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Émergence, puissance, souveraineté : les ambitions stratégiques du Maroc entre discours et effectivité

L’émergence, la puissance et la souveraineté sont devenues des références récurrentes du débat public sur la trajectoire du Maroc. Encore faut-il comprendre ce que recouvrent réellement ces notions.

Le 28 juillet 2026 à 14h16

Émergence, puissance, souveraineté, ces notions se retrouvent régulièrement dans le débat politique pour qualifier la trajectoire de développement du Maroc, ses finalités et ses performances. Ces notions donnent lieu à des querelles sémantiques, idéologiques, qui brouillent la compréhension des stratégies et politiques nationales.

Dans un débat rigoureux, c'est la substance plutôt que sa dénomination qui compte, c'est la vision et la crédibilité de l'action plutôt que le discours et l’effet d’annonce qui fait impression. Un décryptage du sens et contresens de ces notions permet de clarifier les ambitions stratégiques du Maroc et les conditions de transformer ces ambitions en capacités de mise en œuvre.

Il est aussi nécessaire de mettre en relation les termes de ces questions centrales. Ce n’est pas un souci simplement académique, il s’agit d'en faire des points de repère stables dans une vision stratégique de long terme consciente d’elle-même.

Le Maroc est-il un pays émergent ou en voie d’émergence?

Il y a déjà deux décennies un rapport du FMI reconnaissait pour la première fois au Maroc le potentiel d’un "pays émergent". On pouvait lire dans ce même rapport les défis que le Maroc devait relever rapidement : une croissance vive et pérenne, des équilibres internes et externes consolidés, une gouvernance efficace… Tant que ces problèmes majeurs ne seront pas résolus, le Maroc sera toujours qualifié de pays en voie d’émergence ou émergent, mais… par souci du politiquement correct.

L'émergence correspond  d’abord à un processus de construction des capacités nationales, d'accumulation progressive de ressources économiques, humaines, technologiques et institutionnelles. Elle désigne ensuite une dynamique de transformation permettant à un État d'améliorer sa position relative dans le système international.

Le Maroc connaît une montée en gamme de ses capacités productives, de son insertion dans les échanges internationaux et, à un moindre degré, de son capital humain et de son niveau technologique. Le processus d’émergence observé depuis deux décennies — industrialisation, infrastructures, transition énergétique, diversification des partenariats internationaux — constitue une base de capacités.

L’émergence, aussi "achevée" soit-elle, ne produit pas automatiquement de la puissance. Cette dernière ne réside pas dans la simple possession de ressources, mais dans la capacité structurelle à les convertir en influence effective et durable. Certes, elle est un phénomène multidimensionnel (économique, militaire, technologique, diplomatique, normatif, institutionnel…), mais dans la réalité stratégique, ses composantes sont interdépendantes et leur efficacité dépend précisément de la capacité à les faire fonctionner comme un système cohérent.

Autrement dit, la puissance ne s'exerce jamais de manière fragmentée. De nombreux pays connaissent un processus d'émergence sans parvenir à le transformer en puissance. La raison est que la puissance suppose la capacité de résister aux contraintes extérieures et de produire des effets au-delà de ses frontières.

C’est pour cette raison que l’on qualifie de puissance un pays dont les capacités lui permettent de modifier les comportements, les préférences ou les décisions d'autres acteurs, d'influencer durablement l'organisation du système régional ou international dans son ensemble.

Un État peut être une puissance émergente à une échelle régionale sans être une puissance globale. Cependant, cette forme de puissance est généralement plus limitée, plus fragile et plus dépendante de son environnement international que celle d'un État qui combine les dimensions économique, technologique, militaire et diplomatique.

Le Maroc aurait-il les capacités ou le potentiel d’une puissance régionale émergente ?

En fait, la question centrale n'est pas de savoir si le Maroc possède des ressources d’une puissance émergente, elle est plutôt celle de la conversion de ses capacités en une influence géoéconomique et géopolitique dans ses espaces de proximité : l’Afrique et l'espace euro-méditerranéen.

Le Maroc dispose aujourd'hui d'une influence politique dans cet espace régional. Cette influence repose sur ses percées économiques, une politique africaine et arabe de long terme, une crédibilité dans les domaines de la sécurité et d’une volonté d’être un acteur régional porteur d’une nouvelle vision de la coopération Sud-Sud. Sa stabilité politique dans un environnement perturbé lui donne des atouts pour donner une profondeur à sa politique extérieure, étendre son influence politique et son rayonnement culturel. Si son influence géopolitique est palpable, elle ne pourra se consolider dans la durée que si elle s'appuie sur une montée en gamme économique, politique, sécuritaire et institutionnelle.

Cette conversion des capacités en influence n'a de sens que si elle renforce la souveraineté du Royaume. Traditionnellement définie comme l'autorité suprême de l'État sur son territoire et sa population, elle ne peut plus être comprise aujourd'hui comme une indépendance absolue.

Dans un monde marqué par l'interdépendance économique, les chaînes de valeur mondiales, les flux numériques et les enjeux climatiques, la souveraineté se définit davantage comme la capacité d'un État à sécuriser ses intérêts essentiels, conserver sa liberté de choix, accroître son autonomie de décision dans un environnement d’interdépendances incertain.

Dans un Maroc agité par les chocs exogènes et s’interrogeant sur "son avenir", la notion de souveraineté a retrouvé une faveur inattendue. Elle fleure bon l’héritage national, le légitime attachement à l’indépendance nationale, la déférence à l’égard de l’autorité de l’État.

