Tribune. Les technocrates, l'argent, les élections...
Si le RNI arrive en tête des législatives, cela signifie-t-il une domination des milieux d'affaires sur la gestion de la chose publique? Pas vraiment. Le rapprochement politique et classe des affaires n'est pas récent, il remonte à quelques décennies. Un round-up de Mustapha Sehimi, politologue.
« Il n’y a jamais eu autant d’argent dans des élections », tonne Mohammed Nabil Benabdallah, responsable du PPS. Une saillie quelque peu excessive dans le climat électoral de ces jours-ci ? Voire. Il faut mettre en perspective ce fait en s’interrogeant par-delà les élections sur la relation entretenue par le business et la politique.
Deux niveaux d’analyse peuvent mis en relief. Le premier a trait à la place et au rôle de ce qu’il est convenu d’appeler les « technocrates » dans la vie publique et en particulier dans la mise en œuvre de l’action gouvernementale.
Lors du dernier remaniement d’octobre 2019, voilà la critique récurrente contre les technocrates qui rebondit. Des responsables de partis politique critiquent fortement ce qu’ils appellent une atteinte à la démocratie et un mépris des électeurs. Une attaque en règle où se retrouvent Driss Lachguar (USFP), Noureddine Mediane (PI) et Abdellatif Ouabhi (PAM). Elle a conduit à une réplique… du ministre de l’économie et des Finances, Mohamed Benchaâboune, lors d’une réunion de commission parlementaire qui a souligné qu’il y avait continuité dans le programme gouvernemental adopté en avril 2017.
De fait, l’entrée des technocrates dans l’action publique remonte aux précédentes décennies, sauf à préciser qu’elle a connu un déploiement progressif. Sous le précédent règne, Hassan II a intégré bien des technocrates (ingénieurs et gestionnaires) dans l’appareil d’État et le secteur public ou semi-public. Les cabinets Karim Lamrani et Abdellatif Filali témoignent bien de cette situation. Le contexte économique difficile a pesé dans ce sens ; il faut y ajouter un autre aspect : celui de la libéralisation économique et de la privatisation qui en était l’un des versants.
Avec le nouveau Règne, un nouveau seuil a sans doute été marqué à cet égard. L’on a parlé, dès les premières années, d’une «technostructure » dans l’appareil d’État. Celle-ci a même été installée dans le domaine régalien du département de l’Intérieur et l’effet « wali technocrates »…
Le lobbying de Abdelaziz Meziane Belfkih, alors conseiller du Roi, s’apparentait à une sorte de DRH du makhzen – le noyau dur était surtout celui des « Ponts et Chaussées » (Paris). S’était alors installée l’idée que les compétences économiques, dans l’entreprise ou ailleurs, devaient être davantage mobilisées ; c’était là, au passage, une manière d’invoquer une « légitimité » que les partis politiques s’octroyaient volontiers sans partage.
Pareille évolution s’est prolongée pour déborder dans le champ partisan. Avec le RNI, Aziz Akhannouch, président de ce parti depuis octobre 2016, vient du monde des affaires. Avec le parti de l’Istiqlal, Nizar Baraka dirige désormais cette formation historique. Tous deux ont une expérience gouvernementale confirmée sauf que ce dernier a évolué et grandi dans un milieu familial et politique particulier – il est le petit fils de Allal El Fassi… L’on peut signaler encore au passage l’élection de Mustapha Bakkoury, à la tête du PAM (2012-2015), ancien « Ponts et Chaussées » et banquier. Le qualificatif « technocrate » était – et demeure – un atout, surclassant bien des parcours partisans militants.
Du côté du méchouar, dès le début du nouveau règne, paraissaient prévaloir des clés de lecture : les partis politiques n’assument plus leur fonction de sélection et de promotion des élites ; il fallait pratiquement écrémer le marché des technocrates pour assurer les besoins en compétence d’intermédiation, de gestion et d’efficience ; et les compétences élues dans le cadre constitutionnel – des communes au Parlement – pâtissent d’insuffisances non comblées par la cooptation et le clientélisme. Dans l’esprit du Souverain, les besoins en compétences sont accentués par le grand chantier de la régionalisation avancée et les exigences d’une promotion de nouvelles élites locales.
