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REPORTAGE. A Taliouine, le réchauffement climatique menace le safran

A Taliouine, l’une des localités les plus pauvres de la province de Taroudant, la culture du safran est impactée par la sécheresse et le réchauffement climatique. Une menace pour sa pérennité.

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REPORTAGE. A Taliouine, le réchauffement climatique menace le safran

Le 24 novembre 2022 à 12h46

Modifié 24 novembre 2022 à 12h46

A Taliouine, l’une des localités les plus pauvres de la province de Taroudant, la culture du safran est impactée par la sécheresse et le réchauffement climatique. Une menace pour sa pérennité.

Sur la route nationale 10 reliant Taliouine et Ouarzazate, à l’aube, il fait encore sombre. En ce début novembre, à 8h du matin, le soleil se cache toujours derrière les montagnes. Le temps est relativement frais. Il fait 13 degrés. La nationale, récemment asphaltée, est faiblement pentue et relativement sinueuse. Elle monte doucement vers le Haut Atlas, vers Taznakht.

La Kasbah du Glaoui à Taliouine tombe en ruine.

A quelque 35 km de la Kasbah du Glaoui de Taliouine, sur la route des Igouders (greniers collectifs), la localité de Zaghar N’ait Youssef est une cuvette entourée des hautes cimes de l’Atlas, faisant face au Jbel Siroua. Ce dernier reste désespérément noir et rocailleux. A cette époque, il devrait être couvert d’un manteau blanc. A ses pieds, le plateau de Zaghar s’étend sur plusieurs dizaines d’hectares. Un fait rare pour la région, largement escarpée. Perché à 1.100 m d’altitude, il accueille de nombreuses parcelles dédiées au safran, une culture locale traditionnelle.

Une culture traditionnelle

Dans ces safranières, quelques femmes s’évertuent à cueillir le maximum de fleurs encore fermées. Courbées, elles s’activent pendant deux à trois heures à réaliser leur délicate tâche, avant que les précieuses fleurs n’éclosent complètement avec la lumière du jour.

Les femmes sont les principales forces de travail pour la collecte du safran.

La plante est issue du crocus sativus, un bulbe à croissance inversée. Cela veut dire qu’elle sort de son repos végétatif et éclot quand le sol se refroidit, et non pas avec la chaleur. Plus la journée avance, plus la fleur et ses précieux pistils se dégradent. Il faut récolter au plus vite pour que le bulbe puisse donner une autre fleur le lendemain. Chaque bulbe peut, en effet, donner jusqu’à huit fleurs durant la saison. Par ailleurs, la récolte précoce facilite la collecte (l’émondage) des trois filaments rouges (pistils au centre des fleurs) qui, une fois séchés, donnerons la précieuse épice. Des opérations réalisées, en général, l’après-midi de la collecte.

On estime que chaque kilogramme de fleur produit 65 g de pistils frais qui une fois séchés donneront 13 g de safran. La production moyenne à l’hectare varie de 2 kg par hectare dans les safranières traditionnelles à plus de 5 kg/hectare dans les plantations modernes. En général, chaque famille détient quelques centaines de mètres carrés de parcelles dédiées au safran.

Chaque kg de fleurs donne 65 g de safran frais et 13 g une fois asséché.

 

Cette année, la récolte risque d’être maigre. A la même période, les safranières devraient être complétement tapissées de fleurs couleur mauve. Pourtant, moins d’un tiers des bulbes ont fleuri dans cette parcelle. "En plus du retard des pluies d’automne qui réveillent la plante, il fait plus chaud qu’il ne devrait, ce qui empêche les fleurs de sortir", constate M’hamed, un agriculteur de la région. Et d’ajouter : "Contre la sécheresse, nous avons irrigué ; contre la chaleur, nous ne pouvons rien faire."

Réchauffement climatique

La température idéale pour les fleurs de safran au moment de l’éclosion est proche du zéro degré. Vers 10h du matin, les températures continuent de monter. On approche des 25°, ce qui est largement au-dessus des moyennes saisonnières. Elle atteindra cette journée les 34°C. "Ces dernières années il fait de plus en plus chaud, ce qui retarde constamment la collecte. Et avec la rareté de la neige, c’est non seulement l’eau mais aussi le froid qui manque."

Le pic de la période de collecte s’étale, en général, sur 18 à 20 jours entre début octobre et début novembre. Cette année, la saison a tardé et les agriculteurs sont de plus en plus inquiets. "On risque de se retrouver avec très peu de production cette année. En général, nous vendons notre production à un prix convenable aux coopératives, mais avec le retard et la faiblesse de la production, de nombreux agriculteurs vendent au plus vite ce qu’ils peuvent au souk hebdomadaire pour faire leurs courses", affirme notre source. "Au lieu de vendre notre safran à 25 ou 30 dirhams le gramme, il est vendu 17 ou 20 dirhams au souk", ajoute-t-elle.

La culture du safran est très similaire à celle des arbres fruitiers. Le bulbe reste, en effet, en terre entre 5 et 15 ans. Les agriculteurs attendent donc les quelques jours de floraison pour pouvoir assurer leur revenu monétaire annuel. La culture du safran étant en général complémentaire avec une agriculture vivrière, en cas de mauvaise récolte ou de mauvaise vente, ce sont les finances de toute l’année qui sont impactées pour de nombreuses familles.

Une culture menacée

Les associations de développement ont largement contribué à la valorisation du safran.

Un risque adressé depuis la fin des années 1990 par des associations de développement, comme "Migration et Développement", qui a été précurseur pour la valorisation de cette culture et l’amélioration du savoir-faire traditionnel, notamment à travers la labélisation et le renforcement des techniques traditionnelles.

Plusieurs formations ont ainsi été apportées aux producteurs pour en améliorer la production et les conditions de commercialisation, notamment en partenariat avec le ministère de l’Agriculture et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Plus d’une vingtaine de coopératives, ainsi qu’un Groupement d’intérêt économique, ont ainsi été structurés et accompagnés pour porter cette dynamique et favoriser de meilleures conditions de vente. Les prix du safran sont ainsi passés de quelques dirhams le gramme au début des années 2000, à plusieurs dizaines de dirhams ces dernières années.

Mais, avec les changements climatiques, c’est toute la culture du safran qui est menacée dans la région de Taliouine, l’une des plus pauvres de la province de Taroudant. D’autres régions, plus froides, notamment dans le Moyen Atlas, ont commencé à concurrencer ce bassin historique.

A Zaghar, de plus en plus de terrains sont loués à l’année pour d’autres cultures, notamment le maraîchage. Le phénomène de l’agriculture itinérante est arrivé ici. Les terrains se louent à 15.000 dirhams/hectare au vue de la proximité de la nappe, à moins de 50 m de profondeur. Nous avons pu constater, aux cotés de safranes et de l’agriculture traditionnelle, des cultures intensives de légumes verts, notamment la courgette destinée aux marchés de gros. Plusieurs puits étaient d’ailleurs en forage au moment de notre visite. D’autres terrains sont, par ailleurs, loués à des entreprises agricoles pour la production de safran, de manière moderne, destinée exclusivement à l’export.

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