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Inégalités, productivité des facteurs et employabilité

Dans son ouvrage "Le prix de l’inégalité" (les liens qui libèrent, 2012), Stiglitz avance qu’"il y a deux manières pour devenir riche: créer de la richesse ou s’approprier la richesse des autres" (1). Pour l’auteur, seul un marché concurrentiel et régulé permet de limiter le processus d’appropriation des richesses dû, par exemple, aux situations de monopole et de rente.

Le 17 octobre 2016 à 10h51

Bien que Stiglitz privilégie la cause politico-institutionnelle pour expliquer l’état des inégalités, il n’en demeure pas moins qu’il serait intéressant de voir le problème du côté de la productivité marginale des facteurs, soit la contribution additionnelle à l’économie du progrès technique et du facteur travail. Dans cette perspective, les inégalités du revenu et du patrimoine seraient intriquées.

En effet, une économie de l’offre qui ne génère pas assez d’opportunités en termes de productivité des facteurs, intrinsèque au processus de création réelle des richesses, devrait favoriser comme alternative une réaffectation du capital privé vers des investissements improductifs et à faible contenu en valeur ajoutée pour l’ensemble de l’économie – ce qui peut être qualifié par les multiples comportements de recherche de rente (rent seeking). Cette alternative d’investissement pousse à l’augmentation des taux de rendement du capital et à la baisse de la distribution primaire des revenus à cause des faibles outputs économiques devant rétribuer les facteurs qui y contribuent. Dans ce sens et toutes choses égales par ailleurs, seule une croissance économique plus rapide peut endiguer la prédominance du capital et corriger les inégalités, comme le soutient Piketty (2).

Inversement, c’est la croissance qui se trouve amputée, entraînant l’économie dans un cercle vicieux. En effet, dans une étude récente (3), des économistes du FMI ont démontré sur un échantillon d’une centaine d’économies à différent niveau de développement que lorsque la richesse privée augmente de 1%, le PIB recule de 0,08 point dans les cinq années qui suivent – ce qui infirme, par ailleurs, la thèse de ruissellement de la richesse vers le bas (trickle down economics).

L’intervention de l’Etat doit rétablir ce rapprochement entre les taux de croissance et de la rentabilité du capital : le marché ne peut pas le faire par lui-même. Pour y parvenir, une politique fiscale ciblée et autres mesures réglementaires peuvent freiner les différents comportements de recherche de rente. Toutefois, la mesure qui serait la moins susceptible d’engendrer des effets pervers est la stimulation de la productivité des facteurs.

En dehors du progrès technique (4), c’est l’employabilité du facteur travail qui devrait interpeller les pouvoirs publics. Dans ce cadre, l’action publique doit se focaliser moins sur la flexibilisation du marché du travail, positivement corrélée avec la montée des inégalités, selon l’étude du FMI précitée, et se consacrer plus au renforcement des niveaux de l’employabilité. Prenons dans ce cadre le cas particulier de l’employabilité des jeunes de 25-35 ans, classe d’âge exprimant le potentiel du capital humain d’une économie.

Au Maroc, le coefficient de Gini reflète encore des niveaux élevés d’inégalité de revenu. Quant au diagnostic des perspectives de l’employabilité, il montre que celle-ci doit relever aussi bien un défi quantitatif, le niveau d’accès à l’emploi des jeunes de 25-35 ans, que qualitatif, l’amélioration effective de leur niveau de vie permettant l’émergence significative d’une classe moyenne.

Aujourd’hui, deux-tiers des individus âgés de 20 ans n’ont pas obtenu le baccalauréat et seront faiblement qualifiés sans grande perspective d’accès à des emplois décents. Parmi les 200.000 bacheliers, environ 140.000 n’obtiendraient aucun diplôme de l’enseignement supérieur ou auraient un diplôme peu qualifiant. Parmi les bacheliers restants, on estime qu’environ 50.000 bénéficieraient d’une formation professionnelle et seulement 10.000 jeunes, soit moins de 2% de cette classe d’âge, obtiendront des diplômes qui devraient donner accès à un niveau élevé d’employabilité (5).

Ce décrochage post-baccalauréat qui disqualifie 98% de cette population en termes d’employabilité reste à confronter avec les conditions effectives et potentiellement inégalitaires de l’insertion professionnelle (6).

Bien que cette question de l’employabilité puisse être abordée du côté de la demande d’emploi, soit la capacité réduite de l’économie à créer des emplois (lente transformation économique, industrialisation insuffisante et entrepreneuriat faible), cette perspective n’a d’impact qu’en termes de réallocation du facteur travail et du choix des filières de formation. Or, il s’agit là d’une qualité d’adaptation, c’est-à-dire une qualité de second ordre, une simple réactivité.

Cependant, aborder la question de l’employabilité du côté de l’offre d’emploi via un système éducatif performant au contenu culturel ouvertement libéral et accessible dans ses bases à toutes les catégories socio-économiques, constitue la qualité de premier ordre qui doit être satisfaite (car finalement, c’est toujours "l’offre qui crée sa propre demande").

L’enjeu est capital et mérite d’être érigé au rang du contrat social.

 

 

(1)Le paragraphe de la citation est le suivant : « To put it baldly, there are two ways to become wealthy: to create wealth or to take wealth away from others. The former adds to society. The latter typically subtracts from it, for in the process of taking it away, wealth gets destroyed. A monopolist who overcharges for his product takes money from those whom he is overcharging and at the same time destroys value. To get his monopoly price, he has to restrict production. ».

(2)« Thomas Piketty’s « Capital », Summarised in Four Paragraphs », (The Economist, 4/5/2014).

(3) « Causes and Consequences of Income Inequality: A Global Perspective », Era Dabla-Norris, Kalpana Kochhar, Nujin Suphaphiphat, Frantisek Ricka, Evridiki Tsounta (FMI, 2015).

(4)Cf. « Pourquoi la productivité est-elle en baisse ? », Barry Eichengreen (Le Monde, 16/12/2015).

(5)Ces estimations proviennent d’une étude non publiée.

(6)Cf. « Modélisation de l’insertion professionnelle des diplômés de l’enseignement supérieur au Maroc », Fouzi Mourji et Abdelwahad Gourch (Critique Economique n° 22, printemps-été 2008).

Par Rédaction Medias24
Le 17 octobre 2016 à 10h51

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