Enquête. Que reproche-t-on à BIM?
La chaîne turque BIM s’est retrouvée, malgré elle, au cœur d’une polémique questionnant sa politique d’approvisionnement et l’origine des produits qu’elle commercialise alors que le débat initial porte sur la révision de l’ALE Maroc-Turquie. Analyse.
BIM. La chaîne de hard discount s’est retrouvée du jour au lendemain au cœur de l’actualité marocaine. Les médias se sont emparés d’une déclaration du ministre de l’Industrie Moulay Hafid Elalamy où il répond à un député qui a évoqué BIM en exemple, dans le cadre d’un débat plus global sur les accords de libre-échanges (ALE), notamment celui avec la Turquie qui est actuellement en cours de révision.
A l’origine de la polémique
Dans sa réponse, le ministre déclare: "Vous avez évoqué BIM, alors rentrons dans le détail. J’ai reçu le président de BIM il y a 5 ans, et je lui ai dit: 'il est impossible qu’on poursuive la relation telle qu’elle est aujourd’hui. Vous avez investi au Maroc, c’est bien. Vous avez le soutien de votre pays, tant mieux, mais à chaque fois que vous vous installez dans une zone, 60 commerçants ferment boutique. Le produit que vous vendez n’est pas marocain. Je lui ai dit, que si nous n’arrivons pas au moins à ce que 50% de vos produits soient marocains, on va vous arrêter par n’importe quel moyen, car on ne peut pas continuer à voir nos commerçants fermer boutique sans rien faire…’Donc nous essayons de remplir notre mission…", conclut le ministre qui a été interrompu dans son discours par la présidente de la séance parlementaire.
Les propos, que nous rapportons ici au mot près, ont fait boule de neige pas toujours dans leur totalité, parfois hors contexte, et ont mis BIM au banc des accusés au point de faire sortir l’opérateur, qui privilégie la discrétion, de sa réserve.
"Depuis la Turquie, nous n'envoyons qu'environ 15% de nos produits au Maroc. 85% sont achetés auprès de producteurs locaux", a déclaré le directeur financier de BIM, Haluk Dortluoglu, à Reuters.
"Si 85% des produits vendus par la chaîne BIM sont maintenant marocains, il faut s'en réjouir et nous serons les premiers. Mais achetés au Maroc ne signifie pas qu'ils sont obligatoirement marocains. Il faudra vérifier", répond le ministère. Fin de l’escarmouche médiatique.
Mais le sujet prend une ampleur démesurée entre ceux qui défendent le ministre et ceux qui critiquent ses propos et sa démarche. Parmi ces prises de position, il y a également de l’instrumentalisation politique. Le débat entre le RNI et le PJD sur le dossier de l’ALE Maroc-Turquie n’est pas nouveau. Il prend une dimension plus importante dans la mesure où 2020 est une année préélectorale.
Cet aspect mis à part, la polémique a eu pour conséquence de remettre le dossier de la concurrence entre BIM et les commerçants sur le devant de la scène.
Les commerçants vs les supérettes
Dans cette bataille qui s’est invitée dans le débat sur les ALE, il y a des vérités à vérifier, d’autres à rappeler.
S’agissant de la présence de produits marocains, il est très difficile de vérifier l’exactitude des chiffres avancés par BIM et selon lesquels 85% des produits sont acquis auprès d’opérateurs locaux. Encore moins si 50% d’entre eux sont des produits marocains. Mais, une simple revue des rayons du discounter turc nous permet d’affirmer qu’il y a bel et bien des produits marocains. C’est le cas par exemple du rayon frais où la majorité des produits sont des marques marocaines. Idem pour l’eau en bouteille. Ils ont des références marocaines de confitures et de biscuits.
Est-ce suffisant ? La question reste entière. Les éléments de l’enquête ouverte par le ministère apporteraient certainement un éclairage qui serait le bienvenu. Par ailleurs, la promotion du made in Morocco devrait être une politique globale quels que soient le marché et les acteurs.
Qu’en est-il de la concurrence faite aux petits commerçants ? Un BIM ouvert cause-t-il vraiment la fermeture de 60 petits commerces ? Médias24 a contacté un membre du Syndicat national des commerçants et professionnels (SNCP).
