Sur la même période, les monnaies des pays qui opèrent dans des secteurs exportateurs semblables à ceux du Maroc, notamment la Turquie et l’Égypte, ont connu des dépréciations massives. La livre turque a perdu plus de 83% de sa valeur initiale face à l’euro et plus de 92% face au dollar, tandis que la livre égyptienne a perdu plus de 82% face au dollar.
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Les effets secondaires du dirham fort : bénédiction pour les importateurs, casse-tête pour les exportateurs
Le dirham s’est légèrement apprécié sur la dernière décennie, tandis que les monnaies turque et égyptienne se sont effondrées, offrant aux exportations de ces deux pays un avantage de compétitivité-prix. Le Maroc, lui, semble pénalisé. Mais la progression turque et égyptienne tient autant à la dépréciation de leurs monnaies qu’à des facteurs structurels. Le taux de change reste un levier important, sans toutefois suffire à expliquer la compétitivité des exportations.
Par
Badr Elhamzaoui
Le 12 novembre 2025 à 18h43
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Modifié 12 novembre 2025 à
19h00
Le taux de change a toujours occupé une place centrale dans le débat économique au Maroc. Il est souvent cité comme l’un des facteurs ayant des effets significatifs directs et indirects qui expliqueraient les insuffisances et retards de développement du pays, voire comme un frein négatif en défaveur de la compétitivité des exportations, de l'ouverture croissante de la balance commerciale et contre l’allocation des investissements et la diversification de la structure productive de l’économie.
Selon les données relatives au taux de change nominal du dirham, la monnaie marocaine a connu une tendance d’appréciation très modérée au cours des dix dernières années. Un dirham plus fort peut, en théorie, pénaliser la compétitivité des exportations, surtout lorsque les pays concurrents directs ont vu leurs monnaies se déprécier sur la même période, rendant ainsi leurs produits relativement moins chers, leur conférant un avantage prix à l’international et même sur le marché local.
À titre d’exemple, sur les dix dernières années (2015-2024), le dirham s’est légèrement déprécié de 0,7% par rapport à l’euro, mais s’est apprécié de 6,9% face au dollar. Étant donné que le taux de change effectif moyen du dirham repose sur un panier de devises composé à 60% d’euros et à 40% de dollars, l’évolution nominale du dirham par rapport à son panier de référence est de seulement de 2,34%*, ce qui correspond à une légère appréciation nominale, mais synonyme d’une stabilité nominale remarquable sur dix ans lorsqu’on analyse les cours de change d’autres devises de pays en développement partenaires ou concurrents (Égypte, Turquie, Chine, Tunisie, etc.).
Cette chute nominale place, en apparence, ces deux pays devant le Maroc sur le plan de la compétitivité-prix, car un produit turc ou égyptien converti en devises étrangères semble bien meilleur marché qu’un produit marocain.
Cependant, cette lecture reste trompeuse car elle repose uniquement sur le taux de change nominal. En Égypte et en Turquie, les dépréciations brutales des monnaies se sont accompagnées d’une inflation interne galopante. Au moment de la rédaction de cet article, le taux directeur s’établit à 2,25% au Maroc, avec une inflation inférieure à 1%. En Égypte, le taux directeur atteint 22% et l’inflation 12%. En Turquie, le taux directeur s’élève à 39,5% et l’inflation à 32,9%.
Le gain de compétitivité nominal est donc largement érodé par la hausse des coûts domestiques, notamment les salaires, l’énergie et les intrants importés. Autrement dit, une dépréciation du taux de change nominal ne se traduit pas automatiquement par un gain de compétitivité, laquelle se mesure avant tout à travers le taux de change réel.
Taux de change effectif réel et compétitivité-prix
Pour évaluer la compétitivité réelle du dirham par rapport à d’autres monnaies, nous avons utilisé les taux de change effectifs réels. Cet indicateur mesure l’évolution d’une monnaie en tenant compte à la fois des taux de change bilatéraux et des différentiels d’inflation avec les partenaires commerciaux. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement du prix nominal du dirham, mais bien de son pouvoir d’achat externe réel, c’est-à-dire de la véritable compétitivité-prix.
Les données couvrant la période 2010-2023 ont été extraites, pour le Maroc et la Turquie, à partir de la base de données de la Banque des règlements internationaux (BIS). En revanche, les données relatives à l’Égypte ne sont disponibles ni auprès de la BIS, ni du FMI, ni de la Banque mondiale. Toutefois, la plateforme CEIC Data fournit le taux de change effectif réel de l’Égypte, mais sur une période différente, allant de 2013 à 2024.
Pour le Maroc, le taux de change passe de 97,1 en 2010 à 98,2 en 2023, soit une hausse de 1,1%, correspondant à une appréciation réelle moyenne de 0,08% par an. Le dirham est resté stable en termes réels, reflet du régime d’ancrage sur le panier euro-dollar et de la stabilité macroéconomique.
Pour la Turquie, le taux de change passe de 176,9 en 2010 à 85,3 en 2023, soit une baisse de 51,8% et une dépréciation réelle moyenne de 5,46% par an. Cette évolution traduit une forte baisse du pouvoir d’achat externe de la livre turque et un gain significatif de compétitivité-prix, favorisant les exportations. Toutefois, ce gain s’est accompagné d’une grande volatilité monétaire et d’un affaiblissement du pouvoir d’achat intérieur.
