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ECONOMIE

Ghita Mezzour : “Il ne faut pas mettre toutes les vagues de licenciements actuelles sur le compte de l’IA”

L'ancienne ministre de la Transition numérique, aujourd'hui à la tête du cabinet DecisiveAI, est revenue sur son passage au gouvernement et sur l'impact de l'intelligence artificielle sur l'emploi, à l'occasion du 12/13 de Médias24. Elle met en garde contre les licenciements précipités attribués à l'IA et plaide pour une meilleure appropriation de cette technologie par les entreprises marocaines.

Ghita Mezzour : “Il ne faut pas mettre toutes les vagues de licenciements actuelles sur le compte de l’IA”
Ghita Mezzour au 12/13 de Médias24.
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Le 12 juillet 2026 à 13h15 | Modifié 12 juillet 2026 à 13h17

Trois ans après avoir quitté le ministère de la Transition numérique et de la réforme de l'administration, Ghita Mezzour, aujourd'hui fondatrice du cabinet DecisiveAI, a livré son analyse de l'impact de l'intelligence artificielle sur le marché de l'emploi et sur l'économie marocaine, dans le cadre du 12-13 de Médias24.

Recrutements gelés : "Il ne faut pas tout mettre sur le dos de l'IA"

Médias24 a mené une étude sur l'impact de l'IA sur l'emploi. Trois chiffres dominent. Dans le contexte de l'adoption de l'IA :

  • 9,5% des répondants indiquent envisager des licenciements dans certaines directions ou certains services.
  • 28,1% anticipent une baisse des recrutements.
  • 15,9% déclarent avoir déjà vu des postes être remplacés ou transformés sous l'effet de l'IA.

Appelée à commenter ces résultats, l'ancienne ministre relativise la responsabilité exclusive de l'intelligence artificielle dans le ralentissement des embauches observé dans certaines entreprises. "Aujourd'hui, le monde entier, pas juste le Maroc, est dans une phase transitoire. Ce n'est pas encore clair comment l'IA va impacter l'emploi", explique-t-elle.

Elle nuance toutefois la responsabilité systématique attribuée à l'IA dans les vagues de licenciements observées à l'étranger : "Des fois, on dit que ces licenciements sont dus à l'IA parce que c'est plus facile et plus simple. Alors qu'en réalité, dans certains cas, ce sont juste des entreprises qui ont mal géré le recrutement dans les années précédentes. Et c'est plus facile pour eux de dire : on licencie à cause de l'IA, que de dire : on licencie parce qu'on a mal recruté il y a quelques années".

L'exemple Ford : "Ça leur a coûté une somme assez grande"

Pour illustrer les risques d'un recours précipité aux licenciements liés à l'intelligence artificielle, Ghita Mezzour cite l'exemple du constructeur automobile Ford. "Ils ont lancé un vaste plan d'intégration de l'IA et ont licencié des ingénieurs chevronnés, forts de 20 ans d'expérience, en estimant qu'ils pourraient être remplacés par l'intelligence artificielle", explique-t-elle.

Selon elle, cette stratégie s'est rapidement révélée contre-productive. "Ils se sont rendu compte que la qualité avait baissé et que l'entreprise faisait face à une multiplication des rappels de véhicules, parmi les plus importants de son histoire". Ford a ainsi été contraint de réembaucher une partie des ingénieurs licenciés, une décision qui aurait coûté, selon elle, "près d'un milliard de dollars".

"Je ne dis pas que c'est un échec de l'IA", poursuit-elle. "L'intelligence artificielle est un outil capable d'accomplir de nombreuses tâches, mais elle ne peut pas tout faire. Il ne faut pas lui demander ce qu'elle n'est pas en mesure de faire". Elle conclut en mettant en garde contre les suppressions massives de postes : "Je ne préconise absolument pas les licenciements de masse".

Ikea, contre-exemple : 1,4 milliard de dollars de revenus supplémentaires

À l'inverse, elle met en avant le cas d'Ikea, qui a introduit un chatbot intelligent pour répondre aux requêtes de ses clients : "Ils se sont retrouvés avec 8.500 téléopérateurs dont ils n'avaient plus besoin. Mais au lieu de les licencier, qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils les ont reskillés pour qu'ils deviennent des architectes d'intérieur". Le résultat commercial a été significatif, selon elle : "Ça a généré 1,4 milliard de dollars de revenus de plus en une année".

