Pénuries d’eau: analyse critique et recommandations de Charafat Afailal
Après un été marqué par des pénuries d’eau et des inondations à l’origine de nombreuses victimes dans les provinces du sud, l’ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’eau analyse pour Médias24 les causes d’une situation qui ne fait que s’aggraver malgré plusieurs annonces gouvernementales se voulant rassurantes. Selon elle, remédier au déphasage, à la mauvaise gouvernance et à la gestion calamiteuse de la rareté de l’eau sont les priorités du gouvernement pour réussir les nombreux plans restés sans effet jusque là.
Chaque année, surtout en été, la colère des populations touchées par les pénuries d’eau rappelle que le Maroc est confronté à un stress hydrique élevé (chiffres de l’ONU) qui impacte gravement le quotidien de nombreuses familles. La demande en eau au Maroc est largement supérieure à la quantité disponible.
Malgré la feuille de route royale, les pénuries d’eau continuent
Pour anticiper les situations de pénurie, le Roi a fait établir, en juin 2018, une feuille de route ordonnant au gouvernement d’activer des mesures d’urgence (creusement de nouveaux puits, édification rapide de barrages, stations de dessalement, envoi de camions-citernes dans les zones touchées …).
Quinze mois après, la situation n’a pas évolué et la colère des populations concernées ne semble pas avoir trouvé d’écho favorable auprès des décideurs qui continuent de temporiser en annonçant des plans censés régler le problème de stress hydrique tantôt à l’horizon 2025, 2030 ou 2050.
Fidèle à sa ligne de communication qui évite de répondre à nos interrogations, Abdelkader Amara, ministre de l’Energie, des mines, de l'eau et de l'environnement, est resté injoignable. Idem pour les membres de son cabinet et du département de l’eau qui n’ont pas souhaité parler sans son feu vert.
Par contre, l’ex-secrétaire d’Etat Charafat Afailal a cédé à notre insistance et accepté d’identifier les causes des pénuries qui continuent de faire souffrir les populations confrontées aux coupures d’eau surtout en été.
"Par sa situation géographique, le Maroc commence à ressentir de plein fouet l’impact des changements climatiques. Ainsi, les récentes inondations dramatiques illustrent bien l’impact de ces variations climatiques.
Des populations qui n’ont pas accès à l’eau des barrages mitoyens
"Il faut donc se préparer plus activement à la fois sur le plan de la planification à moyen et long-terme et à la gestion des impacts climatiques qui se traduisent par des inondations ou sécheresses.
"Pour la sécheresse, il faut tenir compte de son côté structurel qui touche surtout les zones arides à savoir le sud et le sud-est du Maroc.
"Pour être honnête, il y a aussi des problèmes dans les zones entourées de barrages. Ainsi, les populations des régions d'Azilal, Beni Mellal, Taounate et Ouazzane limitrophes aux grandes infrastructures hydrauliques ne disposent paradoxalement pas d’eau chez elles. La raison est le déphasage entre la construction des barrages et celle des infrastructures connexes souvent dépassées comme les stations de traitement, les réseaux d’adduction avec des conduites d’eau obsolètes.
"Cela crée une grande frustration des populations locales qui ne comprennent pas que les barrages voisins qui recèlent des réserves abondantes ne puissent pas alimenter leurs robinets en eau potable.
"Ce déphasage est l'un des principaux dysfonctionnements de la politique de planification, dont le Maroc souffre d'ailleurs depuis de nombreuses années. A un moment, nous avons essayé de l’atténuer avec les nombreux acteurs à opérer dans le secteur de l’eau (producteurs, distributeurs…) en encourageant une convergence avec une planification unifiée entre département ministériel, ONEE et distributeurs.
"Ce problème doit être corrigé rapidement pour apaiser la frustration des populations car chacun travaille de son côté faute de ressources humaines dédiées et de moyens financiers.
Une gouvernance inadaptée avec 50% d’eau qui s’évapore en route
"Ce point constitue l’épine dorsale de la politique de l’eau car nous avons constaté des pertes énormes dans le transport et la distribution de cette ressource précieuse.
"Que ce soit pour les réseaux d’eau potable ou pour les adductions de transport hydrique réservées à l’irrigation, presque 50% de l’eau transportée se perd dans la nature. Ainsi de l’eau du barrage Mohammed V transportée jusqu’à la région de Berkane et dont 50% s’évapore en route à cause de fuites dans les conduites ou de détournements par des vols.
"Ces infrastructures doivent donc être réparées ou mieux surveillées. A contrario, la région d’Al Hoceima est un bon exemple car elle a pu économiser l’équivalent de la consommation d’un an en réparant le réseau de distribution.
"En fait, la difficulté est que c’est un secteur transversal avec une multitude d’opérateurs où il faut asseoir des règles de bonne gouvernance. Au final, le Maroc est loin d’une pénurie généralisée mais certaines régions sont en situation d’urgence en particulier pendant la période estivale.
Mauvaise gestion de la rareté de l’eau
"Certaines zones du Maroc souffrent plus que d’autres de la rareté de l’eau comme par exemple Zagora où il faut une gestion plus rationnelle des ressources hydriques et un développement à la mesure de la capacité hydraulique de sa région.
"En effet, il n’est pas raisonnable d’édifier des stations touristiques, de cultiver des pastèques ou de construire un golf qui demandent énormément d’eau d’autant plus que cette ville ne reçoit de l’eau que tous les quatre ans.
Recommandations
"Sachant que la disponibilité de l’eau est de plus en plus rare, il faut dans un futur proche se tourner vers la multiplication des stations de dessalement comme Agadir qui est un bon exemple à dupliquer.
"L’autre solution est de rattraper l’énorme retard que nous avons dans la réutilisation des eaux usées qui sont jetées dans la nature. Ces eaux des égoûts peuvent en effet être réutilisées à 100% après un traitement poussé pour l’arrosage des cultures, des golfs…
"Hormis Marrakech qui arrose ses golfs avec des eaux usées traitées, aucun opérateur ne s’intéresse à cette solution quasi-miraculeuse.
"Selon nos estimations, on pourrait réutiliser au moins 325 millions de mètres-cubes après traitement soit l’équivalent de 3 ans de consommation d’eau potable pour une ville comme Casablanca", conclut l’ancienne secrétaire d’Etat dans les gouvernement Benkirane puis Elotmani.
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