Aides sociales : des données inédites sur les ménages bénéficiaires
Pendant deux ans, les aides sociales directes ont été résumées à quelques chiffres : 3,9 millions de ménages bénéficiaires, plus de 50 milliards de dirhams versés, entre autres. Le premier rapport annuel de l’Agence nationale du soutien social permet désormais d’aller au-delà de ces données globales. Pour la première fois, on révèle le profil détaillé des bénéficiaires, leur composition familiale, leur répartition territoriale et l’usage qu’ils font des aides reçues.
Pendant des mois, les aides sociales directes ont été racontées à travers quelques indicateurs devenus familiers, à savoir le nombre de ménages couverts, le montant moyen des versements ou encore le coût budgétaire du programme. Ces chiffres ont permis de mesurer l’ampleur de la réforme sociale engagée par l’État.
Le premier rapport annuel de l’Agence nationale du soutien social (ANSS) ouvre une nouvelle perspective, car pour la première fois, des données détaillées permettent de dresser le portrait des bénéficiaires, de comprendre leur composition familiale, leur situation sociale et même l’usage qu’ils font des aides perçues.
Ce que révèle ce document est parfois attendu, parfois surprenant. Voici ce que racontent ces nouvelles données inédites.
Un programme qui parle d’abord aux enfants
À fin décembre 2025, le programme couvre 12,56 millions de personnes réparties dans près de 3,92 millions de ménages.
Le premier enseignement est que les aides sociales directes sont avant tout un programme tourné vers l’enfance. Sur les 3,92 millions de ménages bénéficiaires, près de 2,45 millions sont des ménages avec enfants, soit 62 % du total. Les ménages sans enfant représentent les 38 % restants.
Cette répartition reflète en réalité l’architecture même du dispositif. Dès sa conception, les aides ont été pensées autour de deux grands axes : la protection contre les risques liés à l’enfance et la protection contre les risques liés à la vieillesse.
La priorité accordée aux enfants est assumée. L’objectif affiché est de réduire la transmission intergénérationnelle de la pauvreté en soutenant les familles durant les années les plus déterminantes de la vie des enfants. Les chiffres illustrent cette orientation.
L’ANSS recense 5,52 millions d’enfants âgés de 0 à 21 ans bénéficiant du programme. Parmi eux :
- 1,12 million ont moins de six ans.
- 4,39 millions appartiennent à la tranche des 6 à 21 ans.
- Les enfants âgés de 6 à 14 ans représentent à eux seuls plus de 3 millions de bénéficiaires.
Le rapport rappelle que les allocations destinées aux enfants concernent aussi bien les enfants scolarisés que les enfants en situation de handicap, les orphelins ou encore les nouveau-nés à travers la prime à la naissance.
Parmi toutes les données publiées, une statistique retient particulièrement l’attention. Selon les déclarations enregistrées dans le cadre du programme, seuls 68 % des enfants âgés de 6 à 21 ans sont déclarés scolarisés par leurs ménages. Rapporté au taux brut de scolarisation global*, selon les statistiques officielles du département de l’Éducation nationale, qui est de 82,1 % au niveau national (2023/2024), un écart se dégage.
Cet écart est suffisamment important pour que l’ANSS le qualifie elle-même de « signal de pilotage prioritaire ». L’enjeu pour l'Agence est de déterminer si cette statistique "traduit une sous-déclaration des données par les ménages, potentiellement induite par l’application d’un montant minimum garanti de 500 DH dans le cadre des Aides Sociales Directes, qui pourrait limiter l’incitation à la déclaration complète de la scolarisation par les ménages dans le cadre de leurs demandes".
Pour tenter d’y voir plus clair, l’ANSS a conclu une convention avec le ministère de l’Éducation nationale afin de croiser les bases de données et d’améliorer la qualité des informations disponibles.
La place des seniors dans le programme des aides
L’une des surprises du rapport est le poids des personnes âgées parmi les bénéficiaires. À fin 2025, le programme compte 1,377 million de personnes âgées de plus de 60 ans.
