Pour l’ex-PDG de Danone, l’économie de demain ne se fera pas sans justice sociale et climatique
Dans une interview au journal français Les Échos, Emmanuel Faber revient sur son éviction de Danone et plaide pour l’intégration, à l’économie de marché, de la justice sociale et climatique. Il revendique également l’importance des lanceurs d’alerte qui, dit-il, « font bouger les consciences et la réglementation ».
Il détonne dans le monde des grands patrons et de l’économie de marché. Emmanuel Faber, ex-PDG de Danone évincé du groupe le 14 mars dernier, a donné une interview au journal français Les Échos, dans son édition de vendredi 7 et samedi 8 mai. Il revient sur son éviction, mais aussi sur sa conception de l’entreprise de demain, estimant que la longévité de « la nouvelle génération de l’économie de marché » dépendra, en grande partie de l’intégration, dans cette économie de marché, de la justice sociale et climatique.
Sur son éviction d’abord, il l’explique par « des tensions et des divergences de vue » provoquées par la crise. « J’ai été très clair dès le début du Covid pour dire qu’il y aurait un avant et un après. Tout le monde n’était pas de cet avis, y compris au sein du conseil. Au fond, deux visions se sont opposées : l’une en faveur de la poursuite et même de l’accélération de la transformation de Danone, de la mise en œuvre du plan « Local first », et l’autre privilégiant une forme de retour en arrière reposant sur les recettes d’un passé ancien », déclare Emmanuel Faber.
Il poursuit : « Ces divergences ont favorisé le jeu des activistes, dont la campagne a réciproquement servi le point de vue de certains membres du conseil. On a vu ainsi les activistes se prévaloir de liens amicaux, d’autres recommander un candidat à la présidence. Après des mois de campagne ad hominem, j’ai donc souhaité que le conseil statue formellement et qu’on sorte des faux semblants. C’était urgent pour l’entreprise. Donc je suis très heureux que le conseil ait marqué, et de nouveau à l’assemblée générale, son attachement au nouveau statut de « société à mission », confirmé la feuille de route stratégique que nous avons portée, le plan de retour à la croissance rentable appuyé sur la mise en œuvre urgente du plan « Local first ». Il restait la réforme du conseil. Six mandats sur seize étaient en jeu. L’occasion impérative d’apporter du sang neuf pour accompagner le futur. Mais « l’entre-soi » l’a emporté. Les mêmes qui, deux semaines auparavant, avaient unanimement soutenu un schéma de gouvernance en vue de l’AG, ont provoqué un tour de passe-passe par lequel tous les membres sont finalement reconduits à l’identique. »
Une entreprise ne doit pas seulement être animée par la recherche du profit
Plus loin, Emmanuel Faber évoque sa conception de l’entreprise, estimant qu’elle n’est pas seulement un lieu où l’on vient pour « gagner de l’argent, mais parce que l’on s’y accomplit ». Et d’ajouter dans la foulée : « Je ne crois pas que l’entreprise soit enclavée dans un système économique où on ne serait là que pour profiter les uns des autres et maximiser les profits. Une entreprise est un projet de transformation du réel. Voyez l’histoire ! Les grandes entreprises françaises d’aujourd’hui sont nées d’intuitions de familles et d’entrepreneurs, qui correspondaient à l’émergence des classes moyennes : l’utopie des vacances pour tous, du voyage, de la démocratisation de la consommation, etc. »
Une vision qu’il estime réaliste et ne juge pas incompatible avec l’économie de marché. « Je crois profondément aux vertus de l’économie de marché. C’est le meilleur mécanisme pour que les entreprises produisent des innovations durables. Mais le logiciel de l’économie de marché doit être amélioré dans le sens d’une plus grande efficacité de l’utilisation des ressources et d’une meilleure inclusion sociale. L’Europe a un rôle majeur à jouer en la matière et quelque chose à proposer qui ne soit ni le modèle chinois, ni le modèle anglo-saxon. Car soyons-en conscients : si la nouvelle génération de l’économie de marché n’intègre pas la justice sociale et la justice climatique, elle ne durera pas. »
Quitte à apparaître marginal, comme le souligne Les Échos. Ce à quoi Emmanuel Faber répond : « Peut-être un marginal sécant entre le patronat et les ONG. Car je serai le dernier à dire qu’il ne faut pas d’éléments perturbateurs. Je suis favorable au contre-pouvoir des syndicats. J’ai préféré aller au Forum social mondial de Porto Alegre qu’à Davos. Il faut écouter ces voix-là. Le monde a besoin de lanceurs d’alerte. Injustices, climat, respect du vivant : ils font bouger les consciences et la réglementation. Pour grandir, il faut soit une carapace, soit une colonne vertébrale. Je ne crois pas à la carapace. »
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