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Turquie : la folle histoire d’une crise économique sans pareille

Le pays d’Erdogan s’enfonce dans une crise économique et monétaire sans précédent. L’économiste en chef de la Turquie refuse pourtant d’augmenter son taux directeur, pariant contre tout bon sens économique sur une croissance à tout prix. Round up d’une situation ubuesque.

Turquie : la folle histoire d’une crise économique sans pareille

Le 27 juin 2022 à 12h23

Modifié 27 juin 2022 à 14h05

Le pays d’Erdogan s’enfonce dans une crise économique et monétaire sans précédent. L’économiste en chef de la Turquie refuse pourtant d’augmenter son taux directeur, pariant contre tout bon sens économique sur une croissance à tout prix. Round up d’une situation ubuesque.

En Turquie, le chef de l’Etat essaie de réinventer les principes de la politique monétaire. Erigé en économiste en chef du pays après avoir limogé, en trois ans, trois gouverneurs de la Banque centrale, trois ministres des Finances ainsi que le directeur de l’Institut statistique de Turquie (Tüik, l’équivalent de notre HCP), Recep Tayyip Erdogan donne au monde et aux étudiants en économie un exemple vivant des catastrophes que peut générer l’intervention des politiciens dans les décisions de politique monétaire, censée être indépendante de l’appareil exécutif.

L’inflation a toujours été élevée en Turquie, en raison de la stratégie basée sur une croissance à tout prix, mais elle n’a jamais dépassé les 10% depuis ces vingt dernières années. Des années durant lesquelles Erdogan, d’abord Premier ministre à deux reprises, puis président, a réalisé un véritable miracle économique, en hissant son pays en puissance économique dans la région.

Mais depuis 2018 et le bras de fer commercial avec les Etats-Unis de Donald Trump, les choses se sont emballées, avec le début de la dépréciation de la livre, la monnaie turque. Une situation exacerbée plus tard par la crise du Covid, puis par la guerre russo-ukrainienne qui se déroule juste de l’autre côté de la Mer noire.

La politique monétaire vue par Erdogan

En 2021, l’inflation est ainsi montée à plus de 30%, un niveau stratosphérique. Le pays devait en principe, comme le veut la théorie monétaire, s’engager dans des hausses de son taux directeur pour freiner cette spirale. Mais Erdogan en a décidé autrement, arguments à l’appui, quitte à limoger toute personne qui le contredit.

Summum de « l’absurdité » – qualificatif donné par les économistes du monde entier à la politique menée par la Turquie –, le chef de l’Etat a fait pression, en décembre 2021, sur son nouveau banquier central pour baisser le taux directeur, le faisant passer de 19% à 14% !

A contre-courant de toutes les décisions prises par la Réserve fédérale des Etats-Unis (FED), la Banque centrale européenne (BCE), la Banque d’Angleterre et plus d’une quarantaine de banques centrales dans le monde, et des principes de base de la théorie économique, le président turc estime que les taux d’intérêt élevés favorisent l’inflation. Il a même, à plusieurs reprises, avancé les préceptes de l’islam, qui interdit l’usure, pour justifier sa politique. Un argument en trompe-l’œil selon Ahmet Insel, économiste et co-auteur, avec Pierre-Yves Henin, de Le national-capitalisme autoritaire : une menace pour la démocratie (Editions Bleu autour, 2021).

« Voyant que la situation ne s’améliorait pas, Erdogan a subitement décidé, en décembre 2021, d’un système visant à contrer les fluctuations des taux de change, afin d’inciter les citoyens turcs à épargner leur argent en livre turque, et non en dollar ou en une autre monnaie. Les petits épargnants auront le choix d’épargner sur des périodes de trois, six, neuf et douze mois à un taux d’intérêt minimum, celui de la Banque centrale. Mais ils recevront, en cas de chute du cours de la livre, une compensation du Trésor turc calculée à partir de l’écart de taux le plus élevé avec le dollar durant ce laps de temps. Cela revient, de facto, à une hausse des taux d’intérêt. En termes de justice sociale, c’est invraisemblable ! Les plus riches vont voir la différence financée par le Trésor alors que ce n’est pas à lui de prendre en charge les risques des épargnants. C’est du bricolage à court terme pour sauver la face et donner l’impression que l’économie va mieux se porter », explique Ahmed Insel, qui officie au sein du magazine Alternatives économiques.