Pour l’Égypte, la livre égyptienne a vu son taux de change effectif réel passer de 97,0 en 2013 à 74,1 en 2024, soit une dépréciation réelle de 23,7% à un rythme moyen de -2,4% par an. Cette trajectoire reflète les dévaluations successives de 2016, 2022 et 2023, qui ont entraîné une forte baisse du pouvoir d’achat externe et un gain de compétitivité-prix.
Dans le même sens, contacté par Médias24, un membre de l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX) et acteur actif dans l’export estime que l’appréciation du dirham a pénalisé les exportations marocaines, en particulier au début de la deuxième décennie.
"Le dirham a conservé une certaine stabilité et a même gagné en valeur, ce qui a pesé sur les exportations marocaines", explique-t-il. "Nous encaissons en devises étrangères. Or, avec un dirham plus fort, le montant converti en monnaie nationale diminue. L’exportateur voit donc son chiffre d’affaires en dirhams reculer. Pour préserver sa marge, il n’a d’autre choix que de négocier les prix. Cela reste possible pour un grand exportateur disposant d’un pouvoir de négociation et opérant dans un secteur à faible concurrence. En revanche, pour les entreprises actives dans des domaines très concurrentiels comme le textile ou les agrumes, et confrontées à des pays dont la monnaie s’est fortement dépréciée, tels que l’Égypte ou la Turquie, les marges se contractent".
Taux de change et compétitivité des exportations, un facteur parmi d’autres
Il convient de noter toutefois que la compétitivité ne se réduit pas au seul facteur monétaire. La stabilité du dirham offre au Maroc un atout de prévisibilité et de crédibilité macroéconomique. La Turquie et l’Égypte, malgré leurs dévaluations, souffrent d’une prime de risque plus élevée, d’une volatilité monétaire et d’un environnement financier instable.Le taux de change peut aider, peut nuire, mais il n’explique jamais à lui seul un retard ou un avantage durableLe sujet est complexe et ne peut pas être résumé en une seule équation. La compétitivité est un faisceau de prix relatifs et de productivité, organisé autour du coût de l’énergie, des salaires réels, de l’efficacité du capital, de la qualité logistique, de l’accès au financement, de l’effort de R&D et de l’investissement privé. Le taux de change n’en est qu’un élément. Il peut aider, il peut nuire, mais il n’explique jamais à lui seul un retard ou un avantage durable.
Le marché fixe le prix de la monnaie, mais il ne le fait jamais dans le vide. En Turquie et en Égypte, le régime de change est flottant, avec des phases de gestion active et des épisodes de dépréciations rapides lorsque les déséquilibres s’accumulent. La Turquie a utilisé la flexibilité comme soupape, au prix d’une forte instabilité réelle. L’Égypte a alterné arrimages de facto et sauts de change, ce qui a détruit la lisibilité du signal de prix et comprimé la capacité à investir.
Le Maroc a suivi un chemin inverse. Le dirham est resté remarquablement stable, ancré à un panier euro-dollar et encadré par une bande de fluctuation élargie après 2018. Bank Al-Maghrib est intervenue de manière ponctuelle pour lisser des tensions, notamment après la période Covid, lorsque l’appréciation approchait la limite de la bande. L’objectif n’était pas de manipuler un avantage prix artificiel, mais de garantir le maintien du taux de change à l’intérieur de la bande prédéfinie.
Cette stabilité a ses coûts et ses bénéfices. Elle limite la volatilité importée, protège le pouvoir d’achat et réduit la prime de risque. En revanche, elle ne procure pas le levier immédiat d’une dévaluation compétitive. Pour compenser, il faut progresser là où la monnaie ne peut pas tout faire, en maintenant un coût de l’énergie bas et prévisible, en alignant les salaires réels sur la productivité, en améliorant l’efficacité des chaînes d’approvisionnement, en finançant durablement l’innovation et en encourageant un investissement privé orienté vers la montée en gamme. Cet équilibre permet de transformer la stabilité du change en un avantage structurel plutôt qu’en inertie.
En Turquie, le taux de change effectif réel a fortement reculé au cours de la décennie, offrant aux exportations un avantage-prix important. Cet effet a été amplifié par des investissements productifs, une base industrielle plus mûre et des infrastructures logistiques de haute qualité. C’est cette combinaison entre coût relatif et efficacité structurelle qui fonde la compétitivité des exportations turques.
En Égypte, la dépréciation réelle de la livre a été plus modérée que celle observée en Turquie. Cependant, la compétitivité égyptienne repose davantage sur les facteurs de production, en particulier le coût du travail. Les salaires réels y demeurent très faibles, ce qui compense partiellement la moindre ampleur de la dépréciation monétaire.
On ne peut donc pas expliquer un manque de compétitivité par un seul levier de politique économique. Une monnaie faible peut alléger le prix de vente à l’export, mais la hausse des coûts des intrants importés, la prime de risque et l’instabilité macroéconomique peuvent rapidement en annuler partiellement les effets. La compétitivité durable se construit sur la productivité, l’investissement et la qualité des infrastructures, bien plus que sur le seul niveau du taux de change.
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*: 0,6×(-0,7) + 0,4×(6,9) = 2,34%.
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Badr Elhamzaoui
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