Migrations. Mehdi Alioua: le Maroc n'est pas le gendarme de l'Europe
A l'issue de la réunion de vendredi 6 mai 2022 à Rabat, du groupe migratoire mixte permanent maroco-espagnol, les deux pays ont décidé de relancer leur coopération migratoire. Que signifie cette coopération? Quelle est sa portée pour le Maroc, l'Espagne et la région? Le Maroc est-il le gendarme de l'Europe?
Le groupe migratoire mixte s'est réuni ce vendredi 6 mai à Rabat. Les discussions ont abordé le partenariat migratoire dans sa globalité, indique le communiqué conjoint. En fait, la lutte contre la migration illégale et les réseaux de trafiquants n'est que la partie visible de l'iceberg.
Sociologue, spécialiste des migrations, professeur à l'UIR et chercheur, Mehdi Alioua, rappelle que le spectre est bien plus large. Dans des déclarations à Médias24 ce samedi 7 mai, il évoque d'abord les relations entre l'Europe et les pays tiers et rappelle que les intérêts des pays qui composent l'UE ne sont pas les mêmes en matière migratoire. "Il n'est pas pertinent de considérer le Maroc comme un gendarme de l'Europe dans le domaine migratoire ni d'essayer de lui faire jouer ce rôle":

"Les pays européens sont différents, certains Etats membres ont besoin de migrants, d’autres moins. Certains sont plus respectueux que d’autres des droits des migrants aux frontières et d’autres moins et, donc, c’est une géométrie variable qui rend impossible une cohérence d’ensemble.
"Pour limiter la casse, l’Europe essaie de faire participer les Etats limitrophes aux contrôles migratoires, car elle sait que toute seule elle n’y arrivera pas. Elle le fait en compliquant l’arrivée sur le sol européen, en multipliant les contrôles en amont et cela depuis 30 ans, elle fait peser une pression très forte sur les pays voisins comme le Maroc ; on voit bien que partout, de l'Ukraine à la Turquie, la Grèce, la Libye et jusqu'au Maroc, la Méditerranée devenue un cimetière ; les frontières européennes sont les plus mortelles au monde, la plupart des migrants sur terre meurent aux frontières de l’UE".
Traitement bilatéral maroco-espagnol
Pour Mehdi Alioua, sur le plan bilatéral, le Maroc et l'Espagne ont, au contraire, beaucoup de choses à se dire et à faire en commun, dans une grande cohérence. Et comme on le verra, la lutte contre les réseaux de migrations illégales n'est qu'une partie de cette coopération.
"Par contre, au niveau bilatéral, les choses sont différentes. Ce sont deux nations qui ont des frontières en commun, il n’y a pas de géométrie variable comme dans le cas européen. Certes, la question européenne rend les choses plus compliquées. Certes, il y a Sebta et Melillia, qui sont des enclaves sur le sol marocain. Arriver à Sebta, ce n’est pas arriver en Espagne; c’est toujours rester au Maroc, il faut encore traverser la Méditerranée si on veut rejoindre l’Espagne.
"Nous sommes en présence de deux Etats qui, ensemble, décident de cogérer dans le respect mutuel les frontières ; le Maroc n’est pas spécialement le gendarme de l’Espagne. Plus de 800.000 Marocains résident dans ce pays, sans parler des flux de migration circulaire, de tourisme, ou ceux qui résident ailleurs en Europe et transitent par l’Espagne pour se rendre au Maroc.
"La plus grande partie de la coopération entre le Maroc et l’Espagne concerne donc la circulation légale des personnes et concerne, autant les Espagnols que les Marocains. Au moins deux millions de Marocains résidant en Europe traversent chaque année. Il y a une cohérence.
"Alors oui, il y a une question sécuritaire ; oui, on attend du Maroc qu’il contrôle ses frontières. Mais cela se passe dans un cadre bilatéral, on est dans une circulation entre le Maroc et l’Espagne qui concerne autant les Espagnols que les Marocains; peut-être plus les Marocains que les Espagnols d’une certaine manière."
Une politique marocaine plus généreuse et plus humaniste
"La politique marocaine qui est devenue plus généreuse et plus humaniste, n’est pas non plus une politique d’immigration. Il s’agit d’une politique dite humaniste prenant en compte des gens qui se sont retrouvés au Maroc pour une partie d’entre eux en tous cas et qui n’avaient pas lieu d’y être", précise Mehdi Alioua. "Et le Maroc leur a offert des possibilités d'intégration".
Cette politique humaniste n'a-t-elle pas facilité une immigration non désirée au Maroc? "Non, elle n’a pas fait venir plus de monde, pour la simple raison que ce n’est pas une politique d’immigration et que le marché marocain du travail n’est pas ouvert". Il y a une préférence nationale sur le marché du travail, vis-à-vis de tous les étrangers, qu'ils soient africains, européens, ou de n'importe quelle origine, rappelle-t-il. Il n'y a que deux exceptions: le Sénégal et la Tunisie avec qui le Maroc a des conventions bilatérales d'établissement, valable d'ailleurs dans les deux sens.
"Donc le marché marocain du travail n’est pas ouvert, il n’y a pas d’immigration massive, il y a très peu d’immigrés, le solde migratoire marocain est négatif, il y a beaucoup plus de Marocains qui émigrent que d’étrangers qui viennent, migration clandestine comprise".
Une nouvelle opération de régularisation est nécessaire
Mehdi Alioua estime que les opérations de régularisation réalisées en 2014 et 2016 étaient "essentielles, nécessaires, car on ne peut pas laisser les gens sans rien, sans pouvoir repartir". Pour lui, une nouvelle opération de régularisation est nécessaire, pour deux raisons:
"-D’abord, parce que d’autres personnes sont arrivées depuis 2016. Leur nombre n'est pas élevé et elles sont restées bloquées au Maroc.
"-Une grande partie des personnes qui ont été régularisées ont fini par retomber dans la clandestinité parce que c’étaient des campagnes exceptionnelles et qu’il fallait justifier par la suite d'un travail, d'un domicile, qu’ils n’arrivent pas toujours à justifier. Elles ont souvent du travail non déclaré, informel."
"La logique de 2014 et 2016, c’était de trouver des solutions à ceux qui ont échoué au Maroc, des réfugiés venus de Syrie, du Congo ou des migrants économiques qui essayaient de passer en Europe et qui ont tout perdu".
Autrement dit, une partie des régularisés de 2014 et 2016 ne sont pas parvenus à s'intégrer et sont retombés dans la clandestinité. D'autres migrants sont arrivés après 2016 et sont restés, bloqués au Maroc, après avoir tout perdu. Se contenter de dire "qu’ils n’ont pas vocation à rester, c’est très sévère, surtout que l'on sait qu’il y a des millions de Marocains à l’étranger. Ici, on parle de 50.000 ou 60.000 personnes, nous devons faire preuve de générosité comme on l’a fait auparavant, l’hospitalité marocaine ne doit pas être simplement un argument touristique dans un prospectus, elle doit devoir s’exercer. Il y a des enfants, des femmes enceintes, des hommes qui ont vécu des choses terribles qui ont été victimes, parfois de choses assez dures".
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