La notion nous vient des champs politique, juridique et militaire. Elle n’est pas usuelle en économie, elle a pourtant investi tous ses domaines : l’alimentaire, l’industrie, la monnaie, l’énergie, la finance et le numérique… Elle est omniprésente, elle fréquente les couloirs de nos différentes administrations. Elle flotte dans le discours de nos gouvernants qui veulent donner un sens à leur action et au rapport du Maroc au monde.

La "souveraineté" est devenue l’expression d’une aspiration de la Nation à incarner une identité politique partagée sur la scène nationale et à renforcer ses capacités, si ce n’est son ambition de  puissance. La notion est largement reprise par certains médias convaincus que leur relayage participe d’une défense d’une cause supérieure qui s’impose en soi.

Les capacités du Maroc en matière de stratégie alimentaire, énergétique, industrielle ou autre peuvent éventuellement (et de manière positive) contribuer à renforcer ou à maintenir l’autonomie stratégique marocaine, mais très certainement pas la souveraineté du Maroc.

Viendrait-il à l’esprit de quiconque de remettre en cause la souveraineté d’un pays, au prétexte qu’il ne dispose ni d’industries puissantes, ni même d’une armée ? D’où l’intérêt de cesser de confondre en permanence "autonomie stratégique" et "souveraineté" dans notre discours politique. Reste qu’"autonomie stratégique", dépourvu de contenu explicatif, de ciblage des priorités stratégiques, de mode opératoire, peut aussi entretenir la confusion.

Ainsi, l'émergence, la puissance et la souveraineté ne doivent pas être envisagées comme trois notions juxtaposées, mais comme trois phases d'une trajectoire de longue durée. Pour discutables que soient les usages de ces notions appliquées au Maroc, ils n’en expriment pas moins un questionnement fondamental sur la capacité du pays à faire prévaloir ses intérêts stratégiques dans un système mondialisé et à faire prévaloir les préférences collectives sur lesquelles chaque nation bâtit son contrat social.

L'émergence construit les capacités, la puissance transforme ces capacités en influence, et la souveraineté garantit que cette influence demeure au service de l'autonomie stratégique du pays et de son projet national.

Depuis le début des années 2000, le Maroc poursuit simultanément trois objectifs : construire une économie émergente, accroître le statut géopolitique du Royaume et renforcer son autonomie stratégique dans des domaines critiques (énergie, eau, sécurité alimentaire, industrie, numérique, défense et diplomatie).

Le défi n'est pas seulement d'atteindre ces objectifs séparément, mais de les articuler dans une stratégie cohérente et de long terme. Le passage de l'émergence à la puissance émergente, puis de la puissance émergente à une autonomie stratégique, ne dépend pas seulement de l'accumulation de ressources économiques ou technologiques. Il repose fondamentalement sur la robustesse et la qualité des institutions qui constituent les leviers de transformation des ressources potentielles en capacités effectives et de la puissance émergente en autonomie stratégique.

Depuis le début des années 2000, le Royaume a engagé une profonde modernisation institutionnelle qui accompagne son processus d'émergence : Constitution de 2011, régionalisation avancée, réformes de la gouvernance économique, création d'agences spécialisées, développement d'institutions de régulation.

Le défi consiste à faire évoluer ces institutions d'un rôle principalement orienté vers l’émergence vers un rôle de production des sources d’influence et d’autonomie. L’économie d’un pays, son image, sa capacité d’influence ne peuvent monter en gamme que si toutes ses institutions gagnent en crédibilité et en efficacité: des institutions économiques qui favorisent la diversification productive et permettent d'éviter le piège du revenu intermédiaire ; des institutions de connaissance et d’innovation qui constituent le socle de la puissance technologique ; des institutions financières qui constituent un levier de mobilisation des ressources ; des institutions administratives qui assurent la continuité de l'action publique indépendamment des alternances politiques ; des institutions en charge de la sécurité et de la défense ; des institutions politiques garantes des règles du droit. C’est par la mise en cohérence des transformations impulsées par ces institutions que le Maroc pourrait se projeter en puissance émergente et construire son autonomie stratégique.

Dans cette dynamique, une question de fond se pose : comment garantir le déroulé de cette trajectoire de développement ? Car il y a bien un risque: celui d’un Maroc qui resterait perpétuellement en voie d’émergence, au bord de basculements qu’il n’effectuerait pas.

Au Maroc se pose aujourd’hui une question essentielle, celle des règles que l’Etat garant de la transformation vertueuse vers l’autonomie stratégique, doit veiller à assurer. Autrement dit, un ordre bâti sur la rule of law, garante de la séparation des intérêts – publics et privés – et de la suprématie des relations contractuelles en lieu et place de l’ordre de la rule by law, celui de la privatisation du droit et de la prégnance des relations interpersonnelles.

Aujourd’hui dans le champ politique, continuent de prédominer les stratégies de captation des ressources publiques par des élites peu préoccupées, au final, de promouvoir un mode de développement durable et équitable. Le champ politique perd de sa crédibilité et ses pratiques  sont peu respectueuses des normes de la bonne gouvernance.

Les manquements aux règles de l’État de droit, de la transparence et du compte rendu handicapent le pays dans toute velléité de sortie des trappes qui sont actuellement les siennes : niveau de revenu, capitalisme "des copains", clientélisme politique, découplage démocratie/développement. La sortie de la voie de l’émergence impose donc un processus de réformes permanent pour assurer l’acquisition de capacités de puissance émergente et de l’autonomie stratégique.

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Le 28 juillet 2026 à 14h16

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