Brahim Essikal
Consultant juridique et conformité - Atlas ArbitraAbattement de 90% pour les MRE : quand un avantage légitime devient une faille
Accordé sous conditions aux Marocains résidant à l'étranger âgés de 60 ans et plus, l'abattement de 90% sur les droits de douane à l'importation d'un véhicule personnel répond à un objectif de solidarité et de maintien du lien avec les MRE. Mais lorsque cet avantage est détourné au profit de tiers, il soulève des enjeux de conformité, d'équité et de préservation des finances publiques.
Le régime d’abattement de 90% accordé à certains Marocains résidant à l’étranger pour le dédouanement d’un véhicule personnel constitue un avantage douanier dérogatoire. Encadré par l’Administration des douanes et impôts indirects, il s’adresse notamment aux MRE âgés de 60 ans et plus, sous réserve du respect des conditions légales et réglementaires applicables.
Ce dispositif répond à une logique claire, à savoir maintenir le lien avec les Marocains du monde, faciliter leur mobilité vers le Royaume du Maroc et leur permettre, à un moment clé de leur parcours de vie, de revenir au Maroc avec leur véhicule personnel dans des conditions préférentielles.
Ce régime n’est ni général ni automatique. Il est réservé à une catégorie déterminée de bénéficiaires et suppose le respect strict des conditions prévues par les textes applicables.
Derrière cet avantage douanier, le sujet n’est pas théorique. Dans certains dossiers, le nom du bénéficiaire remplit les conditions, mais la réalité de l’opération raconte autre chose : le véhicule est financé, organisé ou destiné à un tiers. C’est là que l’abattement change de nature.
Quand un avantage social devient une perte pour les finances publiques
Le problème ne réside pas dans l’existence de cet abattement. Il est utile, légitime et doit être préservé.
La difficulté apparaît lorsque l’opération n’est pas organisée au bénéfice du titulaire éligible, mais au profit d’un tiers qui utilise cette personne comme relais administratif, parfois contre rémunération.
Dans ce cas, l’État marocain subit un manque à gagner direct.
Chaque dossier abusif représente des droits et taxes non perçus. Pris isolément, l’impact peut paraître limité. Répétées, ces pratiques peuvent entraîner une érosion réelle des recettes publiques.
Le sujet dépasse donc la simple conformité individuelle. Il touche directement à la protection des finances de l’État.
Le cœur du problème : le prête-nom
Dans la pratique, le principal risque tient à l’utilisation d’un MRE âgé de 60 ans et plus, éligible au régime, comme prête-nom.
Le véhicule est officiellement dédouané au nom d’un MRE remplissant les conditions requises. Mais l’opération peut, en réalité, être pensée pour un tiers ou destinée à alimenter une logique de revente, y compris par l’intermédiaire de particuliers ou d’acteurs du marché automobile.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui figure dans le dossier. Elle est de savoir à qui profite l’opération.
Qui supporte réellement le coût du véhicule ? Qui prend en charge les frais ? Qui organise son utilisation ? Qui retire, au final, l’avantage économique lié à l’abattement ?
Lorsque la réponse ne renvoie plus au MRE bénéficiaire du régime, mais à un tiers, l’abattement perd sa justification. Il ne sert plus l’objectif prévu par les textes. Il devient un instrument de contournement.
Une levée de l’incessibilité à ne pas mal interpréter
Depuis 2018, la condition d’incessibilité de cinq ans a été supprimée pour les véhicules bénéficiant de cet abattement. Cette évolution repose notamment sur le fait que l’avantage n’est accordé qu’une seule fois dans la vie du bénéficiaire.
Concrètement, un véhicule dédouané dans ce cadre peut donc être cédé après son importation, sous réserve du respect des règles applicables.
Mais cette souplesse ne peut pas être comprise comme une autorisation de structurer, dès le départ, une opération au profit d’un tiers.
La difficulté n’est pas la revente en elle-même. Elle tient à l’opération conçue dès l’origine autour d’un bénéficiaire apparent, alors que l’avantage économique profite à une autre personne.
Si le bénéficiaire n’est qu’un prête-nom, le problème reste entier.
Protéger le régime, protéger les MRE de bonne foi
La distinction doit être claire.
De nombreux MRE remplissent les conditions requises et souhaitent simplement bénéficier de cet avantage dans un cadre légal. Ceux-là ne doivent pas être pénalisés par les pratiques abusives d’autres acteurs.
L’objectif n’est donc pas de remettre en cause l’abattement de 90%. L’objectif est d’éviter qu’il soit détourné de sa finalité.
Lorsque les abus se multiplient, les premiers à en subir les conséquences sont souvent les bénéficiaires de bonne foi : contrôles renforcés, démarches plus lourdes, climat de suspicion.
Préserver ce régime suppose donc de mieux distinguer les bénéficiaires légitimes des montages artificiels.
L’abattement de 90% doit continuer à bénéficier aux MRE auxquels il est réellement destiné. Il ne doit pas devenir, par l’usage de prête-noms ou d’opérations artificielles, une source organisée de manque à gagner pour l’État.
à lire aussi
Article : Santé numérique : ce que le projet de loi prévoit de changer dans votre parcours de soins
Le projet de loi 52.26 adopté en Conseil du gouvernement pose les bases de la santé numérique au Maroc. Dossier médical partagé, identifiant sanitaire unique, plateforme nationale et agence dédiée… Il encadre l’accès aux données, fixe les droits des patients et prévoit des sanctions. Détails.
Article : Déficit budgétaire 2026 : le Maroc peut-il tenir les 3% ?
Malgré le choc énergétique, la hausse des dépenses sociales et salariales et l’accélération de l’investissement public, le gouvernement maintient son objectif de ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB en 2026. La cible est comptablement atteignable. Reste à savoir si cet ajustement repose sur des bases solides et durables.
Article : Gazoduc Nigeria-Maroc : qui paiera et quand le gaz arrivera
De Casablanca à Abuja, la signature de l’accord intergouvernemental le 19 juillet marque un tournant pour ce projet destiné à acheminer le gaz ouest-africain jusqu’au Maroc et à l’Europe, soutenu par d’immenses réserves gazières au Nigeria, au Sénégal et en Mauritanie. Qui doit le financer, comment il sera construit au Maroc et pourquoi le premier gaz n’est attendu qu’en 2031 : tour d’horizon.
Article : Aviculture : prix toujours bas, jusqu'à 3 DH de pertes par kg pour les éleveurs
Les prix du poulet continuent de reculer au Maroc, creusant les pertes des éleveurs. Le secteur espère toutefois une remontée progressive des prix à partir de septembre, portée par une baisse attendue de l'offre et un léger rebond de la demande. Détails.
Article : Settat : l’ONEE renforce l’alimentation en eau avec un projet de 210 MDH
L’Office national de l’électricité et de l’eau potable a mis en service la première tranche d’un projet de 210 millions de dirhams destiné à renforcer et sécuriser l’alimentation en eau potable de Settat et des localités voisines. Cette première phase permet de doubler le débit d’alimentation de la ville.
Article : La fondation CDG distingue six projets d’innovation sociale digitale
La fondation CDG a clôturé la 2e édition de DIGIT@CTION, un programme dédié à l’innovation sociale digitale. Six projets portés par des associations ont été retenus et bénéficieront d’un financement, ainsi que d’un accompagnement pour soutenir leur déploiement.