Crise Maroc-France : la lecture d’Emmanuel Dupuy

Le politologue Emmanuel Dupuy revient, dans cet entretien avec Médias24, sur les points d’achoppement et sur les scénarios d’avenir pour les relations diplomatiques entre les deux pays, qui traversent une crise politique silencieuse mais bien réelle.

Crise Maroc-France : la lecture d’Emmanuel Dupuy

Le 1 novembre 2022 à 15h27

Modifié 1 novembre 2022 à 15h34

Le politologue Emmanuel Dupuy revient, dans cet entretien avec Médias24, sur les points d’achoppement et sur les scénarios d’avenir pour les relations diplomatiques entre les deux pays, qui traversent une crise politique silencieuse mais bien réelle.

Médias24 : Entre le départ d'Hélène Le Gall, qui n'a toujours pas été remplacée, et celui de Mohamed Benchaâboun, nommé à la tête du Fonds Mohammed VI pour l'investissement, que doit-on penser de cette situation inédite ?

Emmanuel Dupuy : Tout d'abord, c'est en effet une vraie crise diplomatique qui peut apparaître, de prime abord, comme silencieuse, mais qui est en réalité marquée par les événements qui se sont succédés depuis quelques mois.

En effet, il n'y a plus qu'un chargé d'affaires en la personne du ministre conseiller de l’ambassade de France à Rabat, Arnaud Pescheux,  et un chargé d'affaires à l'ambassade du Maroc à Paris ; il n’est pas prévu pour l’heure de remplacer Mohamed Benchaâboun.

On a l'impression que le rapprochement avec Alger se fait au détriment de la relation entre Paris et Rabat

C'est là un premier exemple de cette brouille qui, en réalité, est bien plus profonde, car elle repose sur un certain nombre de sujets de tension remontant à la présidence de François Hollande.

D'une certaine manière, l’on peut avoir l'impression que la France pratique le vieil adage : déshabiller Pierre pour habiller Paul, si l’on prend en considération le rapprochement récent que la France a effectué à l’occasion du déplacement d'Emmanuel Macron en juillet dernier à Alger, suivi de celui de la cheffe du gouvernement, Élisabeth Borne accompagnée de quinze de ses ministres, il y a quelques jours.

Les deux peuvent donner l'impression que le rapprochement avec Alger se fait au détriment de la relation entre Paris et Rabat..

- C'est votre conviction ?

- J'en suis absolument convaincu, d'autant que la crise avait commencé bien avant, notamment avec la crise diplomatique des visas dont le nombre avait été réduit de moitié par Paris vis-à-vis du Maroc.

Depuis il n’y a eu, côté français, aucune volonté d’améliorer la situation, étant donné qu’il n’y a pas eu beaucoup d’évolution sur le sujet des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

Notamment pour le cas de l’Imam Iquioussen, qui est pour l’instant dans une zone de flou juridique, avec des autorités belges qui ne veulent pas le renvoyer en France, et le Maroc qui ne donne pas l’impression de vouloir le récupérer non plus.

- Que penser du fait que, lors de sa dernière intervention télévisée, le président a mis en avant les résultats obtenus grâce au chantage aux visas, laissant entendre qu’il allait continuer dans cette voie ?

- Qu’il est malheureusement dans une logique un peu 'schizophrène' de vouloir jouer un rôle d'apaisement vis-à-vis de la rive Sud de la Méditerranée, incluant les pays du Maghreb et ceux d’Afrique subsaharienne et, dans le même temps, de ne pas apporter les réponses attendues par les peuples et les gouvernements concernés.

D’autant plus que l’on joue dans une configuration un peu complexe, où le président Emmanuel Macron souhaite se rapprocher de l’Algérie qui, paradoxalement, a de son côté manifesté durant les dernières semaines une volonté de se rapprocher de la Russie.

Le Maroc a montré son agilité et sa capacité à être un acteur diplomatique respecté et reconnu

Alors que le Maroc, par le biais des accords d’Abraham, par sa coopération avec les États-Unis et la réaffirmation de la résolution 2654 du 27 octobre, a montré sur le plan diplomatique son agilité et sa capacité à être un acteur diplomatique respecté et reconnu, en tout cas pour la question de la stabilité dans la région du Sahara, à travers la constance de sa position autour du plan d’autonomie proposé en avril 2007.