"Ces gens maîtrisaient bien les produits Ikea, connaissaient les enjeux, il ne faut pas les perdre. C'est une connaissance incroyable qu'on a dans ces gens qui travaillent dans votre entreprise", insiste-t-elle.

Pour Ghita Mezzour, la dimension humaine reste indispensable dans le déploiement de l'IA : "Avoir un human in the loop, je pense, est très important". Elle évoque également les limites de l'automatisation des centres d'appels : "On croit que l'IA peut remplacer le call center. Ce n'est pas aussi simple que ça, parce que l'humain a de l'empathie, il comprend".

Elle résume sa philosophie ainsi : "J'aime bien parler de l'IA qui augmente les humains plutôt que de l'IA qui remplace les humains".

Aucun métier épargné, y compris les plus qualifiés

Interrogée sur l'idée selon laquelle les métiers moyennement qualifiés seraient les plus exposés aux effets de l'intelligence artificielle, l'ancienne ministre élargit le constat. "Aujourd'hui, l'IA est en train de toucher tous les métiers. On pensait auparavant qu'elle n'affecterait que les emplois répétitifs ou à faible valeur ajoutée. Désormais, elle concerne aussi des professions hautement qualifiées, comme les métiers du droit ou de la santé", affirme-t-elle.

Pour illustrer son propos, Ghita Mezzour cite l'exemple du diagnostic médical assisté par l'IA. "L'intelligence artificielle peut parfois établir un meilleur diagnostic qu'un radiologue chevronné pour déterminer si une tumeur du sein est maligne ou non", explique-t-elle. Pour elle, aucun secteur n'échappera à cette évolution : "Je ne pense pas qu'il existe des métiers épargnés (...) Tous les métiers vont être transformés".

L'ancienne ministre invite toutefois à dépasser les craintes que suscite cette technologie. "On diabolise l'IA. Beaucoup de personnes en ont peur et la rejettent. C'est, selon moi, la mauvaise approche", estime-t-elle. Elle rapporte à ce sujet les propos d'une interlocutrice qui compare l'intelligence artificielle à "la potion magique d'Astérix" : "Elle augmente nos capacités et nous permet d'accomplir des choses que nous n'aurions pas pu faire sans elle".

Maroc Digital 2030 : une stratégie "appelée à évoluer"

Interrogée sur la nécessité d'une éventuelle réforme du Code du travail pour accompagner l'introduction de l'intelligence artificielle dans les entreprises, Ghita Mezzour estime que cette évolution n'est pas indispensable. "Pourquoi vouloir modifier le Code du travail ? La formation continue peut être mise en place au sein des entreprises, indépendamment de ce cadre juridique", explique-t-elle.

Elle rappelle que la stratégie Maroc Digital 2030 prévoit déjà des mécanismes de soutien à la formation. "L'État accorde de nombreuses subventions, mais cela ne suffit pas. Les entreprises doivent également investir dans leur propre formation. C'est aujourd'hui une question de survie pour elles", souligne-t-elle.

Concernant la pertinence de cette stratégie, élaborée avant l'accélération de l'IA, l'ancienne ministre indique qu'une adaptation était prévue : "Nous savions qu'il faudrait la revoir et la faire évoluer". Certains axes restent toutefois prioritaires, selon elle : "Former les compétences dans l'IA et le digital, encourager l'émergence de startups marocaines capables de développer des solutions innovantes et attirer davantage d'investisseurs étrangers".

Fuite des talents ou "mouvement" ?

Sur la question du départ de talents marocains vers l'étranger, Ghita Mezzour récuse le terme de "fuite des cerveaux". "Moi, je préfère parler de mouvement plutôt que de fuite. Nous vivons dans un monde où les personnes changent de pays et évoluent dans un environnement international", explique-t-elle.

