme ont amené des investisseurs avides de rendement dans ces pays, entraînant une appréciation de leur monnaie et des cours des actifs. Et cette question est encore pressante, maintenant que la Fed est en voie de réduire ses achats sur les marchés obligataires, renversant le flux des capitaux et laissant en plan un bon nombre de PED.
Contrairement à ce que la plupart des observateurs semblent croire, la réponse ne réside pas dans l’examen minutieux du mandat de la Réserve fédérale ou dans le débat portant sur l’efficacité des politiques des pays en développement. La question repose plutôt sur la volonté des États-Unis de prendre l’initiative sur le plan des conditions économiques mondiales et sur les moyens qu’elle entend prendre. Si l’Amérique veut conserver une structure financière mondiale ouverte et stable, elle ne peut se permettre d’ignorer les turbulences actuelles dans les marchés émergents.
Depuis que l’hypothèse d’une diminution graduelle des mesures monétaires a été discutée l’an dernier, un nombre croissant de PED ont senti la pression monter : leurs devises se sont mises à déprécier, les capitaux à sortir du pays, laissant à leurs autorités monétaires la tâche non enviable de combattre le ralentissement de la croissance intérieure tout en maintenant la stabilité des échanges extérieurs. L’amorce de reprise dans les économies avancées semble provoquer une instabilité généralisée, de l’Argentine à la Turquie, en passant par l’Inde.
PED : instabilité et démantèlement des politiques monétaires des USA et UE
Certaines des difficultés récentes des PED découlent sûrement de failles intrinsèques. Pourtant les politiques intérieures se sont qu’une partie de l’équation. Ce qui explique le fait qu’un pays comme le Mexique, pourtant doté d’assises économiques solides et de saines politiques macroéconomiques, éprouve encore des difficultés.
Au même titre que les cycles successifs de la politique d’assouplissement monétaire aux États-Unis et dans l’Union européenne a grandement altéré les conditions financières et le cours des actifs dans les PED qui, en grande partie, n’avait rien à voir avec les facteurs économiques fondamentaux, l’instabilité actuelle dans bon nombre de PED est plus le fait du démantèlement progressif de ces politiques que de facteurs nationaux. Les économies émergentes et en développement ont-elles à leur disposition des moyens pour éviter de se faire emporter par les marées montantes et descendantes des capitaux internationaux ?
Par rapport à une ou deux décennies dans le passé, les PED disposent en théorie d’une panoplie plus étoffée d’instruments (du moins théoriquement) dont des mesures de contrôle des mouvements de capitaux, des interventions (stérilisées ou non) sur le marché des devises, une réglementation financière macroprudentielle et une accumulation de réserves qui procurent une certaine marge de manœuvre.
Or, ces politiques ne sont pas gratuites et comportent des complexités techniques, si bien que même exécutées parfaitement, elles n’atteignent pas toujours leur cible. Qui plus est, malgré le fait que le Fonds monétaire international a changé d’avis en donnant son aval à l’emploi de mesures de restrictions des mouvements de capitaux dans certaines conditions, beaucoup de pays riches continuent de prôner des dispositions dans les accords sur le commerce international et les investissements – par exemple, le partenariat transpacifique – qui interdiraient tout appel à des mesures de contrôle des capitaux.
Les PED se trouvent donc devant une impasse. Les instruments nationaux dont ils disposent sont plus ou moins utiles pour endiguer les afflux massifs de capitaux mondiaux découlant de décisions de politique monétaire prises dans de lointaines capitales. Pourtant il n’est pas plus viable de s’asseoir à ne rien faire en regardant le tourbillon de leurs devises que créent les rentrées et les sorties fugaces des capitaux.
Les scénarios possibles
Plusieurs scénarios sont possibles. Les PED pourraient s’isoler de plus en plus en érigeant des barrages aux capitaux étrangers se passant ainsi de leur plein gré des marchés mondiaux ; renversement du processus de mondialisation. Autrement ils pourraient se tourner vers des protecteurs plus en moyens, à savoir la Chine, qui les prendraient en charge et les protégeraient des aléas des marchés mondiaux sur lesquels ils ont peu ou prou d’influence. Troisième scénario, l’Amérique se fait plus attentive à ses propres intérêts dans le soutien d’une structure financière internationale ouverte et aide à résoudre les dilemmes posés par les déséquilibres entre les flux financiers mondialement intégrés et les politiques monétaires définies au niveau national.
Les États-Unis auraient un intérêt évident à faciliter le troisième de ces scénarios et à éloigner les PED des deux premiers. Mais plus les États-Unis se montrent peu concernés par les mouvements conjoncturels des PED, plus ils les poussent à s’orienter vers l’une de ces options. La politique monétaire insulaire des États-Unis mènera à des politiques monétaires autarciques dans les autres pays dont tout le monde pâtira.
Que peuvent faire les États-Unis pour faire en sorte que les principaux marchés y soient plus enclins ? Plutôt ce mois-ci, le G20 a proposé que les politiques américaines soient « mieux calibrées et communiquées plus clairement ». Ceci ne suffit pas. Les États-Unis doivent maintenir en place les dispositifs d’échanges réciproques de devises au bénéfice des PED qui ont besoin de plus de liquidités en dollar. Elles doivent également amorcer un véritable processus consultatif non officiel de politique monétaire et soutenir les propres accords régionaux de ces pays, telle que l’Initiative de Chiang Mai.
D’autre part, les négociateurs américains des ententes commerciales doivent cesser d’exiger que les pays renoncent à leur droit d’utiliser des mesures pour se protéger des conséquences nocives de la politique monétaire américaine. Il est également primordial que les États-Unis cessent de bloquer les réformes du FMI visant à déployer du financement additionnel par tous les pays membres du fonds.
Les mesures et déclarations récentes en matière de politique monétaire américaine semblent indiquer le peu d’intérêt des États-Unis dans la stabilité financière des PED dans la mesure où la volatilité porte ombrage aux perspectives à moyen terme de l’économie américaine. Cette stratégie à courte vue va à l’encontre des objectifs géopolitiques et économiques plus globaux du gouvernement américain.
Les États-Unis tirent grand profit de la structure ouverte des marchés financiers mondiaux, qui est désormais compromise. Une politique monétaire qui incorpore l’interdépendance actuelle protégerait à coup sûr les intérêts à long terme des États-Unis.
Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier
© Project Syndicate 1995–2014
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