- Le président Macron est-il dans une logique d'escalade avec le Maroc ?

- Pas une escalade, mais plutôt une démarche très 'maladroite' car il n’a pas su capter les signaux faibles nécessaires pour apaiser ou apurer la situation de tension entre les deux pays.

En effet, il n'y a aucune raison pour que le rapprochement avec l'Algérie n'aille pas de pair avec la réaffirmation de l'excellence de nos relations bilatérales, exprimée lors de son premier mandat.

- Il ne s’est pas rendu au Maroc, alors qu’il avait annoncé sa venue en octobre en réponse à une question dans la rue ; que faut-il penser de ce rendez-vous raté ?

- Il a commis une maladresse diplomatique en parlant de son agenda de visites, notamment celle qu’il devait effectuer à Rabat à la mi-octobre. Ce type de déplacement se prépare en amont, et certainement pas en l’annonçant à l’occasion d’un micro-trottoir.

D’autant plus que cette annonce venait quelques jours après son déplacement à Alger, donnant l’impression que c’était une façon d’atténuer les critiques de Rabat compte tenu de la visite qu’il venait d’effectuer.

Des marchés cruciaux semblent échapper désormais à la France

Par conséquent, alors qu'il est passé derrière l'Espagne, devenant le deuxième partenaire commercial du Maroc, des marchés cruciaux, comme l’extension de la LGV de Tanger-Casablanca à Marrakech-Agadir, semblent échapper désormais à la France au profit notamment de la Chine.

Ce n’est qu’un exemple de la nécessité de penser à la stabilité au Sahara, d’autant plus que certains pays sont allés un peu plus vite en besogne que la France, comme en témoigne la récente visite à Rabat de Hadja Lahbib, ministre belge des Affaires étrangères, qui a renforcé la position marocaine qui réunit désormais 90 pays en faveur de son plan d’autonomie, alors que la France était la première à le soutenir en 2007.

Mais depuis quinze ans, elle ne l’affirme plus de manière aussi ostentatoire que certains pays qui semblent penser qu'il faille relancer le dialogue politique, en mettant en avant de facto la position d'autonomie proposée par le Maroc en avril 2007 comme étant la solution nécessaire à la résolution de ce conflit.

- Comment expliquer le fait que la France ne soutienne pas de façon plus affirmée la proposition marocaine, sachant que certains pensent qu'un président de droite aurait fini par reconnaître la marocanité du Sahara ?

- Je ne pense pas, car cela ne se joue pas entre la gauche et la droite où existent des opposants et des partisans à la proposition marocaine d’autonomie.

En fait, le président Macron est mû par une forme de diplomatie très traditionnelle, une diplomatie d'équilibre qui voudrait qu'à partir du moment où l’on a beaucoup œuvré pour renforcer la relation franco-marocaine dans le passé, il faut désormais mettre toute notre attention, et c’est triste de le penser ainsi, dans la relation entre la France et l’Algérie. La diplomatie se doit d’être égalitaire et ne consiste pas à compenser des erreurs ou des retards de son exécution entre les différents parties.

En effet, l’ambition actuelle d’opérer un rapprochement entre Paris et Alger montre à quel point notre diplomatie est faible, à partir du moment où elle est obligée de faire des choix et de jouer sur une ambiguïté.

Le fait de s’appuyer sur l' Algérie ne doit pas nous détacher du Maroc

- Vous pensez que c'est une erreur de vouloir s'appuyer sur le voisin plutôt que sur une politique d'équilibre...

- Mon propos vise plutôt à rappeler que le fait de s’appuyer sur l' Algérie ne doit pas nous détacher du Maroc, car la diplomatie n’est jamais un jeu à somme nulle, où la sécurité de l’un doit se faire aux dépens de l’autre.

- Il y a eu beaucoup d’ostentation dans le rapprochement entre Paris et Alger ; s'agit-il d'une intention délibérée d'en faire le grand dossier ou le chantier réussi du mandat Macron ?

