Le confinement a eu un lourd impact psychiatrique, alertent des médecins
Les psychiatres contactés par Médias24 font état de fortes décompensations chez les personnes souffrant de troubles ou de maladies psychiatriques. De nouveaux patients font aussi leur apparition dans les cabinets de psychiatres, alors qu’ils n’avaient aucun antécédent psychiatrique avant le confinement.
Il n’y a pas que les maladies organiques que le Covid-19 a éclipsées. Les pathologies psychiatriques ont aussi été reléguées au second plan et les psychiatres observent désormais, en cette période de déconfinement, de sévères décompensations. ''C’est toute la maladie chronique qui en a pris un coup, quelle que soit la discipline de santé'', constate Amine Benjelloun, professeur associé de pédopsychiatrie et président de l’Observatoire marocain de l’enfant et de l’adolescent des deux rives, joint par Médias24.
De son côté, la psychiatre Fatima El Omari dit observer une très forte augmentation des consultations depuis le déconfinement : ''Les flux ont quasiment retrouvé leur niveau d’avant le Covid.'' Mais les patients qui se présentent actuellement ''sont en pleine décompensation'', nous dit-elle.
En effet : à l’instar des patients atteints de maladies organiques, ceux souffrant de pathologies psychiatriques ont été très réticents à se rendre chez leur médecin traitant, craignant de contracter le virus ou, à défaut de disposer d’un moyen de transport, n’ont tout simplement pas pu s’y rendre. ''Nous recevons des patients qui, parce qu’ils ne trouvent pas de psychiatres à proximité de chez eux, doivent se déplacer d’une ville à une autre pour pouvoir se rendre à leur consultation. Or pendant le confinement, tout déplacement a été très compliqué. D’autres, qui avaient déjà des troubles anxieux, n’osaient quasiment plus sortir de chez eux, et d’autres encore étaient complètement absorbés par le télétravail. Beaucoup ont donc eu du mal à bénéficier d’un suivi correct au cours de ces derniers mois et arrivent aujourd’hui avec des pathologies aggravées, notamment dans les cas de schizophrénies, de dépressions et de troubles anxieux'', témoigne Nada Azzouzi, psychiatre à Temara contactée par Médias24. ''Ce sont parfois de banales difficultés qui ont généré une impossibilité de renouveler les ordonnances, et par conséquent des ruptures de traitement'', souligne-t-elle.
Des états délirants qui se nourrissent de la psychose ambiante
Et les rechutes peuvent être très sévères : dans le cas de la schizophrénie par exemple, un arrêt brutal du traitement peut provoquer des hallucinations, des délires, une désorganisation cognitive (du langage, de la pensée, du comportement). ''La personne peut représenter un danger pour elle-même, avec des risques de fugue, de suicide, d’automutilation. C’est la crainte du psychiatre et c’est ce qu’il essaie toujours de limiter à travers le traitement : le but est que le patient ne soit pas dangereux pour lui-même'', précise Nada Azzouzi.
''Nous avons observé chez certains patients une interprétation un peu particulière et personnelle de la période que nous traversons. Certains se sont sentis persécutés ; des mécanismes interprétatifs délirants se sont nourris de la psychose ambiante'', abonde Amine Benjelloun. Et d’ajouter : ''Toutes les routines rassurantes, toutes les activités sociabilisantes mises en place précédemment se sont trouvées mises à mal. Tout s’est arrêté brusquement, trop brusquement, pour cette population particulièrement fragile. Cette ambiance effrayante est venue ternir les rapports aux autres et a réactivé ou aggravé certaines activités délirantes.'' Le délire fait référence à une conviction erronée de la réalité, non susceptible d’être corrigée par la confrontation à la réalité.
Nouveaux patients, nouveaux syndromes
Depuis le déconfinement, Nada Azzouzi et Fatima El Omari disent recevoir des patients qui n’avaient auparavant jamais consulté pour des troubles psychiatriques : ''Je constate beaucoup de dépressions et de troubles anxieux chez des personnes qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais consulté de psychiatre ; d’autres qui ont fait état d’hallucinations en plein confinement alors qu’elles n’avaient pas d’antécédents psychiatriques'', témoigne la première. Même constat auprès de sa consœur : ''Nous recevons de nouveaux patients qui consultent suite à des problèmes de sommeil, des états d’anxiété et de panique survenus pendant le confinement.''
Le fait de n’avoir jamais consulté pour des troubles psychiatriques ou psychologiques ne traduit pas pour autant une quiétude totale. ''Des fragilités antérieures au confinement ont été exacerbées pendant cette période. Les choses sont devenues macroscopiques : ce qui était toléré, minime, mais tout de même présent, a été exacerbé'', constate Amine Benjelloun.
Qui dit nouveaux patients, dit aussi nouveaux syndromes. Les mois de confinement ont fait émerger le ''syndrome de la cabane'', qui désigne la peur sociale ou l’angoisse de sortir à nouveau de chez soi et d’être confronté au monde extérieur, à ses contraintes et ses exigences. ''Des patients rapportent désormais un vécu anxieux ; disent avoir peur de sortir et ont beaucoup de mal à être déconfinés. Ils étaient tellement protégés par le confinement qu’il leur est aujourd’hui difficile de sortir'', explique Fatima El Omari.
Les véritables séquelles sont encore tapies dans l’ombre, estiment ces trois psychiatres, qui s’attendent à voir apparaître des syndromes de stress post-traumatique dans les prochains mois, voire les prochaines années. Sans compter un risque d’exacerbation des troubles anxieux en raison de la persistance du virus (que beaucoup semblent toutefois avoir déjà oublié) et le manque de visibilité, notamment sur le volet économique, qui plonge de nombreux foyers dans une incertitude financière totale.
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