“Le conflit est à nos portes” : l’Europe face au retour du spectre de la guerre
Après le discours de Mark Rutte (OTAN) à Berlin, qui a ravivé le spectre d’une guerre majeure en Europe, plusieurs personnalités interrogées aux Atlantic Dialogues expliquent ce ton par l’urgence de remettre à niveau la défense européenne.
"Nous devons nous tenir prêts car, à la fin de ce premier quart du XXIᵉ siècle, les conflits ne se déroulent plus à distance. Le conflit est à nos portes. La Russie a ramené la guerre en Europe, et nous devons nous préparer à une guerre d'une ampleur comparable à celle qu'ont connue nos grands-parents et arrière-grands-parents". Ces mots ont été prononcés par Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, le 11 décembre à Berlin.
L’allusion à la menace d’une guerre mondiale est on ne peut plus manifeste. C’était suffisant pour faire monter l’angoisse et déclencher une nouvelle polémique en Europe. Qu’est-ce qui se cache derrière ces déclarations qui se suivent et se ressemblent de la part de responsables de la défense en Europe ?
Au lendemain de ces déclarations, Médias24 a sondé l’avis de plusieurs personnalités et anciens responsables européens de haut rang, présents lors des Atlantic Dialogues 2025. S’ils sont d’accord sur l’importance de prendre la menace russe au sérieux, ils expliquent que ces déclarations sont suscitées en premier lieu par les difficultés qu’il y a dans les pays européens à mettre leur système de défense à niveau, dans un contexte de désengagement des États-Unis.
Les sonnettes d’alarme se multiplient chez les responsables de défense européens
"Ce sont des déclarations très fortes ! En substance, le secrétaire général de l'OTAN fait allusion aux guerres mondiales qui se sont déclenchées en Europe au 20ᵉ siècle", commente Ana Palacio, ancienne ministre des Affaires étrangères de l’Espagne, au micro de Médias24. "Je pense que l’Europe a vécu un peu dans une bulle. La sécurité européenne était assurée par les États-Unis à travers l’OTAN. L’Europe a cru que cette situation n’allait jamais changer, ils ont désinvesti dans la défense", ajoute-t-elle.
Un mois auparavant, le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius avait déclaré que "les experts militaires et les services de renseignement peuvent approximativement estimer à quelle date la Russie aura reconstitué ses forces armées au point d’être capable de lancer une attaque contre un État membre de l’OTAN à l’Est. Nous avons toujours affirmé que cela pourrait se produire à partir de 2029. Cependant, certains estiment désormais que cela est envisageable dès 2028, et certains historiens militaires pensent même que nous avons déjà connu notre dernier été de paix".
Au même moment, Fabien Mandon, chef d’état-major des armées françaises, déclarait : "Aujourd’hui, la Russie produit plus d’équipements de défense qu’elle n’en consomme sur le front. Elle est clairement en phase de préparation de quelque chose d’autre". "Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, (...) de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque", poursuit-il.
Relever les dépenses de défense à 5% du PIB sera difficile à faire accepter
Cette fois-ci, ces mots viennent du secrétaire général de l’OTAN. Lui qui a soutenu Trump pour embarquer les capitales européennes dans le projet d’augmentation des dépenses liées à la défense à 5% du PIB pour chacun des pays de l’Alliance.
Lors de ce même discours qui a fait polémique, Mark Rutte a montré en exemple l’Allemagne qui a amorcé une modernisation de son armée avec des investissements très importants. L’Allemagne porte ses projets d’armement à 83 milliards de dollars en 2025 selon l’AFP, un niveau jamais atteint historique selon son ministère de la Défense.
Dans ses déclarations à Médias24, Hubert Védrine a estimé que ce discours alarmiste des responsables militaires européens a pour objectif de "faire passer" ces augmentations importantes dans les budgets de défense. L’opinion publique européenne est encore imprégnée par le discours des "dividendes de la paix". L’idée est que la fin de la guerre froide a permis de réduire sensiblement les budgets alloués à la défense pour les réaffecter à des secteurs qui améliorent le niveau de vie des citoyens et la qualité des services sociaux.