Dans cette perspective, le Roi était désireux de remodeler le champ politique. Un processus appelé au renforcement du rôle des partis. Mais ces mêmes formations avaient-elles des ressorts de réforme et d’ajustement structurel ? Rien n’est moins vrai, globalement, puisque des phénomènes tels le clientélisme, le régionalisme, voire le népotisme, l’emportaient pratiquement en fin de course au sein des partis. Il faut y ajouter la modestie du renouvellement des candidats, d’un scrutin à l’autre – l’on en a une illustration avec les élections du 8 septembre courant, avec 69% d'élus sortants qui se représentent dans les communes, 44% dans les régions et 50% dans la Chambre des représentants.
En élargissant aux technocrates les bassins de recrutement des élites, le roi entend mener à bien les chantiers annoncés, à l’ordre du jour ou prévus. Le Nouveau Modèle de développement (NMD) impose à tous un cahier de charges : les partis politiques sont invités à le soutenir mais sa faisabilité est assurée par des compétences technocratiques.
Mais comme le principe démocratique commande une participation de partis – c’est l’esprit même de la Constitution de 2011 – une procédure particulière a été mise en œuvre pour un « mix » avec les technocrates. L’idée est d’octroyer un parrainage politique à certains d’entre eux appelés à des charges ministérielles.
Dans les années quatre vingt dix, pour mémoire, Hassan Abouyoub (MP) et Abdallah Belkeziz (UC) avaient déjà inauguré un tel étiquetage. Cela s’est vérifiée plus fortement ces dernière années dans le personnel ministériel : Said Amzazi, Mohamed Hassad (MP), Mohamed Boussaid, Nadia Fettah-Alaoui, Mohamed Benchaâboune (RNI) et même Aziz Akhannouch, à l’origine MP… Preuve que les partis, en l’état, n’arrivent pas – ou plus ? - dans une large mesure à accueillir et à susciter des vocations politiques du côté des élites ; davantage, ils pèchent par la difficulté à en produire de nouvelles. Le maître-mot est celui de la gouvernance : quels sont les meilleurs profils pur accompagner tant de réformes en cours ou encore à entreprendre ?
Une forme de déréglementation du « système » partisan et même politique s’est installée en se renforçant depuis près de deux décennies. Elle a profité aux technocrates mais aussi à des profils justifiant de moyens financiers importants. L’éligibilité se heurte à un plafond de verre alors que la candidature, elle, est ouverte à tous. L’argent pèse de tout son poids dans ce processus désormais structurant dans la vie électorale et politique. Il faut un ou des « statuts » pour espérer un vote des électeurs. Lesquels ? Ceux de notables locaux, d’hommes d’affaires, de grands propriétaires fonciers, de promoteurs immobiliers, sans oublier une assise tribale le cas échéant. Le vote des électeurs ne priorise pas l’appartenance partisane mais autre chose sans doute : la personne. Ce qui explique que les électeurs ne sanctionnent pas des élus transhumants, d’une formation à l’autre…
Le réseautage enfin n’est pas à minorer : tant s’en faut. Des lobbies, des corporations veillent au grain dans le suivi du processus électoral. C’est que des intérêts sont en jeu, annuellement lors de la discussion budgétaire mais aussi dans les mesures des politiques publiques et des programmes sectoriels. Les lois de finances font davantage de concertation avec le patronat qu’avec les syndicats. La CGEM a, dans cette même ligne, obtenu au plan institutionnel, qu’un quota de huit membres lui soit accordé dans la Chambre des conseillers. Le business est toujours en veille à l’endroit de la politique, au Maroc et ailleurs : ses intérêts sont en cause. Il a aussi besoin de stabilité, de sécurité et de visibilité…
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