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Malgré la reprise de 2021, la crise du Covid a coûté au Maroc 6,8% du PIB

Avec le rebond de 7,9% de croissance en 2021, le Maroc a effacé intégralement les pertes de la récession de 2020 pour revenir aux niveaux de richesse de 2019. Mais selon les estimations de la Banque mondiale, ces trois dernières années ont produit un manque à gagner pour l’économie de 6,8% du PIB et risquent de creuser davantage la pauvreté et les inégalités sociales.

Le barrage Bin El Ouidane à l'un de ses plus bas niveaux. Crédit: Hamza MACHMOUME Creative Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lac_Bin_Lwidan.jpeg

Malgré la reprise de 2021, la crise du Covid a coûté au Maroc 6,8% du PIB

Le 20 juillet 2022 à 15h49

Modifié 20 juillet 2022 à 16h41

Avec le rebond de 7,9% de croissance en 2021, le Maroc a effacé intégralement les pertes de la récession de 2020 pour revenir aux niveaux de richesse de 2019. Mais selon les estimations de la Banque mondiale, ces trois dernières années ont produit un manque à gagner pour l’économie de 6,8% du PIB et risquent de creuser davantage la pauvreté et les inégalités sociales.

Les équipes de la Banque mondiale pour le Maroc ont organisé ce mercredi 20 juillet une table-ronde pour présenter les conclusions du rapport de suivi de la situation sociale et économique du Royaume. Un rapport qui porte bien son titre : « La reprise économique tourne à sec ».

« Ce titre fait référence à un choc additionnel pour le Maroc : la très forte sécheresse de cette saison agricole », commente Jesko Hentschel, directeur pays de la Banque mondiale pour le Maghreb et Malte. « C’est la troisième fois qu’on est témoin d’une sécheresse forte au Maroc sur les quatre dernières années. Ce qui veut dire qu’on est passé à une sécheresse structurelle », ajoute-t-il.

« C’est un titre métaphorique et littéral », explique pour sa part Javier Diaz Cassou, économiste principal de la Banque mondiale pour le Maroc, et l’un des auteurs du rapport.

« Le Maroc a vécu une reprise très forte en 2021, puis une forte décélération de la croissance due à la sécheresse qui vient s’additionner aux autres chocs internationaux. Les sécheresses deviennent plus fréquentes et ça va s’aggraver dans les années à venir à cause des défis climatiques », ajoute Javier Diaz Cassou.

Le Maroc a réalisé une performance exceptionnelle en 2021, avec un taux de croissance, souligne-t-il, qui a surpris tout le monde.

« Avec une croissance de près de 8% en 2021, le Maroc a été au-dessus de tous les pays de la région Mena. C’est un niveau de croissance remarquable. Cette reprise a permis de récupérer les pertes du PIB accusées en 2020. On est revenu ainsi au niveau d’avant-Covid. Cependant, si nous comparons le PIB réel avec les projections que nous avions, le différentiel est de 6,8%. C’est le coût de la crise pour le Maroc », estime l’économiste principal de la Banque mondiale pour le Maroc.

Il rejoint en cela les propos du haut-commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi, qui a déclaré la semaine dernière que le Maroc avait perdu l’équivalent de deux années et demie de croissance depuis 2020.

Croissance à 1,3% en 2022, une des décélérations les plus aiguës dans le monde

Le staff de la Banque mondiale, qui prévoit une croissance de 1,3% en 2022, se dit toutefois surpris et inquiet de la forte détérioration de l’économie en cette année 2022. « Une décélération très aiguë due à une juxtaposition de chocs économiques : la sécheresse qui a fortement impacté la production céréalière ; la flambée des prix des matières premières et le ralentissement de la croissance mondiale qui va affecter le Maroc », souligne Javier Diaz Cassou. « C’est une des décélérations de la croissance les plus aiguës au niveau mondial », lance-t-il.

Une « polycrise », selon Diaz Cassou, qui aura des effets négatifs sur tous les plans : la croissance (ralentissement à 1,3%), le déficit budgétaire (creusement à 6,4%), le déficit du commerce extérieur (aggravation de 5%, de 50 à 70 milliards de dirhams), mais surtout le pouvoir d’achat des ménages. Avec toutefois un seul élément positif : la progression des revenus des phosphates et des engrais qui vont amortir un peu le choc.

La situation hydrique est le principal risque pour l’économie marocaine

Dans leur rapport, les économistes de la Banque mondiale font d’ailleurs un zoom sur la situation de l’eau dans le pays, qui est à leur avis le principal risque pour l’économie marocaine. Avec la sécheresse qui devient structurelle et son impact sur la variation du PIB, le Maroc doit, selon les experts de l’institution, traiter cette question en urgence.

Et cela ne passera pas selon Diaz Cassou par le seul investissement dans de nouvelles infrastructures hydriques, mais par un changement dans le paradigme même de la gestion de la ressource.

Eau : les infrastructures ne sont pas suffisantes, il faut changer de paradigme

« Les infrastructures restent importantes, mais ne sont pas suffisantes pour régler le problème du stress hydrique du pays et de la volatilité de la production agricole. Le Maroc doit désormais agir sur la demande pour mieux valoriser ses ressources en eau. Cela passe obligatoirement par une régulation par les prix.  Ce n’est qu’en augmentant les prix que l’on peut arriver à une gestion optimale de l’eau. Le rapport sur le Nouveau Modèle de développement dit également la même chose », fait remarquer l’économiste de la Banque mondiale.