Ana Palacio est du même avis : "Si vous lisez la déclaration en entier et qu’on ne s’arrête pas à ces quelques phrases qui ont fait polémique, le message principal est qu’on ne peut pas continuer ainsi, qu’il faut investir dans la défense et que l’Europe ait des capacités industrielles en défense dignes des risques auxquels elle fait face et qui découlent principalement du désengagement des États-Unis."
"Ce discours de Mark Rutte est à mettre dans ce contexte et je pense qu’il est davantage destiné aux pays européens dont les opinions publiques ne sont pas encore convaincues, notamment ceux du sud de l’Europe qui ne perçoivent pas la menace russe de la même façon que ceux d’autres parties de l’Europe", estime-t-elle.
Un discours qui peut difficilement être porté par les hommes politiques
Les hommes politiques dans les pays européens vivent et agissent au rythme des rendez-vous électoraux. Proposer des programmes qui coupent dans les budgets destinés à renforcer l’emploi et les services sociaux pour les réallouer au budget de la défense risque de leur être fatal. C’est probablement la raison pour laquelle ce sont les responsables militaires qui montent au créneau pour "faire passer la pilule", au risque d’exacerber l’angoisse d’une guerre qui n’est pas si probable qu’ils le font croire.
S’il n’y a pas un consensus sur l’importance de la menace russe sur l’Europe, les personnalités que nous avons interrogées aux Atlantic Dialogues s’accordent sur l’urgence de reconstruire une dissuasion européenne face à une Russie. D’autant plus que celle-ci revendique les parties russophones de l’ancienne URSS, ce qui met les pays baltes naturellement en danger et place l’ensemble de l’OTAN face au dilemme de l’activation de son article 5.
Ce chiffre de 5% peut être trompeur car il est rapporté au PIB. En réalité, il correspond à au moins 20% du budget de pays comme la France ou la Pologne. C’est énorme, mais c’est là que l’expression des "dividendes de la paix" trouve tout son sens. Dans une Europe rattrapée par la contrainte budgétaire et le spectre d’une "crise de la dette", ces hausses ne pourront être financées qu’au prix d’arbitrages douloureux : réduire ou différer d’autres dépenses publiques, souvent jugées prioritaires par les électeurs européens.
D’autre part, l'Europe réalise que la supériorité technologique ne remplace pas l’effet de masse dans les équipements et le nombre de soldats sur le terrain dans une guerre d'usure comme celle-ci. C’est l’un des enseignements de ce conflit qui en est à sa quatrième année depuis l’invasion russe de l’Ukraine. Il ne s’agit donc pas simplement de se préparer à des sacrifices budgétaires, mais aussi humains.
Plusieurs pays ont déjà rétabli une forme de service militaire obligatoire : la Lituanie (2015), la Suède (réactivation en 2017) et la Lettonie (service obligatoire depuis 2024). En Allemagne, en France et au Royaume-Uni, le sujet revient aussi dans le débat : Berlin a adopté le 5 décembre 2025 un nouveau dispositif qui renforce l’appel sous les drapeaux sans rétablir la conscription à ce stade, Paris écarte un retour au service obligatoire au profit d’un format volontaire à partir de l’été 2026, et Londres répète ne pas prévoir de conscription malgré des appels récurrents à une mobilisation de la société.
L’imaginaire européen reste fortement imprégné par le spectre de la Deuxième Guerre mondiale
Pour Alessandro Minuto-Rizzo, ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN et actuellement président du NATO Defense College Foundation, ce discours sert surtout à montrer le soutien de l’OTAN aux pays de l’Europe de l’Est qui en sont membres et qui se sentent menacés par la Russie. "Les pays qui sont le plus concernés par la menace russe et par le conflit en Ukraine, sont les pays baltes", déclare-t-il à Médias24.
Intervenant lors des Atlantic Dialogues 2025, Paulo Portas, ancien ministre des Affaires étrangères du Portugal, s’est montré également alarmiste: "c’est peut-être la menace la plus importante depuis 1945. En résumé, si la Russie l’emporte en Ukraine, la Russie ne s’arrêtera pas à l’Ukraine. L’étape suivante concernera le territoire de l’Europe et de l’OTAN", a-t-il dit.