"Il n’y a pas que BIM. Ce sont toutes ces supérettes qui ouvrent dans les quartiers populaires qui tuent le commerce de proximité. Certes, nous n’avons pas de statistiques précises mais nous avons des remontées faisant état des conséquences sur les épiceries. Certaines ferment, d’autres résistent mais sont asphyxiées financièrement. Ils ne font plus autant de chiffres qu’avant", nous déclare Mohamed Chahid, membre du SNCP.
"Si le commerçant résiste, il garde la clientèle adepte du ‘carnet’ (achat à crédit, ndlr)", ajoute Mohamed Chahid qui met dans le même panier toutes les enseignes de distribution qui choisissent d’investir les quartiers populaires.
Sur ce point, le représentant du SNCP appelle le gouvernement à classer "les épiciers et petits commerces comme patrimoine national au regard du rôle social qu’ils jouent". Il demande à ce qu’il leur soit accordé:
- Des avantages fiscaux plus élargis;
- Une couverture sociale décente et à la portée;
- Des aides pour créer des coopératives ou des centrales d’achat;
- Des aides pour moderniser leurs locaux;
- La mise en place d’un cahier des charges pour les réseaux de GMS avec règles de chainage vis-à-vis des petits commerçants.
Des prix cassés ?
S’agissant de BIM, les commerçants relèvent un problème bien plus spécifique. Celui des prix. "BIM dit qu’il vend des produits marocains, et c’est le cas mais à quels prix ?", s’interroge notre interlocuteur.
"Une petite bouteille d’eau par exemple peut être proposée dans leurs rayons à 1,15 DH alors que son prix d’achat est de 1,26 DH. Comment y arrivent-ils ? Ils sont aidés par leur pays. Ils prennent des aides en fonction du chiffre d’affaires qu’ils font à l’étranger", accuse Mohamed Chahid qui avance que certains épiciers se retrouvent à acheter des produits de BIM pour les revendre car ils constatent que BIM est moins cher que la société mère du produit.
Cette accusation n’est pas nouvelle. Elle est brandie souvent quand le débat porte sur BIM. Certains l'expliquent par les aides accordées par l'Etat turc, d'autres par la politique d'achat agressive, adoptée par l'opérateur qui fait miroiter l'effet volume pour avoir des prix d'achat très bas.
Cette accusation est accentuée par les chiffres de l’entreprise qui affichent des pertes depuis sa création en 2008 et son lancement en 2009. En effet, BIM a cumulé des pertes qui s’élèvent à 923 millions de DH selon les données Inforisk arrêtées à fin 2018. Sur cette année-là, BIM a enregistré un chiffre d’affaires de 2,6 milliards de DH pour un déficit de 59 millions de DH.
Nous avons contacté BIM Maroc pour leur offrir l’occasion de répondre à toutes ces accusations. Un responsable nous a fait comprendre que l’opérateur ne veut pas prendre la parole, avant de nous inviter à leur envoyer un mail. A l’heure de publication de cet article, nous n’avons pas reçu de réponse.
Dans une réponse qui a été accordée en 2018 à Médias24 par un haut cadre du discounter turc, sous couvert d’anonymat, BIM explique son déficit comme suit :
- Le concept hard-discount doit obligatoirement compresser ses marges commerciales pour pouvoir offrir des petits prix à ses clients. Il ne peut donc dégager des bénéfices qu’en réduisant drastiquement ses charges de fonctionnement et en augmentant son volume d’affaires.
- Ces deux impératifs se traduisent par la nécessité d’ouvrir un nombre très élevé de points de vente. Chose qui expliquerait l'ouverture, en moyenne, de 50 magasins dans le Royaume par an.
- En Turquie, BIM devait ouvrir 1.000 magasins pour être rentable. Toutefois, le seuil de rentabilité au Maroc devrait être plus élevé à cause de la cherté des tarifs de location et de la faible densité démographique.
Aujourd’hui, la chaîne compte 500 magasins employant plus de 2.500 salariés. Selon ces chiffres, 2018 marque la première année où le discounter affichera un résultat opérationnel positif (28,3 millions de DH contre -23,4 millions de DH en 2017) depuis son lancement.
Lire aussi : Distribution. Comment BIM compte atteindre 500 points de vente en 2019
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