Archéologie : « Le Maroc est devenu un centre mondial pour la recherche préhistorique »

Avec les récentes découvertes des plus anciens éléments de parure à Essaouira et des plus anciens outils de confection de vêtements à Témara, le Maroc s'affirme comme un site préhistorique majeur à l'échelon mondial. Pr Mohamed Abdeljalil El Hajraoui, préhistorien et responsable de plusieurs programmes de recherche archéologique, nous apporte un éclairage sur la recherche préhistorique au Maroc, à l'origine de "l'Homme moderne" et de "l'Homo culturalis". Interview.

Archéologie : « Le Maroc est devenu un centre mondial pour la recherche préhistorique »

Le 11 octobre 2021 à 15h42

Modifié 11 octobre 2021 à 18h07

Avec les récentes découvertes des plus anciens éléments de parure à Essaouira et des plus anciens outils de confection de vêtements à Témara, le Maroc s'affirme comme un site préhistorique majeur à l'échelon mondial. Pr Mohamed Abdeljalil El Hajraoui, préhistorien et responsable de plusieurs programmes de recherche archéologique, nous apporte un éclairage sur la recherche préhistorique au Maroc, à l'origine de "l'Homme moderne" et de "l'Homo culturalis". Interview.

Médias24 : Quelles sont les principales découvertes archéologiques au Maroc ?

Pr Mohamed Abdeljalil El Hajraoui : Les découvertes archéologiques au Maroc concernent toutes les périodes. Cependant, celles qui ont eu un grand écho dans le monde entier concernent la période préhistorique.

Pour celles qui ont le plus attiré l’attention, on retient le crâne de Jbel Irhoud, les plus anciens outils qui ont servi à la couture découverts dans la région d’El Harhoura, et les plus anciennes coquilles perforées.

Leur spécificité vient du fait qu’ils sont les plus anciens de leur genre à l’échelon mondial. Il est aussi important d’ajouter au palmarès des hommes de la préhistoire marocaine, la plus ancienne opération chirurgicale connue.

Il est à noter que toutes les découvertes sont importantes. Le but de la recherche archéologique est de mieux se rapprocher de la vie quotidienne et du mode de pensée et de vie des occupants d’un site fouillé. Chaque artefact a son mot à dire et des éléments de réponse à apporter.

– Vous dites que les découvertes marocaines qui ont eu le plus grand écho dans le monde concernent la période préhistoire. Parlez-nous de cette période.

– La préhistoire correspond à la période allant de l’apparition du premier homme il y a environ 3 millions d’années en Afrique de l’Est jusqu’à l’apparition de l’écriture il y a environ 6.000 ans.

Sur une échelle représentant la période d’existence de l’Homme sur terre (c’est-à-dire 3 millions d’années) équivalente à 6 km, celle qui correspondrait à la période historique et à l’avènement de l’écriture ne dépasse guère les 3 cm.

– Comment a évolué la recherche archéologique au Maroc ?

– A mon avis, on peut subdiviser cette évolution en trois périodes.

D’abord, celle allant des prémices de la recherche au début du siècle dernier jusqu’à la formation des premiers cadres marocains (notamment en France, URSS, Espagne, Allemagne…).

Vient ensuite la période de ces pionniers marocains formés à l’étranger.  Et, enfin, la troisième période démarre avec l’inauguration de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP) en 1986. Si vous me le permettez, je tiens ici à rendre hommage à feue Mme le professeur Joudia Hassar Benslimane qui a été à l’initiative de ce grand événement et dont nous récoltons aujourd’hui les fruits.

Après la création de l’INSAP, les recherches se sont intensifiées. Elles se sont étendues à l’ensemble du Royaume et les prospections se sont également multipliées avec la naissance de nouveaux programmes, soit nationaux soit en coopération, notamment avec la France, l’USA, l’Espagne…

De même, avec l’évolution des techniques de datation notamment, plusieurs résultats ont été remis en question. Par exemple, au moment de la découverte du crâne de Jbel Irhoud dans les années 1960, il a été daté de 50.000 ans, puis de 120.000 ans, enfin de 160.000 ans. Actuellement, les nouvelles techniques l’ont fait remonter à 315.000 ans et il est considéré comme le plus ancien Homme moderne. Ceci a bouleversé toutes les données, et ce, à l’échelon mondiale.