Cette population est principalement soutenue à travers l’allocation forfaitaire destinée aux ménages sans enfant ou dont les enfants ont dépassé l’âge d’éligibilité. Selon le rapport, 1,47 million de ménages perçoivent cette aide forfaitaire.
Dans les comparaisons internationales citées par l’ANSS, cette composante apparaît même comme l’une des particularités du modèle marocain. Là où de nombreux programmes de transferts monétaires ciblent exclusivement les ménages avec enfants, le dispositif marocain a choisi d’intégrer les personnes âgées vulnérables parmi ses bénéficiaires prioritaires.
Le rapport montre également l’importance des veuves parmi les bénéficiaires. Elles sont près de 396.000 à recevoir une aide. Parmi elles, plus de 308.000 vivent avec des enfants tandis qu’un peu moins de 88.000 vivent sans enfant à charge.
Les aides vont-elles vraiment là où se trouve la pauvreté ?
La question est régulièrement posée depuis le lancement du programme. Le nouveau système de ciblage basé sur le Registre social unifié permet-il réellement de concentrer les aides sur les populations les plus vulnérables ?
Pour y répondre, l’ANSS a comparé la géographie des bénéficiaires avec la carte de la pauvreté multidimensionnelle publiée par le Haut-Commissariat au Plan.
Le résultat est frappant. Au niveau régional, la corrélation atteint 0,96. À l’échelle des provinces et préfectures, elle reste élevée à 0,82.
Pour les statisticiens, ces niveaux de corrélation traduisent une forte correspondance entre deux phénomènes. En termes plus simples, cela signifie que les régions où la pauvreté est la plus marquée sont également celles où la couverture des aides est la plus importante.
L’ANSS y voit une validation du mécanisme de ciblage mis en place à travers le Registre national de la population et le Registre social unifié. Ces deux outils ont précisément été conçus pour identifier les ménages cumulant différentes formes de vulnérabilité économique, familiale et territoriale.
Cette photographie territoriale apporte un élément de réponse à l’une des principales critiques adressées historiquement aux politiques sociales, celle de l’incapacité à atteindre les populations qui en ont le plus besoin, pour laquelle tout le programme basé sur le ciblage a été conçu.
À quoi sert réellement l’argent des aides ?
Les statistiques permettent de savoir avec précision combien est versé et à qui. Elles ne disent pas nécessairement ce que deviennent ces ressources une fois arrivées dans les ménages.
Pour répondre à cette question, l’ANSS a réalisé une enquête de perception auprès d'un échantillon de bénéficiaires. Les résultats dressent le portrait de ménages dont les arbitrages budgétaires restent largement dominés par les dépenses essentielles. Les aides représentent 18 % du revenu du ménage.
La part la plus importante des aides est consacrée à l’alimentation, qui absorbe près de 58,6 % des dépenses déclarées. Viennent ensuite le logement, avec 13,3 %, puis la santé avec 13,2 %. L’éducation représente 7 % des dépenses tandis que l’habillement et l’épargne restent très minoritaires.
Lorsqu’une aide est principalement utilisée pour se nourrir, payer les factures courantes ou financer des soins, cela traduit généralement une faible marge de manœuvre financière. L’aide agit alors moins comme un complément de revenu que comme un amortisseur permettant de couvrir des besoins immédiats.
La faiblesse de l’épargne, limitée à environ 1 %, confirme également que la plupart des bénéficiaires restent confrontés à des contraintes budgétaires importantes.
Ce que disent les bénéficiaires
Au-delà des chiffres, l’enquête apporte aussi un éclairage sur la manière dont les bénéficiaires perçoivent les effets du programme.
Le premier enseignement concerne le sentiment de sécurité financière. Selon les résultats de l’enquête, 45 % des bénéficiaires déclarent avoir pu rembourser tout ou partie de leurs dettes grâce aux aides reçues. Près de 46 % estiment également être davantage capables de faire face à un choc financier sans devoir s’endetter à nouveau.
