Rachid Guerraoui : “Dans 5 ou 6 ans, ChatGPT ne sera plus considéré comme de l'IA”
Qu’est-ce que l’IA au juste ? Pourquoi connaît-elle une telle accélération aujourd’hui ? Et surtout, que faire avec ? Ce sont ces trois questions cruciales qui ont structuré l'intervention de Rachid Guerraoui lors de la première édition de l'IA Conférence organisée par l'IA Institute de Holmarcom, le 22 mai à Casablanca. Verbatim et vidéo
L’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète. Il nous semble qu'elle a subitement envahi notre quotidien et nous submerge par ses capacités, mais également par sa complexité.
Rachid Guerraoui a cette phrase pour résumer le présent : "L’intelligence artificielle, c’est comme une vague. Elle arrive très vite, elle est puissante, et si on ne sait pas surfer, on se noie. C’est un risque réel pour notre société en général, et pour notre économie en particulier, si nous ne nous préparons pas à l’appréhender, à la maîtriser, à passer sous les vagues quand il le faut".
Pour ce dernier, la notion d’intelligence artificielle est ancienne, mais elle connait aujourd'hui une explosion sans précédent. Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut prendre du recul, revenir à l’essentiel : qu’est-ce que l’IA au juste ? Pourquoi connaît-elle une telle accélération aujourd’hui ? Et surtout, que faire avec ?
Ce sont ces trois questions cruciales qui ont structuré l'intervention de Rachid Guerraoui lors de la première édition de l'IA Conférence organisée par l'IA Institute de Holmarcom, le 22 mai à Casablanca.
Guerraoui explique que l’intelligence artificielle n’est pas une nouveauté : elle a toujours été ce qu’on appelle « intelligent » à un moment donné de l'histoire – ce qui nous surprend. Lorsque l’effet de surprise passe, on ne parle plus d’intelligence artificielle. Exemple : on ne dit plus aujourd’hui qu’une calculatrice est « intelligente », alors que c’est ce qu’on disait à l’époque de Pascal ou de Leibniz.
ChatGPT s’inscrit dans cette continuité. Il n’est pas « intelligent » au sens mystique du terme. Il reproduit un mécanisme simple, établi sur des probabilités : quel mot vient après un autre, comme le fait votre messagerie quand elle vous suggère « va » après « comment ça ». Ce qui impressionne, c’est l’échelle, pas le principe.
À travers une analogie marquante, Guerraoui oppose Google à ChatGPT. Le premier est une bibliothèque : il cherche la vérité dans des pages existantes. Le second est un conteur sur la place Jemaa el-Fna : il vous raconte des histoires plausibles, peu importe qu’elles soient vraies ou non. C’est cette différence de nature — entre recherche de vérité et génération vraisemblable — qui résume peut-être le mieux l’enjeu actuel de l’intelligence artificielle.
Verbatim.
Rachid Guerraoui: "ChatGPT, c’est Jamâa El Fna, pas la bibliothèque d’Alexandrie"
"Évidemment, la prouesse dont tout le monde parle aujourd’hui, c’est ChatGPT".
"Aujourd'hui, (...) on va dire que l'IA, c'est ChatGPT. Mais vous verrez, dans cinq ou six ans, ChatGPT sera considéré comme une machine à calculer qui ne méritera plus le titre d'IA".
"Ça sera autre chose. Parce que l'IA, c'est l'algorithme qui nous surprend". "Ce qui est intéressant avec ChatGPT, c’est que les idées et les principes qui le sous-tendent existaient bien avant sa mise à disposition du grand public."
"La technique est très simple. Quand vous écrivez sur WhatsApp et que Mme Benjeloun m’envoie « Monsieur Guerraoui, vous êtes bien arrivé au Maroc ? », puis le lendemain « Monsieur Guerraoui, comment ça ? », l'application complète automatiquement par « va ». Pourquoi ? Parce qu’elle a analysé les échanges précédents entre nous, ainsi que ceux entre d’autres utilisateurs. Elle a constaté que, statistiquement, après « comment ça », on ajoute souvent « va ». C’est une analyse probabiliste très simple".
"ChatGPT, c’est exactement la même chose, mais à l’échelle d’Internet".
"Ce qui est important, aujourd’hui, c’est la bataille qui s’est engagée entre Google et ChatGPT — entre PageRank et les modèles génératifs. C'est une bataille comme on a rarement vu dans l'histoire des grandes entreprises".
"Google, historiquement, répond à une question comme « Quel est le meilleur spot de surf au Maroc ? » en identifiant les pages où il est question de surf au Maroc, puis en regardant celles qui sont les plus populaires — c’est-à-dire celles vers lesquelles pointent le plus d’autres pages. Si la page sur Imsouane est celle qui reçoit le plus de liens, elle sera déclarée populaire. L’objectif est de vous renvoyer vers une page populaire, qui existe, qui est vraie".
