Henri Matisse et Tanger : une étreinte nimbée de lumière
En quête d’un Orient idéalisé, Henri Matisse découvre au début du 20ᵉ siècle une ville façonnée par les contrastes et dont les spécificités lui inspirent une nouvelle vision de l’art.
Quand le peintre arrive à Tanger en janvier 1912, il ne cherchait pas à fuir le monde, mais à en retrouver une version plus ancienne. Fatigué de l’agitation parisienne, il veut revivre l’excursion marocaine et orientaliste d’Eugène Delacroix. À son arrivée, c’est une ville en pleine expansion, traversée par les chantiers coloniaux et les frictions modernes qui lui tendent les bras.
Il séjourne à la Villa de France, l’un des rares hôtels encore debout à avoir accueilli l’artiste. De sa chambre, la vue sur le jardin de l’église anglicane Saint Andrew le rassérène. Il en fera une célèbre toile. L’église est toujours là, modeste et abritée par des cyprès. En la visitant, on comprend ce qui a dû émouvoir Henri Matisse : l'alliance de deux cultures que tout oppose.
Ce qu’il découvre derrière les murs du lieu de culte est tout aussi puissant. L’artiste est reçu dans plusieurs maisons de familles juives marocaines. Là, il s’imprègne des tissus, des objets, de la disposition des pièces, de la manière dont la lumière s’infiltre et d’autres détails. Ce sont ces intérieurs, loin du pittoresque, qui nourriront son travail.

Une immersion prolifique
Le peintre aime déambuler dans le quartier du Marshan, plus résidentiel et moins chaotique que la médina. Là-bas, il a coutume de s’attarder dans les jardins publics et note des combinaisons de couleurs dans ses carnets. Le jardin de la Mendoubia, avec ses figuiers et ses allées lumineuses, est d’ailleurs l’un de ses préférés.
Sa promenade quasi quotidienne se poursuit jusqu’à la place de France, aujourd’hui rebaptisée place du 9 avril 1947. Centre vivant de la ville à l’époque, la place de France arbore les bistrots et brasseries qu’il a pourtant fuis à Paris. Le Grand Café de Paris ou celui de la Poste permettent encore d’imaginer l’ambiance feutrée où l’on croise diplomates, journalistes et rêveurs en train de refaire le monde.

Mais c’est peut-être dans les hauteurs de la kasbah que se révèle le mieux la marque laissée par ce chercheur de lumière. Cette façon dont les portes peintes vibrent sous le soleil, dont chaque détour offre un théâtre silencieux. On peut encore se rendre au musée, pour renouer avec ce Tanger sublime.

Il reviendra en 1913 pour un second séjour. Il peindra moins, privilégiant la contemplation. Il est conscient d’être le témoin d’une ville à cheval entre deux époques : celle des fastes orientaux rêvés et celle des mutations sociopolitiques bien réelles. Cependant, ce qu’il emportera avec lui, au-delà des toiles, c’est un rapport renouvelé à la couleur, à la simplicité et à la composition.