Ces résultats ne signifient pas que les difficultés économiques ont disparu. Ils suggèrent néanmoins que les aides jouent un rôle de stabilisation dans le budget des ménages.
Autre enseignement de l'enquête : 77 % des bénéficiaires se déclarent optimistes quant à la possibilité pour leurs enfants d’accéder à l’enseignement supérieur. Ce résultat intervient alors même qu’une partie importante des bénéficiaires présente un faible niveau d’instruction. Selon l’enquête, 34,5 % ont un niveau primaire et 31,3 % n’ont jamais été scolarisés.
L’enquête révèle également des attentes qui dépassent le simple soutien financier. Près de 40 % des répondants souhaitent désormais bénéficier d’un accompagnement vers l’emploi ou la création d’une activité génératrice de revenu.
Plus révélateur encore, 60 % déclarent être prêts à renoncer aux aides sociales en échange d’un emploi stable. Cette donnée tranche avec l’idée souvent avancée selon laquelle les transferts monétaires créeraient une dépendance durable. Les réponses recueillies montrent plutôt une aspiration à l’autonomie économique.
Ce point est d'ailleurs fondamental. L'aide sociale ne doit pas être antinomique avec la recherche d'emploi. Or, l'expérience depuis le déploiement du programme a démontré que, de peur de perdre l'aide, beaucoup de personnes se déclaraient sans emploi ou n'en cherchaient pas. La réponse à cette problématique est le projet de loi 04.26, qui est en cours d'examen au parlement.
Ce projet de loi apporte deux nouveautés majeures. La première est qu'un bénéficiaire de l'aide qui trouve un emploi pourra la conserver pour une durée déterminée qui sera fixée ultérieurement par voie réglementaire. Le but est d'accompagner le bénéficiaire jusqu'à ce qu'il soit stable avant d'arrêter les versements de l'aide directe. La seconde consiste à reverser l'aide immédiatement sans délai si ce bénéficiaire n'a plus de travail.
Cinq profils sociaux identifiés
Le rapport va encore plus loin en tentant de comprendre la diversité des situations vécues par les ménages.
Pour cela, l’ANSS a utilisé des techniques de classification statistique afin de regrouper les bénéficiaires selon leurs caractéristiques sociales, économiques et familiales. Cinq grands profils émergent :
- Le premier, baptisé « Foyers émergents », rassemble plus de 1,2 million de ménages. Il s’agit principalement de jeunes familles avec enfants, confrontées à l’instabilité des revenus mais disposant d’un potentiel important d’amélioration de leur situation.
- Viennent ensuite les « Foyers en mue », près d’un million de ménages souvent ruraux, engagés dans une phase de transition économique et familiale.
- Les « Tandems de vie » regroupent quant à eux des couples âgés vivant souvent en milieu rural et confrontés à des dépenses croissantes liées à l’âge et à la santé.
- Le groupe des « Nids désertés » rassemble essentiellement des femmes âgées vivant seules, souvent veuves.
- Enfin, les « Solitaires sans relais » correspondent à des personnes isolées cumulant fragilité économique et absence de soutien familial.
Cela montre qu'il n’existe pas un bénéficiaire type des aides sociales. Le jeune couple rural avec trois enfants, la veuve vivant seule dans un village, le senior sans pension de retraite ou encore l’adulte isolé en situation précaire relèvent tous du même programme mais n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes perspectives.
Une nouvelle étape s’ouvre
Les données que révèle le premier rapport de l'ANSS sont d'abord et avant tout sociologiques. Elles prennent la forme de millions de trajectoires individuelles, marquées par l’éducation des enfants, le vieillissement, la précarité de l’emploi, l’isolement ou encore les difficultés d’accès aux services de base.
Le rapport montre également que l’ANSS commence à préparer une deuxième phase de son action. Après avoir été le bras d'exécution du système capable d’identifier et de soutenir les ménages vulnérables, l’enjeu devient désormais de les accompagner différemment selon leur profil et leur potentiel d’autonomie.
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