"Il y a une notion de vérité chez Google". "Les fondateurs de Google voulaient recréer une sorte de bibliothèque d’Alexandrie numérique : stocker et rendre accessible tout le savoir du monde à travers les pages web. Mais le but, c'est d'aller chercher un livre, un vrai livre".
"ChatGPT, ce n’est pas la bibliothèque d’Alexandrie qu’il essaie d’émuler. C’est plutôt Jamâa El Fna. Quand vous allez sur cette place à Marrakech, vous avez des conteurs qui racontent toutes sortes d’histoires. Donnez-leur 20 dirhams, demandez-leur une histoire sur Sidi Laabbas qui part en Chine avec Marco Polo, traverse la mer avec je ne sais qui, et ils vous la raconteront. Et peu leur importe si l’histoire est vraie ou non : ce n’est pas leur rôle. Leur mission, c’est de raconter quelque chose de plausible, d’agréable à entendre. ChatGPT, c’est exactement ça".
"ChatGPT s’appuie sur ce qu’il a vu, il compose une histoire crédible, et il vous la livre. Et dans la majorité des cas, c’est impressionnant. Mais, il faut bien comprendre que son rapport à la vérité est relatif. Son objectif n’est pas de vous livrer une information vraie. On ne peut donc pas lui reprocher de dire une absurdité ou une inexactitude. C’est dans sa nature, dans son "contrat", exactement comme les conteurs de Jamâa El Fna".
"Et c’est essentiel de le garder en tête : la bataille actuelle oppose deux visions — celle qui cherche à restituer un savoir existant et vérifié, et celle qui fabrique des récits crédibles, approximatifs, mais inventés".
De la Pascaline à ChatGPT : ce que l’IA dit vraiment de nous
"Dès le XVIIe siècle, des gens parlaient déjà d'intelligence artificielle. Il s'agit de la capacité d’une machine à résoudre un problème que seuls les humains pensaient résoudre. Quand une machine parvient à résoudre un problème, on estime qu’elle imite notre intelligence. Mais, ce n’est pas de l’intelligence biologique, c’est de l’intelligence artificielle".
Un exemple célèbre : Blaise Pascal, mathématicien et ingénieur français.
"Un mathématicien ingénieur, voyant son père s'échiner à faire de la comptabilité tous les soirs pour le roi de France, (...), a construit une machine qui s'appelle la Pascaline. Il s'agit de Blaise Pascal. Ce qui est intéressant, c'est qu'on est au XVIIe siècle, les gens parlaient d'intelligence artificielle.
"La machine de Pascal a permis au père de réaliser des opérations, ce qui lui a évité de passer toutes ses soirées à faire des additions. Il pouvait ainsi insérer les nombres dans la machine, qui fournissait le résultat de l'addition".
"Bien sûr, aujourd'hui, ça ne viendrait à l'idée de personne de regarder une calculatrice et de dire, machaallah, c'est de l'addition, c'est de l'intelligence artificielle. L'effet de surprise est passé".
"Ce qui est intéressant, c’est que Pascal avait lu un ouvrage fondamental à ce sujet : Al-Jabr, d’Al-Khawarizmi, un mathématicien du VIIIe siècle. À cette époque-là déjà, on parlait — dans une certaine mesure — d’intelligence artificielle. Cette dernière, à l'époque, était considérée comme la capacité, non pas d'une machine, mais d'un humain "normal" de résoudre un problème que seuls les mathématiciens pouvaient résoudre".
Après Pascal, "c’est Leibniz, physicien et contemporain de Pascal, qui entre dans la course. Il conçoit une machine capable non plus seulement d’additionner, mais également de multiplier. Ces machines étaient alors vues comme intelligentes".
Un saut majeur s’opère avec Alan Turing, au XXe siècle. "Alain Turing a inventé sa machine et, depuis qu'il est décédé à peu près en 1954, toutes les machines suivent le modèle d'Alain Turing. Les ordinateurs qu'on a aujourd'hui sont tous basés sur ce modèle-là, c'est-à-dire que c'est un modèle de machine qui permet de tout exécuter".
"Et la définition d'intelligence artificielle a évolué depuis l'invention d'Alain Turing parce que ce n'était plus la capacité d'une machine à résoudre un problème que l'on pensait réservé à l'humain, mais la capacité d'un algorithme. Puisque la machine était la même, où se trouvait la nouveauté ou l'innovation ? C'était dans l'algorithme".
"La notion d'intelligence artificielle évolue".
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