L'ancienne ministre observe également une dynamique de retour au pays. "Je constate qu'un nombre important de jeunes âgés de 30 à 35 ans souhaitent revenir au Maroc, parce que le pays est en plein développement et offre de nouvelles opportunités", souligne-t-elle.

Interrogée sur la capacité du Maroc à développer des solutions d'intelligence artificielle souveraines, Ghita Mezzour relativise d'emblée la notion même de souveraineté technologique totale. "La notion de 100% marocain n'existe pas. Même aux États-Unis, il n'existe pas de technologie totalement américaine. Dans le domaine des technologies de l'information, nous évoluons dans un monde interconnecté, fondé sur l'interdépendance", explique-t-elle.

Elle estime néanmoins que le Maroc dispose des capacités nécessaires pour développer des solutions adaptées à ses besoins. "Le Maroc a aujourd'hui la capacité de développer des solutions d'IA répondant aux enjeux socio-économiques et aux besoins des différents secteurs du pays", affirme-t-elle.

Elle cite notamment l'exemple de l'entreprise américaine Harvey, spécialisée dans l'intelligence artificielle juridique. "Cette société est valorisée à 11 milliards de dollars. Elle s'est appuyée sur des grands modèles de langage (LLM) existants, notamment ceux de Claude, pour construire une couche applicative permettant aux grands cabinets d'avocats d'améliorer et de faciliter leur travail sur les contrats", détaille-t-elle.

Concernant le développement de modèles de langage propres au Maroc, Ghita Mezzour se montre plus prudente. "Cela nécessite beaucoup d'argent, de compétences et de puissance de calcul. C'est un investissement important en infrastructures, en ressources humaines et cela s'inscrit dans une perspective de long terme", souligne-t-elle. Elle estime toutefois que "la course à l'IA reste ouverte au Maroc", notamment à travers le développement de solutions spécialisées dans des secteurs comme le droit, la finance ou la santé.

Revenant sur les erreurs les plus fréquentes des entreprises marocaines dans leur adoption de l'IA, l'ancienne ministre pointe un déséquilibre dans les priorités. "Notre erreur est de penser que l'essentiel de l'effort doit être consacré à la technologie (...) Pour une bonne appropriation de l'IA, les deux tiers des efforts doivent porter sur la formation, la conduite du changement et la réorganisation des processus, tandis qu'un tiers seulement doit être consacré à l'aspect technique", explique-t-elle.

Elle plaide également pour la réalisation d'une étude nationale sur la maturité des entreprises marocaines en matière d'adoption de l'IA, actuellement inexistante. "Une telle étude serait très pertinente pour permettre au pays d'identifier les domaines d'intervention prioritaires et aux entreprises de mesurer leur niveau d'avancement".

"Je ne regrette rien du tout ... Je ne me présente pas à ces élections"

Sur son bilan ministériel, elle évoque le principal défi rencontré : "Le plus grand challenge, c'est de pouvoir rassembler tout ce monde autour d'une stratégie nationale". Parmi les réalisations qu'elle met en avant : "On a lancé des projets pour le financement de start-up (…) On a mis 2 milliards de DH", ainsi que des projets de couverture réseau pour "des milliers de zones reculées au Maroc" et le doublement de "la formation des jeunes au Maroc".

Sur les critiques reçues durant son mandat, elle répond sereinement : "Il y a des choses qu'on a pu voir dans le quotidien, comme doubler le nombre de talents formés dans le digital, les investisseurs étrangers (…) Mais il y a des choses que les gens ne voyaient pas encore dans leur quotidien. Ce qui est normal, l'action publique prend du temps".

Interrogée sur d'éventuels regrets, elle conclut : "Je ne regrette rien du tout. C'était une opportunité magnifique de contribuer au développement du pays".

Concernant un éventuel retour au gouvernement, Ghita Mezzour reste évasive sur une proposition future mais tranche sur les prochaines échéances électorales : "Je suis toujours membre du PAM, je contribue toujours au PAM", précise-t-elle, avant d'ajouter : "Je ne me présente pas aux élections". Interrogée sur les perspectives électorales de son parti, elle affirme : "Je pense que le PAM se positionne très bien pour ces échéances électorales".

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