– Quels sont les principaux sites préhistoriques au Maroc ?

-Parmi les sites les plus connus à l’échelle mondiale, retenons les sites de Casablanca (carrière Thomas, grotte des Rhinocéros…), les sites de la région de Rabat (grottes d’El Mnasra, contrebandiers, El Harhoura 1 et 2, Dar Es Soltane…), Taforalt, Ifri Naamar (région d’Oujda), Jbel Irhoud (région de Safi)…

– Quelle importance ces découvertes archéologiques revêtent-elles?

– L’une des grandes questions auxquelles les préhistoriens tentent de répondre est celle de déterminer l’origine du comportement humain moderne.

Parmi les comportements les plus complexes, retenons ceux concernant la pensée, les découvertes, la création, l’invention, la conceptualisation et la mémorisation, la maîtrise des phénomènes naturels, l’amélioration de son mode vie et de son confort, puis les représentations artistiques et expressions symboliques.

La pratique de la couture, la domestication du feu, l’utilisation de la peinture… sont autant d’éléments que nous avons hérités de ces ancêtres lointains qui ont vécu au Maroc, il y a plus de 100.000 ans. Leur transmission s’est faite de génération en génération et a perduré jusqu’à nous. Ceci est la preuve de la naissance de la mémoire collective depuis ces temps immémoriaux.

Dans la région d’El Harhoura Témara, ces lointains ancêtres nous ont légué également énormément d’autres traditions (plus d’une quarantaine d’activités des plus basiques aux plus intellectuelles). On peut les considérer comme les initiateurs de notre mode de pensée et de comportements.

Outils atériens découverts à El Mnasra.
Biface symétrique, remontant à environ un million d’années, découvert à Carrière Thomas.

– Quelle est votre interprétation de ces dernières révélations archéologiques ?

– Pour moi, il s’agit de la première révolution culturelle.

Jusqu’alors, on pensait que l’avènement néolithique, il y a à peu près 9.000 ans, constituait la première révolution culturelle humaine. L’homme s’y est sédentarisé, passant d’un mode fondé uniquement sur la consommation (chasse et cueillette) à un mode de production (élevage et agriculture).

Or, la domestication du feu, à titre d’exemple, constitue un des comportements les plus spectaculaires, qui demande une grande adaptation, innovation et un savoir-faire élaboré. C’est donc une véritable révolution dans le comportement de l’homme.

C’est ainsi que ces lointains ancêtres ont pu cuire des aliments, faire face au froid et à l’obscurité, et donc s’affranchir de la nuit. Ils arrivaient également à effrayer leurs prédateurs et leurs ennemis. Il s’agit là probablement de l’un des premiers phénomènes de la nature que l’homme a commencé à maîtriser, au moins partiellement. L’utilité défensive du feu fait de lui la première « arme naturelle » employée par l’homme.

– Qu’en est-il des autres découvertes ? Les éléments de parure par exemple… 

– Le symbolisme, matérialisé par le port ou l’offrande d’un élément de parure, était un concept innovant à cette époque, et il a bien fallu que quelqu’un y pense. Avec le symbolisme, l’objet n’a plus uniquement une fonction utilitaire, mais devient également porteur d’un message codé, conçu et créé par un ou plusieurs individus, mais que chaque membre du groupe doit déchiffrer et comprendre pour le partager avec l’ensemble.

Les hommes peuvent ainsi communiquer à distance et à travers le temps, sans même se voir. Il s’agit de l’activité cognitive la plus complexe que l’homme ait connue.

De nos jours encore, le symbolisme constitue le mode de communication le plus complexe et le plus abouti.

L’apparition du symbolisme et de ses expressions constitue une révolution dans la pensée de l’homme.

