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Inde: dans l'ancien bastion de la rébellion maoïste, les défis du retour à la paix

Inde: dans l'ancien bastion de la rébellion maoïste, les défis du retour à la paix
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Le 22 avril 2026 à 11h33

Après le fracas des armes, voici venu celui des chantiers. Dans les collines d'Abujhamad, le bastion de l'insurrection maoïste meurtrière qui a agité pendant près de soixante ans le coeur de l'Inde est désormais livré aux pelleteuses venues y percer des autoroutes.

Conformément au calendrier qu'il avait lui-même fixé, le gouvernement indien a proclamé le mois dernier la fin des combats et sa victoire sur les "Naxalites".

A son apogée dans les années 2000, cette rébellion née en 1967 d'une jacquerie du village de Naxalbari, dans les plantations de thé des collines du Bengale occidental (est), s'est propagée jusqu'à un tiers du territoire indien.

Et puis au fil des combats meurtriers avec les forces de sécurité - plus de 12.000 morts au total - son emprise s'est lentement réduite à une poche.

Celle d'Abhujamad, "les collines inconnues" en langue autochtone, le "corridor rouge" de l'Etat de Chhattisgarh.

En même temps qu'il a décrété la mort de la guérilla, le ministre de l'Intérieur indien Amit Shah a ouvert le 30 mars "le chemin du développement".

Il commence ici, dans cette jungle enveloppée de la poussière rouge dégagée par les excavatrices.

"D'ici 2027-2028, vous verrez passer au milieu de la forêt une très belle route", promet le chef de la police locale, Sundarraj P., qui a troqué sa casquette de général en chef pour un casque de chantier.

- Des routes pour quoi ? -

Ouvrir la forêt pour en déloger ses occupants armés s'est imposé il y a quelques années comme une des priorités de l'effort de guerre de New Delhi.

Les routes tracées au milieu du dernier carré rebelle ont changé la vie des populations d'Abhujamad. Il ne leur faut plus qu'un jour au lieu de trois pour faire l'aller et retour dans la ville la plus proche, Narayanpur.

"On prend le bus le matin, et le soir on est rentré à la maison", s'émerveille encore Dasrath Netam, un agriculteur de 60 ans du village de Mohandi.

A partir de ces artères, les unités de la police et de l'armée ont pu installer un canevas de plus de 450 bases fortifiées qui ont servi de têtes de pont à leurs opérations. "Des camps au coeur de la jungle", résume Sundarraj P.

Aujourd'hui, les véhicules blindés y ont cédé la place aux centaines de camions qui évacuent le minerai de fer de la mine ouverte en lisière de la forêt.

C'est l'un des dividendes de la paix. Pendant soixante ans, les combats ont empêché les entreprises d'exploiter à plein régime le riche sous-sol de la région. Elles n'ont pas tardé à rattraper le temps perdu.

"Ces routes ont été tracées pour réaffirmer la liberté de circulation des forces de sécurité", observe un défenseur des droits des populations indigènes, Manish Kunjam. "Mais aussi pour permettre l'exploitation des mines".

- Priorité aux mines -

Issu du Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre ultranationaliste hindou Narendra Modi, l'exécutif de l'Etat de Chhattisgarh se défend de telles arrière-pensées.

"Rien de tout ce qui se passe n'est lié au minerai", s'offusque son chef adjoint, Vijay Sharma. "Il y a du fer dans le sous-sol, c'est vrai, mais l'extraction a commencé il y a plus de cinquante ans déjà, elle ne date pas d'hier".

N'empêche. Les statistiques officielles confirment le bond récent de l'activité minière dans la région.

Ces cinq dernières années, au moins deux sites ont débuté leurs opérations d'extraction. Celui d'Amdai Ghat autour de 2021, puis celui de Rowghat en 2023. Et ces trois dernières années, la production de l'Etat a progressé de 10 millions de tonnes.

"Je sais que le gouvernement soutient à fond l'exploitation minière", estime Shalini Gera, une avocate impliquée dans la défense des droits des tribus locales. "C'est la seule possibilité de développement qu'ils ont en tête".

A peine libérés des pressions qu'exerçait la guérilla maoïste, les peuples autochtones de la région - décrits sous le terme générique d'Adivasis - s'inquiètent de ce parti-pris exclusivement industriel, eux qui vivent presque exclusivement de la forêt.

- Protéger la forêt -

"Nous sommes contents que (les rebelles) soient partis, ils faisaient régner la peur", décrit Sonuram Gutta, 25 ans, qui dit avoir été enrôlé de force et contraint de combattre dans leurs rangs pendant plusieurs années.

"Mais l'exploitation minière va salir tout ce qui existe autour de nous", s'empresse-t-il d'ajouter. "Nos ancêtres nous ont toujours enseigné de protéger la forêt, elle représente tout pour nous".

Jadis aux mains des guérilleros, le petit village de Tarlaguda a aujourd'hui retrouvé sa quiétude. Et ses habitants espèrent bien profiter des dividendes de la paix.

"Nous avons pris trente ans de retard sur le reste du monde à cause des Maoïstes", s'indigne un de ses résidents, Umesh Sundamn, dont le frère a été abattu par les forces de sécurité car présumé insurgé.

"Ils ont refusé toutes les aides du gouvernement au village. Regardez le changement aujourd'hui", s'exclame-t-il en montrant un poteau hérissé de relais téléphoniques et un grenier à céréales en construction.

Mais l'avenir qui s'esquisse ne le rassure pas beaucoup.

"L'ironie, c'est que les raisons pour lesquelles les Maoïstes ont pris les armes hier vont probablement s'avérer encore plus pertinentes demain", s'inquiète Umesh Sundamn, "si l'industrie prend le contrôle de nos terres, nous n'aurons jamais de compensation".

- Désarmement -

Ancien chef de la police de l'Etat du Chhattisgarh, DM Awasthi exhorte lui aussi les vainqueurs d'aujourd'hui à ne pas oublier les leçons du passé.

"L'insurrection a débuté à cause de l'exploitation des tribus par les propriétaires des terres, le gouvernement, l'office des forêts et la police", rappelle-t-il, avant d'insister sur l'obligation de transparence de l'administration et la nécessité d'améliorer la vie des tribus locales.

"L'oublier serait une faute", insiste l'ex-officier.

Et les Maoïstes, dans tout ça ? Les derniers à s'être rendus assurent avoir définitivement tourné la page.

Sukram Ursa, 21 ans, n'en avait que 15 quand il a commencé à faire le coup de feu sous le treillis de la rébellion.

Il a déposé les armes en décembre et se forme depuis à la vie civile dans un camp du gouvernement. Repassage, réparations électriques, soudure...

"J'ai pris un téléphone portable en main pour la première fois le mois dernier", s'exclame-t-il les yeux rivés sur les vidéos qui défilent sur son écran.

Il le jure, jamais plus il ne reprendra en main un fusil d'assaut. "Je vais oublier cette partie de ma vie", promet Sukram Ursa, "je défendrai désormais mes droits dans le respect de la Constitution indienne".

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Le 22 avril 2026 à 11h33

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