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PORTRAITS

Témoignage. Paroles de “gueule noire”

Agé de 27 ans, Chaâbane Bouchaouch étudie l’histoire à l’université Mohammed 1er d’Oujda. Il est également l’un de ces mineurs de fortune qui risquent quotidiennement leur vie dans les ‘’descenderies’’ de charbon de Jerada.

Témoignage. Paroles de “gueule noire”
Zakaria Boulahya
Le 5 janvier 2018 à 17h41 | Modifié 11 avril 2021 à 1h24

Médias 24: Comment faites-vous pour concilier entre vos études à Oujda et votre travail à Jerada?

Chaâbane: Pour être franc, je ne me rends à l’université que pour passer les examens. Je ne peux pas me permettre d’assister aux cours car je dois travailler pour subvenir aux besoins de ma famille. Mon père a 11 enfants, il est lui-même ancien mineur des Charbonneries, atteint de silicose. Son état de santé nécessite près de 1.000 DH de médicaments par mois.

-Votre père a pourtant été indemnisé...

-Pas vraiment, il n’a touché que le dixième des indemnités perçues par ses camarades. On lui a fait signer des documents – alors qu’il est analphabète, et mis à la porte avec un maigre pactole quelques semaines avant la fermeture de la mine. Pourtant, le tribunal l’a reconnu en tant que silicosé, avec une IPP (incapacité professionnelle permanente) de 85%. C’est pourquoi je n’ai pas d’autre choix que de travailler dans le charbon, ce que je fais depuis mes 16 ans.

-Combien de personnes vivent des descenderies dans la région?

-Dans la province, nous comptons au moins 200 descenderies actives, et il faut un minimum de 6 personnes par puits. A mon avis, plus de 1.200 mineurs y travaillent, faisant vivre quelque 5.000 personnes.

-Comment procédez-vous à l’extraction du charbon?

-En général – pour une équipe de six, deux mineurs creusent, deux autres se chargent de remonter le charbon, et les deux derniers le chargent dans des sacs. Il faut aussi du matériel: un compresseur pour aérer le puits et une pompe pour drainer l’eau – ce qui nous évite des drames similaires au récent décès des 2 jeunes mineurs.

-Parvenez-vous à vivre correctement de l’extraction du charbon?

-Honnêtement, c’est juste de la survie. Nous n’extrayons pas du charbon tous les jours car les descenderies nécessitent d’être entretenues. Les bonnes semaines, nous parvenons à remplir 40 sacs de 85 kg.

-Et à combien le revendez-vous au kilo?

-On ne le vend pas au kilo, pour la simple raison qu’il n’y a aucune pesée. Ce n’est pas anodin, les barons du charbon préférant acheter en vrac pour maximiser leur marge… Chaque sac est vendu aux alentours de 65 DH, mais le prix peut descendre à 40 voire 30 DH par sac de 85 kg, surtout en été.

-Vous revendez le charbon directement aux barons?

-Jamais. Les barons ont toujours évité d’entrer en contact avec nous, par crainte de négociations ou de disputes sur le prix de vente. Nous confions notre marchandise à des charretiers, qui transportent le charbon à dos d’âne vers les dépôts appartenant aux barons. Le circuit est le suivant: chaque sac est vendu à 65 DH, le charretier facture 5 DH par sac, pour le revendre au baron à 70 DH. Ensuite, le charretier revient vers les mineurs pour les payer.

-Dans la province de Jerada, y a-t-il beaucoup de personnes qui vivent du transport du charbon?

-Au moins 500 personnes travaillent comme charretiers. Leur situation n’est pas plus enviable que la nôtre, et chacun d’entre eux doit subvenir aux besoins de sa famille. Tout comme les descenderies, le transport de charbon fait vivre des milliers de personnes.

-Le charbon extrait est-il commercialisé à Jerada?

-Pas à ma connaissance. Le charbon est stocké dans les dépôts des barons, avant d’être acheminé par camion vers Nador et Casablanca.

-Pourquoi les mineurs ne décident-ils pas de s’organiser en coopérative?

-Cela a déjà été fait. Une coopérative a été créée en ce sens il y a quelques années. Elle nous rachetait le charbon à un très bon prix: 100 DH le sac. J’ignore ce qui s’est passé mais cette coopérative a subi des pressions l’obligeant à fermer au bout d’une seule et unique semaine!

-Chaâbane, quel regard portez-vous sur l'avenir?

Sincèrement j’ai l’impression que mes perspectives sont bloquées. Je voudrais bien terminer mes études et m’en sortir, mais avec les responsabilités que j’ai…

En plus de ma famille je m’occupe aussi de mes petits neveux. Le mari de ma sœur est décédé d’une maladie pulmonaire alors qu’il avait à peine 30 ans, à cause de son travail dans les descenderies. J’espère juste que mon destin sera différent…
 

Témoignage. Paroles de “gueule noire”

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Zakaria Boulahya
Le 5 janvier 2018 à 17h41

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