Avec cette mesure de compensation des pertes de l’épargne, qui est en vérité une hausse de taux maquillée, le président turc a pris, toujours en décembre dernier, une décision qui au lieu d’aider à calmer la surchauffe des prix qui appauvrit la population, a encore accéléré la spirale inflationniste et la dépréciation de la monnaie : augmentation tous azimuts des salaires, notamment le SMIG, relevé à deux reprises depuis 2020 pour passer de 2.324 livres en 2020 (350 euros à l’époque) à 4.250 livres, ce qui ne représente plus que 240 euros au cours actuel de la monnaie. La livre s’étant littéralement effondrée, passant de 7,3 livres pour 1 euro en mai 2020 à 17,5 livres pour 1 euro en mai 2022.

Et malgré les critiques de plusieurs économistes turcs, des institutions et des agences de notation internationales, le chef de l’Etat ne veut rien entendre. Le président turc a affirmé, lundi 6 juin lors d’une conférence de presse, qu’il « n’augmentera pas les taux d’intérêt. Au contraire, nous allons continuer à les baisser ».

73,5% d’inflation en un an, et le pire reste à venir…

Conséquence : l’inflation, qui était à 40% en janvier, ne cesse de monter, contrairement aux prévisions optimistes du gouvernement turc qui a promis, en début d’année, de faire revenir l’inflation à des taux normaux. Selon les chiffres officiels, elle a atteint en mai 73,5% sur un an. Un chiffre qui serait même sous-estimé, selon les économistes indépendants du Groupe de recherche sur l’inflation (ENAG). Ils estiment en effet que l’inflation tourne plutôt autour de 140% sur 12 mois. Un groupe d’académiciens et d’universitaires qui sont aujourd’hui menacés de procès en diffamation…

La hausse vertigineuse des prix concerne tous les produits : ceux de l’alimentation ont bondi de 70% en moyenne sur un an – jusqu’à 270% pour la viande, devenue un produit de luxe selon les témoignages de plusieurs consommateurs turcs –, les transports publics (+100%), l’énergie (+125% pour l’électricité) et les loyers (autour de +70% en moyenne sur un an).

« En Turquie, c’est le président qui décide de la politique monétaire, et il estime que baisser les taux améliore la compétitivité du pays », explique Rémi Bourgeot, économiste et chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Officiellement, le chef de l’Etat justifie sa position par une croissance turque de 11% en 2021. Pour autant, l’économie de ce pays, que beaucoup de nos concitoyens prennent pour un modèle, n’est pas en bonne santé puisqu’elle devrait afficher un déficit commercial de 4% de son PIB en 2022, selon Goldman Sachs, et même 8%, selon Scope Rating. « La Turquie fait 50 milliards de dirhams de déficit commercial en un mois, l’équivalent du déficit commercial du Maroc en une année », commente un homme d’affaires marocain qui connaît bien l’économie turque.

« Les décisions du président semblent paradoxales puisqu’il a tenté de freiner l’érosion de la livre turque à plusieurs reprises, tout en laissant filer l’inflation, ce qui est catastrophique pour le pays », ajoute pour sa part l’économiste de l’Iris.

En réalité, la Turquie laisse son économie surchauffer pour éviter une crise économique. « C’est une économie qui repose sur le crédit. Les entreprises et les banques sont souvent endettées en dollars et les ménages font face à une bulle immobilière. En cas de remontée des taux, les faillites d’entreprises pourraient être nombreuses et provoquer une crise économique importante », décrypte Rémi Bourgeot.

Mais le maintien d’une politique monétaire accommodante en ces temps ne garantit pas la pérennité du tissu des entreprises, dont le syndicat le plus puissant, le Tüsiad, qui représente 85% des exportateurs, commence à monter au créneau pour dénoncer les dérapages économiques du pays.

Dépendantes des importations de matières premières et d’équipements, les entreprises turques ont en effet vu leurs coûts de production augmenter de 105% en un an, ce qui les oblige à réduire leurs marges pour pouvoir rester compétitives sur les marchés internationaux, là où elles ont fait le plus gros de leur expansion sur les vingt dernières années.

