Blocage des importations de charbon russe : quelles alternatives pour le Maroc ?
Les flux d’importations du charbon russe sont bloqués depuis quelques semaines, en raison du refus du paiement par les banques marocaines des fournisseurs. En cas de persistance du problème, comment le Maroc peut-il gérer la pénurie sur cette matière stratégique, indispensable pour la production électrique ? Le point sur la situation.
Le charbon russe représentait en 2021 plus de 59% de la consommation marocaine. Il est utilisé essentiellement dans l’alimentation des centrales électriques, notamment celles gérés par Taqa à Jorf Lasfar (les unités 1 à 6) et qui produisent plus de la moitié des besoins en électricité du pays.
Depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine, les flux d’importation de charbon russe connaissent des perturbations. Ils sont même bloqués depuis quelques semaines après l’annonce par les Etats-Unis et l’Union européenne de sanctions contre Moscou. Des sanctions qui ne touchent pourtant pas aux produits énergétiques, dont le charbon. Mais trop prudentes, ou trop frileuses, les banques marocaines [ou une grande partie des banques selon certaines sources] refusent de payer les fournisseurs russes ou les traders opérant sur ce marché, de peur de tomber dans le filet des sanctions internationales. Une frilosité qui est non justifiée selon plusieurs experts du secteur, qui nous disent que les banques marocaines font de l’excès de zèle puisque plusieurs autres pays, l’Allemagne à leur tête, continuent d’acheter le charbon russe sans le moindre problème.
Cette situation inquiète aujourd’hui les industriels du secteur privé, gros consommateurs de charbon et de fuel, autre matière dont les importations sont bloquées, mais également les pouvoirs publics, le charbon et le fuel étant pour l’instant les premiers intrants pour la production d’électricité dans le pays.
Selon la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, ces deux matières premières représentent 46,3% de la consommation énergétique du pays (37,3% pour le charbon et 9% pour le fuel), juste après les produits pétroliers (49,6%). Dans la production électrique, le charbon représente 38,3% du mix énergétique quand le fuel y contribue à hauteur de 16,1%, soit une part totale de 54,4%. Plus de la moitié de l’électricité marocaine est produite à partir de charbon et de fuel et la Russie est un des gros fournisseurs du Maroc, pour ces deux matières (58% pour le charbon et 40% pour le fuel). Le blocage des importations de ces deux produits, notamment le charbon, n’est pas donc une simple problématique de difficultés d’approvisionnement, mais constitue une menace sur la souveraineté énergétique du Maroc.
Des solutions seront trouvées au courant de la semaine selon le ministère des Finances
Constituée du ministère des Finances, du ministère des Affaires Étrangères, de Bank Al Maghrib, du GPBM et de la CGEM, la cellule de veille constituée depuis le début du conflit Ukrainien, a mis sur la table le sujet dans sa réunion du jeudi 21 avril, mais sans aboutir à une solution. En cause : le refus de banques marocaines de prendre des risques en effectuant des transactions financières avec des fournisseurs russes, ou avec leurs intermédiaires financiers, quelle que soit leur nature.
Contactée par Médias24, une source au niveau du ministère des Finances nous dit que des solutions seront trouvées dès cette semaine, sans nous donner les détails des pistes étudiées.
« Le Maroc réalise des échanges commerciaux avec la Russie et l’Ukraine concernant des biens stratégiques, liés notamment aux matières premières énergétiques et agricoles. Ces relations commerciales sont perturbées par le conflit et les sanctions principalement européennes et américaines, qui concernent des entités désignées, des secteurs clés et également la limitation de l’accès de certaines banques russes au système Swift. Ces sanctions posent des problématiques de flux financiers accompagnant les transactions commerciales (paiement des importations, réception des paiements des exportations, transferts aux étudiants), en raison des réserves de plus en plus importantes de certaines banques intermédiaires face au risque potentiel de sanctions, avec des transactions traitées au cas par cas », nous confirme notre source au département des Finances.
Et d’ajouter que la cellule de veille a, depuis le début de cette crise, « favorisé la compréhension partagée des défis par le secteur public et privé ». Et qu’en cas de durcissement, « la cellule prépare de nouvelles mesures pour sécuriser l’approvisionnement stratégique du Royaume et appuyer les opérateurs ».
Comment ? Notre source du ministère des Finances nous confie qu’une communication sera faite au cours de la semaine autour de ce sujet.
Nous avons contacté un des plus gros importateurs de charbon du Maroc, le groupe Taqa, qui produit plus de la moitié des besoins électriques du pays dans la centrale à charbon de Jorf Lasfar, pour savoir si des alternatives existent en cas de persistance du problème ou si aucune solution n’est trouvée avec les banquiers.
Notre source au sein du groupe émirati coté à la Bourse de Casablanca a tenu à nuancer les choses ou du moins être optimiste.
Le charbon américain, australien, sudafricain, mozambicain et indonésien comme alternatives
« Pour Taqa, tous nos contrats sont multi origines, Nous n’achetons pas de chez un seul fournisseur ou un seul pays. Et nous avons des contrats sécurisés sur le long terme, signés depuis l’année dernière sur le marché spot. Il est vrai que la Russie est un de nos gros fournisseurs pour la simple raison qu’ils sont les plus compétitifs sur le marché. Mais la situation n'est pas alarmante pour l’instant », explique notre source.
« La problématique qui se pose aujourd’hui est celle des paiements. Les banques refusent de payer car elles ne savent pas si le trader ou le fournisseur en face est sujet à des sanctions ou pas et préfèrent être prudentes. Cette problématique est en train d’être discutée avec la banque centrale et les banques pour que l’on puisse trouver des solutions ».
En attendant, la situation est sous contrôle, précise notre source.
« Nous avons un stock de sécurité d’une trentaine de jours. Nous sommes au maximum de nos capacités de stockage. Aujourd’hui, il n’y a pas de problème. Mais est ce que demain sera sûr ? On ne sait pas. On est dans un monde évolutif, personne ne peut prévoir la suite de cette guerre ni l’ampleur que vont prendre les sanctions. Mais en tous les cas, il y a une cellule de veille qui suit le sujet, on est proactif, on est en train de trouver des solutions et on a les stocks nécessaires, que ce soit en fuel ou en charbon pour que l’on puisse avoir le temps de réagir. C’est un sujet à suivre, mais pour l’instant, il est bien géré », insiste notre source.
Pour elle, si le blocage sur le charbon russe perdure, les importateurs marocains peuvent facilement se tourner vers d’autres marchés exportateurs, comme celui des Etats Unis, l’Australie, l’Afrique du Sud, le Mozambique ou encore l’Indonésie.
Cela se fera dans des conditions différentes de celles des importations de charbon russe qui reste encore le plus compétitif, mais le sujet, selon notre source, n’est pas tant le prix, c'est plutôt la capacité d’approvisionnement. Et il n’est pas sûr, ajoute notre source, que le charbon russe restera compétitif demain…
« Personne ne sait comment ni de quoi demain sera fait. Mais ce qui est sûr, c’est que nous avons des alternatives en termes d’approvisionnement en cas de problème », souligne notre source au sein du groupe Taqa.
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