"N’oublions pas que durant les 25 dernières années, la Russie a envoyé des troupes dans 8 pays étrangers qui étaient d’anciens membres de l’Union [URSS]. S’ils l’emportent en Ukraine et ils peuvent le faire en cas d’abandon américain, pourquoi n’iraient-ils pas aux pays baltes et tester l’article 5 de l’OTAN ? Donc il y a une raison pour que l’Europe soit inquiète", a-t-il ajouté.
Ainsi les déclarations des responsables sécuritaires européens sont à lire aussi sous cet angle, où on veut apprendre de l’histoire et éviter les erreurs du passé. En réalité, en filigrane de cette idée que Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine, il y a le spectre de la Deuxième Guerre mondiale, où les pays de l’Alliance essayaient de convaincre Hitler de ne pas aller au-delà de l’Autriche et la Tchécoslovaquie. Le leader de l’Allemagne nazie ne s’était toutefois pas arrêté là et avait envahi la Pologne, ce qui avait déclenché le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité.
L'illustration la plus nette de ce parallèle, c’est lors de la dernière conférence de Munich sur la sécurité (février 2025), alors que des rumeurs de négociations directes entre Washington et Moscou circulaient, que de nombreux historiens et dirigeants européens ont mis en garde contre un "Munich 2.0" qui sacrifierait la souveraineté ukrainienne au nom d'une stabilité illusoire. Il s’agit ici d’une allusion aux accords de Munich de 1938, où Paris et Londres acceptaient l’annexion des Sudètes (en Tchécoslovaquie) contre la paix en Europe et l’absence de nouvelle guerre mondiale.
Dans un papier du PCNS intitulé "L'histoire se répète-t-elle ? Évolution des dynamiques de sécurité entre la Russie et l'OTAN", l’auteur Helmut Sorge montre l’inquiétude européenne vis-à-vis de ce qui est décrit comme une escalade significative des provocations russes envers les membres de l’OTAN. En septembre dernier, des exercices militaires conjoints entre la Russie et la Biélorussie ont simulé des frappes nucléaires et ont impliqué l’enclave de Kaliningrad. Quelque temps après, il y a eu des violations des espaces aériens polonais et roumain par des drones depuis la Biélorussie, ainsi que le survol de Tallinn (Estonie) par des jets russes. Cela a été suivi par des avions de chasse russes qui ont simulé une attaque contre une plateforme pétrolière polonaise en mer Baltique, ce qui a été qualifié de provocation "sans précédent" par l’OTAN.
Et le Maroc?
Le conflit a placé le Maroc devant des choix difficiles, l'incitant à adopter une posture de non-alignement actif aux Nations Unies. Dans un policy brief publié en avril par le PCNS, le chercheur Nizar Messari explique comment le Maroc a choisi de ne pas voter contre l'Ukraine. Ce faisant, le royaume a évité de provoquer ses partenaires commerciaux et politiques majeurs, l'Union européenne (en particulier la France et l'Espagne). Simultanément, il s'est abstenu de voter contre la Russie pour ménager Moscou, avec qui il entretient des relations commerciales.
Cette posture illustre une tendance observée dans le "Sud global", où des pays comme le Maroc refusent de choisir un camp, insistant plutôt sur la diplomatie et la négociation.
Nizar Messari suggère que face aux perturbations de l'ordre international causées par la guerre et les changements de politique américaine, le Maroc doit abandonner les structures idéalistes considérables pour adopter une approche tactique et transactionnelle. Il est conseillé ainsi au Royaume de négocier au cas par cas pour défendre ses intérêts nationaux, notamment son intégrité territoriale et ses ambitions africaines.
La guerre en Ukraine complique la gestion des multiples partenariats du Maroc (Europe, USA, Chine et Russie) et le met face à des "options délicates". Cette approche prudente s’est montrée pertinente quand on voit l’attitude des membres permanents du Conseil de sécurité envers le Maroc aux Nations Unies. Une prouesse diplomatique saluée par Paulo Portas, qui a déclaré "avoir été impressionné par le talent qui a conduit à l’abstention russe".
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