Le patronat turc, jusqu’alors fidèle soutien du président de l’AKP, a récemment lancé une sévère mise en garde au chef de l’Etat, l’appelant à rectifier le tir. « Les choix politiques mis en œuvre n’ont pas seulement créé de nouvelles difficultés pour le monde des affaires, mais aussi pour nos concitoyens », estimait la Tüsiad, demandant au président de « revenir aux principes économiques établis dans le cadre d’une économie de marché ».

L’organisation patronale n’a pas non plus hésité à critiquer les décisions d’augmentation de salaires, qui ne servent absolument à rien selon son économiste en chef. « Je crains que toutes les hausses de salaires n’aient fondu en deux mois », a ainsi réagi sur Twitter Gizem Öztok Altinsaç, économiste en chef de la Tüsiad.

Le pari de la croissance à tout prix

Mais pourquoi Recep Tayyip Erdogan tient-il une telle politique envers et contre tous ? Selon plusieurs observateurs et économistes, le président fait le pari de la croissance et estime que la hausse des taux ne fera que freiner l’expansion du PIB de son pays. Il donne pour cela une preuve tangible : la croissance de 11% réalisée en 2021, ainsi que la forte progression des exportations qui ont bondi de plus de 33% la même année.

Erdogan, qui a calqué depuis près de vingt ans sa politique économique sur le modèle chinois, ne veut pas changer de doctrine malgré les grandes évolutions réalisées par son pays. Il s’attache mordicus à ce modèle qui, selon les économistes turcs, ne tient plus la route.

« Il prétend reproduire le miracle industriel chinois. Mais c’est absurde : nous n’avons ni le même appareil de production, ni le même coût du travail. Ce modèle de développement par les exportations a porté la croissance de la Turquie dans les années 1990 et 2000, mais il reposait alors sur une main-d’œuvre à bas coût et sur des dévaluations monétaires régulières », explique Gizem Öztok Altinsaç à l’Agence France-Presse (AFP).

En vingt ans, la donne a considérablement changé : « L’industrie turque, notamment l’automobile, la mécanique et la chimie, est maintenant très intégrée dans les chaînes de valeur européennes. De plus, l’Ukraine et la Russie sont deux partenaires commerciaux importants pour la Turquie, notamment dans les domaines de l’énergie, des céréales et du tourisme. La guerre, qui se déroule actuellement, porte une ombre nouvelle sur l’économie turque », ajoute-t-il.

Il faut dire que l’effondrement de la monnaie favorise certes les exportations. Mais les coûts de production sont plombés cette année par l’augmentation du prix des pièces importées et des matières premières. C’est un peu le serpent qui se mord la queue, et que l’économiste en chef de la Turquie ne parvient pas à saisir.

Le président Erdogan semble ainsi faire le pari de la croissance et balaie les craintes d’une crise monétaire, misant sur l’investissement, la production et les exportations. Un raisonnement qui se tient en principe, la Turquie étant une base de production de nombreux industriels européens et exportant beaucoup vers le Vieux continent, le Moyen-Orient et l’Afrique. Baisser les taux doit faciliter le financement des exportateurs et des grands travaux. Mais à force de vouloir faire croître le PIB à tout prix, le président turc entretient une spirale inflationniste dont il aura du mal à sortir.

Ce pari, qui a bien fonctionné en 2020 et en 2021, ne risque pas de se reproduire avec une inflation à plus de 70% et le crash monétaire que vit le pays. Contrairement aux prévisions optimistes de croissance du gouvernement, les agences de rating sont, elles, beaucoup plus pessimistes. Elles anticipent, en plus d’un déficit courant de 8% du PIB, un ralentissement de la croissance à 2,3% cette année, jugeant intenable l’actuelle trajectoire de la Turquie.

Mais derrière cet « entêtement économique », celui de garder des taux bas dans une économie qui vit à crédit, de compenser les pertes en valeur de l’épargne, de baisser la TVA sur les produits alimentaires (passée à 1% depuis février) ou de doubler les salaires, se cache aussi un enjeu politique de taille : les élections présidentielles de juin 2023. Erdogan veut y aller en continuant de miser sur le miracle économique d’une forte croissance. Mais l’appauvrissement de la population (inflation oblige), et le mécontentement de la classe moyenne et des jeunes de 18 à 34 ans – dont 64% veulent quitter le pays selon un récent sondage de l’Institut Metropoll – risquent de lui jouer un mauvais tour. A suivre.

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