« Il se peut que dans les périmètres irrigués, les prix payés pour l’eau ne soient pas suffisants. Il faut changer ça. A travers le mécanisme des prix, on peut rendre l’utilisation de la ressource plus optimale et plus efficiente. Les recettes qui peuvent être apportées par cette valorisation de la ressource peuvent améliorer les infrastructures, surtout que les dépenses actuelles de maintenance des infrastructures hydrauliques sont insuffisantes », ajoute-t-il.

Le Maroc s’en sort mieux que les autres pays en développement non pétroliers

Cela étant dit, les équipes de la Banque mondiale tiennent à souligner que le Maroc dispose, dans ce contexte de « polycrise », de plusieurs éléments stabilisateurs qui lui permettent de mieux s’en sortir que d’autres pays de la région non exportateurs de pétrole.

Premier stabilisateur, dit automatique, selon la Banque mondiale : la Caisse de compensation. Celle-ci a pu stabiliser les prix du gaz butane, de la farine et du sucre. L’intervention budgétaire de l’Etat via les subventions a également permis, selon les équipes de la Banque mondiale, de maintenir les prix de l’électricité intacts dans un contexte où ces derniers restent encore administrés par l’Etat.

Javier Diaz Cassou signale aussi la série de mesures ad hoc qui ont ciblé des secteurs spécifiques, comme l’agriculture, le tourisme et le transport…

Une série de mesures ou d’effets stabilisateurs qui ont permis d’amoindrir, selon lui, les effets de la crise et de l’inflation galopante que le Maroc ressent moins que plusieurs économies avancées et émergentes.

« Les effets de l’inflation sont évidents. Son taux est de près de 6%, c’est une perspective historiquement très élevée. Mais ce décollage de l’inflation est plus lent par rapport aux économies avancées et émergentes. Cela est du à la Caisse de compensation et aux séries de mesures déployées par l’Etat, mais aussi à la stabilité du taux de change, une caractéristique qui distingue le Maroc par rapport aux autres pays émergents », note l’économiste principal de la Banque mondiale pour le Maroc.

Malgré la détérioration de la situation, le Maroc a encore des atouts, soulignent les équipes de la Banque mondiale.

« Malgré la hausse des dépenses publiques, il y a une situation budgétaire qui n’est pas si grave par rapport aux économies émergentes ou en développement. Le Maroc a aussi une structure de la dette publique très solide, qui le distingue des pays comparables, puisque 75% de sa dette est intérieure, ce qui le protège contre les mouvements du taux de change et les chocs extérieurs. Les avoirs extérieurs du pays restent également très élevés, représentant près de 25% du PIB. C’est un autre facteur de protection contre les choc extérieurs », explique l’économiste principal de la Banque mondiale pour le Maroc

Et d’ajouter que ce contexte de crise ne devrait pas pousser les pouvoirs publics à ralentir le rythme des réformes structurelles que doit mener le pays car, selon Javier Diaz Cassou, elles seules permettront de passer à des taux de croissance plus élevés sur le moyen terme.

Augmentation de la pauvreté et creusement des inégalités sociales

Si l’impact de la crise sur les agrégats macroéconomiques semble plus ou moins maîtrisé, le choc de l’inflation interpelle particulièrement les équipes de la Banque mondiale quant à son impact sur la pauvreté et le creusement des inégalités.

« Les ménages les plus pauvres sont touchés de manière disproportionnée par l’inflation des prix, ce qui pourrait entraîner une augmentation de la pauvreté et de la vulnérabilité. Les déciles les plus bas de la distribution des revenus consacrent une part plus importante de leur panier de consommation à des articles qui ont été particulièrement susceptibles de subir d’intenses pressions sur les prix au cours des derniers mois. En conséquence, un nombre non négligeable de ménages marocains pourraient retomber en dessous du seuil de pauvreté et de vulnérabilité sous l’effet des pressions continues sur les prix. De plus, la plupart des ménages pauvres se situent aujourd’hui dans les zones rurales du Maroc et souffrent également des effets de la sécheresse et des pertes d’emplois… Cela ajoutera un autre niveau de pression sur le niveau de bien-être de nombreux ménages ruraux, qui commençaient à peine de se remettre de l’impact de la pandémie et de la sécheresse de 2019-2020 », peut-on lire dans le rapport de la Banque mondiale.

Pour chiffrer cet impact de la hausse des prix sur le niveau de vie des ménages, les équipes de la Banque mondiale ont fait des simulations en partant de deux scénarios :

– Un premier dans lequel les niveaux de prix enregistrés au cours des trois premiers mois de l’année persistent tout au long de 2022. Dans ce scénario, le taux de pauvreté par habitant passe de 2,3% en 2021 à 3,4%, et la part des personnes vulnérables augmente de 1,3 point de pourcentage.

– Et un second dans lequel une augmentation de prix supplémentaire de 10% se matérialise. Ici, la pauvreté augmente à 4%, et la part des personnes vulnérables augmente de 3,1 points de pourcentage.

L’inégalité (représentée par l’indice de GINI) augmente dans les deux scénarios, passant respectivement de 39,5% à 39,7% et 40,2%.

Une situation qui aurait pu être pire s’il n’y avait l’effet amortisseur de la Caisse de compensation. « Illustrant leurs effets d’atténuation, l’augmentation simulée de la pauvreté est plus importante en l’absence de subventions existantes, passant de 3,1% en 2021 à 5% dans le scénario 1 et à 6,7% dans le scénario 2 », font remarquer les économistes de la Banque mondiale.

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