- Avant toute chose, il faut rappeler que le président Macron a fait beaucoup plus pour la reconnaissance de la responsabilité française dans les atrocités et les crimes qui ont été commis pendant la guerre d'Algérie que n'importe quel autre président français.

Que ce soit la reconnaissance de la responsabilité française dans la mort de l’avocat Ali Boumendjel, du cas avéré de torture de Maurice Audin ou dans le geste symbolique qui a consisté à reconnaître la responsabilité de l’Etat quant aux événements du 17 octobre 1961, le président Macron est en effet allé beaucoup plus loin que le président Chirac tout en s’inscrivant dans son legs, comme en témoigne la visite du président Chirac à Alger en 2004.

Cela dit, le fait de revenir à un juste équilibre dans les relations économiques entre les entreprises françaises et algériennes ne doit pas exclure ou scléroser l’importance de notre partenariat avec le Maroc.

Selon moi, nous aurions dû avoir une politique franco-maghrébine équilibrée avec une forme de convergence, et non pas de divergence comme actuellement.

- Qu'est-ce qui pourrait débloquer la situation actuelle entre la France et le Maroc ?

- Tout d’abord, la nomination d'un ambassadeur français de niveau, à l’image de ceux qui sont en poste à Alger et Tunis, serait un premier pas prometteur.

De la même manière, Rabat devra nommer un ambassadeur du calibre de Chakib Benmoussa, qui soit capable de s’impliquer concrètement par son expérience dans l’amélioration des relations bilatérales entre la France et le Maroc.

Cette politique des petits pas permettrait de relâcher la tension actuelle en inscrivant les deux pays dans une double actualité atlantico-méditerranéenne, démontrant que le Maroc est bel et bien un partenaire essentiel et exemplaire sur le plan sécuritaire, aussi bien au niveau du partenariat avec l’OTAN que de celui engagé avec l’Union européenne, notamment avec les pays méditerranéens de l’UE.

Bien évidemment, ces gestes devront être accompagnés d’une volonté d’être un peu plus magnanime et moins parcimonieux pour la délivrance des visas, en particulier aux étudiants, hommes d’affaires… qui en souffrent le plus.

Je ne pense pas que la tension restera aussi vive pendant le mandat de Macron

En effet, il s’agit là d’une véritable double peine et d’une rupture sociétale qui dérègle la relation entre Paris et Rabat de manière beaucoup trop forte.

- Peut-on imaginer que ce froid persiste jusqu’à la fin du deuxième mandat du président Macron ?

- Si la relation est actuellement au point mort, je ne pense pas que la tension restera aussi vive pendant le reste de son mandat car, au-delà des gestes symboliques suggérés précédemment, la réconciliation passera inévitablement par la diplomatie parlementaire, économique et, bien évidemment, par l’excellence de nos relations bilatérales sur le plan culturel et universitaire.

- Le rapprochement de la France avec l’Algérie n’aura-t-il pas pour effet de bloquer le dossier du Sahara ?

- Je ne pense pas, car la France a voté la résolution 2654 qui a mis en avant la nécessité de relancer les tables rondes instituées par l’ancien envoyé personnel des Nations unies ; de plus, elle voit d’un très bon œil le renouvellement jusqu’en octobre 2023 du mandat de la MINURSO, tout comme la nomination de son successeur Staffan de Mistura.

Comme l’a rappelé l’ambassadeur de France à l’ONU, Nicolas de Rivière, la position de Paris reste la même.

Elle s’appuie sur le préalable que constitue un dialogue politique, position qui n’a pas changé depuis l’instauration d’un cessez-le-feu en 1991 et du plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007.

Nonobstant la rupture de ce cessez-le-feu en novembre 2020 par le polisario, la France continue de soutenir le plan marocain qui, il faut le rappeler inlassablement, fait partie, selon la charte de l’ONU, des solutions proposées pour résoudre ce conflit, dans le sens où l’autonomie a autant de valeur que le référendum d’autodétermination demandé par un certain nombre de pays africains qui s’appuient sur la Charte de Lomé créant l’Union africaine en 2000...

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