Chômage et pénurie des bras : le grand paradoxe des champs marocains
Malgré une campagne oléicole abondante et un recul des prix de l’huile d’olive, les agriculteurs font face à une pénurie persistante de main-d’œuvre, révélatrice des tensions structurelles du marché du travail.
Cette année, l’abondance de la production oléicole a suscité un vif optimisme au sein de la communauté agricole. Les ménages, également, ont capturé cet indice avec une vive satisfaction après une hausse insupportable de prix d’huile d'olive l’année dernière atteignant 120 dirhams pour un litre.
Par Mohammed El Bouhali
Nonobstant cet optimisme, il ressort que cette sérénité se heurte à la rareté de la main-d'œuvre agricole.
Il est indéniable que le chômage est une réalité persistante et une caractéristique inhérente du marché du travail au Maroc. Selon le dernier rapport de HCP, le taux de chômage avoisine les 13%.
Cependant, ce chiffre cache une réalité paradoxale. En effet, ce phénomène touche plus les diplômés que les non-diplômés, puisque 1 sur 4 d'entre eux sont en chômage et préfèrent l’inactivité que travailler dans des travaux manuels précaires. Par voie de conséquence, les secteurs demandeurs de main-d'œuvre non qualifiée, comme l’agriculture, rencontrent des difficultés croissantes à recruter des travailleurs.
À titre d’exemple, les agriculteurs de la province d’El Kelaa des Sraghna, ville des olives, sont frustrés de la pénurie de main-d’œuvre. Ils se retrouvent contraints d’attendre chacun son tour pour bénéficier d’une équipe de jeunes afin de cueillir les olives.
De surcroît, le prix de main-d'œuvre a connu une hausse substantielle, passant de 100 dirhams par jour à 200 dirhams par jour, soit une augmentation de 100%. Ce qui représente 25% à 30% du chiffre d’affaires réalisé dans le champ.
Allongement des études et dévalorisation des métiers manuels
L’une des causes principales est le changement des aspirations de la nouvelle génération. Grâce à la généralisation de l’enseignement et à la territorialisation de l’offre de formation, de plus en plus de jeunes Marocains poursuivent des études secondaires et supérieures.
En effet, le taux de scolarisation frôlait 95%, marquant une progression remarquable depuis 2000. L’élévation du niveau scolaire de la population transforme la structure de la population active, en créant une fuite dynamique croissante de la population active non qualifiée vers la population active qualifiée.
Également, même si le système éducatif ne débouche pas sur un emploi qualifié, un jeune diplômé n’accepte pas d’accéder à un emploi “pénible“ ou manuel sans couverture sociale et avec un salaire bas.
Le flux migratoire : un double mouvement
Aujourd’hui, la migration joue un rôle déterminant dans la raréfaction des bras disponibles, agissant sur le stock des mains-d'œuvre. Le Maroc reste un grand pays exportateur d'ouvriers agricoles vers l’Europe, notamment la France, l’Espagne et l’Italie.
En l’occurrence, la migration clandestine a contribué à faire baisser le nombre de travailleurs, notamment les non qualifiés. Après la crise sanitaire, les tentatives de traversée vers l’autre rive ont augmenté et finissent soit par la réussite soit par la mort.
Selon le ministère de l’Intérieur, les autorités marocaines ont intercepté près de 80.000 tentatives de traversée vers l’Europe en 2024, soit 4,6% de hausse par rapport à 2023.
Les accords migratoires circulaires entre le Maroc et l’Europe sont aussi une principale fuite des travailleurs. Chaque année, ces accords drainent des milliers de travailleurs saisonniers, hommes et femmes. De fait, plus de 16.000 travailleuses sont mobilisées dans des campagnes de recrutement direct pour travailler dans les champs espagnols en 2024 (selon le Bureau international du Travail).
En outre, plus de 188.000 titres de séjour ont été délivrés par l’UE pour des Marocains, plaçant notre pays à la 3ᵉ place après les Ukrainiens et les Indiens.
L’immigration subsaharienne : une solution partielle
Le Maroc reste un pays exportateur, mais aussi un pays d’accueil. Les migrants subsahariens occupent dorénavant une place importante dans l’économie informelle marocaine. Toutefois, ils ne remplacent pas les émigrants marocains, puisqu’ils considèrent le Maroc comme un point de transit vers l’Europe. Par conséquent, ils sont omniprésents dans le milieu urbain comme dans le milieu rural, et restent concentrés dans les grandes villes comme Casablanca et Tanger.
Somme toute, les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre souffrent en silence de la rareté de ce facteur de production. Cette situation alerte sur des changements structurels de la population active qui vont sûrement impacter négativement les investissements dans des secteurs considérés comme les plus créateurs de richesse au Maroc. Il est crucial de mettre en œuvre une politique publique convergente impliquant tous les acteurs, visant à garder notre force de travail par la mise en œuvre du Code du travail qui exige une couverture sociale et un salaire permettant une vie décente.
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