Dès lors, l’homme n’a plus ni la même perception ni la même conception du monde qui l’entoure. Il dépasse le monde réel apparent pour atteindre une autre réalité plus mystérieuse, plus complexe, mais aussi complémentaire. L’objet porteur de symbole n’appartient plus uniquement à son utilisateur ou à son producteur. Désormais, il est partagé avec au moins une partie de la communauté. De là, l’homme a initié et instauré la notion de la mémoire collective.

– Ainsi, avec ces découvertes, le foyer du « symbolisme » serait plutôt l’Afrique et remonterait à au moins 100.000 ans…

-A cela s’ajoute l’utilisation de la peinture, il s’agit d’un mélange d’argile rouge (l’hématite) avec de l’eau ou de la graisse. Aussi, l’association de deux éléments pour en donner un troisième différent est la base de la chimie.

– Comment était l’homme préhistorique ?

– L’homme de la préhistoire était très intelligent, au-delà même de ces hommes atériens (entre 160.000 et 30.000 ans) responsables des témoignages archéologiques évoqués.

Il suffit de regarder les outils fabriqués par les premiers hommes arrivant au Maroc il y a environ 1.300.000 ans. L’étude des témoignages archéologiques trouvés in situ montre que cet ancêtre lointain était très habile ; il maîtrisait les techniques nécessaires à l’obtention des différents types d’outils qu’il souhaitait créer (bifaces, hachereaux, choppers, chopping-tools, épannelés, outillages sur éclats…).

Le design des outils exhumés montre qu’ils sont pour la plupart esthétiquement harmonieux. Certains présentent même une symétrie presque parfaite. La reproduction des formes et des dimensions des outils préconise une prédétermination dans l’esprit de l’artisan.

Ces hommes disposaient d’une grande capacité créative et artistique. Ils étaient capables de fabriquer des objets qui ne sont que le produit de leur imaginaire ou qui sont partiellement inspirés de la nature. C’est le début d’une aventure innovatrice sans fin. C’est pourquoi on peut le qualifier d’« Homo culturalis », une classification binominale des hommes, en parallèle à celle proposée par les paléoanthropologues (Homo erectus, Homo habilis, Homo sapiens archaïque, Homo sapiens moderne…).

Se fonder uniquement sur l’évolution anatomique pour dire qu’un fossile humain est le plus proche de nous ou non a fait couler beaucoup d’encre et demeure source d’une polémique sans fin, même entre spécialistes, et ce, jusqu’à nos jours.

– Ces hommes-là seraient-il capables, selon vous, de manipuler une des technologies que nous utilisons aujourd’hui ?

Absolument. Pour utiliser une tablette par exemple, il faudrait disposer de l’intelligence adéquate, d’une part. Or, avec tous les outils que ces ancêtres ont fabriqués (technique, formes, dimensions …), on peut affirmer avec certitude qu’ils disposaient de cette intelligence.

D’autre part, il faudrait disposer également des aptitudes anatomiques nécessaires à leur manipulation. La précision et la minutie avec lesquelles les hommes préhistoriques ont façonné leurs outils plaident en leur faveur. Cependant, l’apparition des tablettes a nécessité une évolution conceptuelle, technique, des besoins qui s’est faite au fil du temps.

Je peux conclure que cet ancêtre très lointain était audacieux, habile, créatif, minutieux, courageux, curieux… et qu’il était beaucoup plus proche de nous qu’on pourrait le penser.

Pour plus de détails, je vous renvoie à mon livre intitulé « Les premiers habitants de Rabat et région : aux origines du comportement humain moderne » que j’ai publié en 2018 avec le soutien du ministère de la Culture.

 

En image, les plus anciens outils de confection de vêtement découverts récemment dans la Grotte des contrebandiers :

Outil en os ayant servi d’aiguille, daté d’entre 120.000 et 90.000 ans.
Outil en os ayant servi d’aiguille, daté d’entre 120.000 et 90.000 ans, découvert dans la Grotte des contrebandiers, à Harhoura.
Outil en os ayant servi d’aiguille, daté d’entre 120.000 et 90.000 ans.

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