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Touria Tazi: Une vie au service de son prochain

Après le récent décès du capitaine d’industrie Abdelaziz Tazi, Médias24 a choisi de revenir sur l’engagement social discret de son épouse qui a voué son existence aux démunis. La réussite de son mari n'a pas empêché Touria Tazi de consacrer 60 ans de sa vie au service de la cause des enfants et des femmes et de vouloir réaliser un dernier projet de logements pour les étudiantes défavorisées, venant de tout le Maroc.

Touria Tazi: Une vie au service de son prochain

Le 9 novembre 2017 à 15h05

Modifié 11 avril 2021 à 2h43

Après le récent décès du capitaine d’industrie Abdelaziz Tazi, Médias24 a choisi de revenir sur l’engagement social discret de son épouse qui a voué son existence aux démunis. La réussite de son mari n'a pas empêché Touria Tazi de consacrer 60 ans de sa vie au service de la cause des enfants et des femmes et de vouloir réaliser un dernier projet de logements pour les étudiantes défavorisées, venant de tout le Maroc.

Derrière chaque grand homme se cache une femme; mais pour la famille Tazi, l'inverse de cette citation est tout aussi valable, sachant que ce couple devait sa longévité et sa réussite à son entraide mutuelle.

Moins connue du grand public que ne l’était son défunt époux, Touria Tazi est pourtant une des grandes dames du milieu caritatif marocain. Si la fibre sociale avait participé à rapprocher ce couple qui a été communiste à ses débuts, son parcours montre un engagement précoce au service des malades puis de toutes les personnes en difficulté sociale.

Interrogé par Médias24, son fils Karim Tazi affirme que la passion du social de sa mère remonte à la période où elle avait décidé de devenir infirmière au ministère de la Santé.

"Hormis son engagement au Parti communiste marocain, après ses fiançailles avec mon père qui est l'un de ses fondateurs avec Ali Yata, ma mère a fait partie de la 1ère promotion d’infirmières diplômées d’Etat, juste avant son mariage à l’âge de 22 ans (1958)".

Une assistante sociale en solex dans les bidonvilles de Casablanca

"De par son idéologie de gauche et son premier métier d’infirmière, elle ne pouvait pas ne pas avoir la fibre sociale, sachant qu’elle était ensuite devenue assistance sociale pour aider les familles confrontées à des problèmes (violence …)", explique le président de la Fondation Touria et Abdelaziz Tazi.

Selon son fils, la jeune femme, "avant-gardiste pour l’époque conservatrice", déambulait à bord d’un cyclomoteur de marque Solex dans tous les grands bidonvilles de Casablanca (carrières centrales …).

"Les familles de ces quartiers populaires étaient très surprises de recevoir une assistante sociale originaire de Fès - ville assimilée à la grande bourgeoise marocaine - qui s’intéressait à leur triste sort.

"Etant une lointaine cousine de mon défunt père, cette petite bourgeoise, fille de menuisier et de mère au foyer qui portait le même patronyme que son mari, était une véritable extraterrestre pour ces milieux défavorisés. Pour l’anecdote, les habitants qui appréciaient beaucoup ses visites et sa personne, lui disaient qu’ils l’auraient volontiers adoptée si elle n’avait pas eu le tort d’être une Fassia.

"Ma naissance en 1960 et celle de mon frère Nascer en 1962 ne l’ont pas empêchée de continuer à vadrouiller librement en Solex pour accomplir sa tâche dans ces quartiers où les nantis ne pénétraient jamais", déclare notre interlocuteur, très amusé par le culot de sa mère.

Une courte pause de 5 ans pour élever ses enfants

Après avoir accouché en 1965 de son troisième enfant, l’assistante sociale décide de se consacrer à l’éducation de ses deux garçons et de sa fille pendant cinq ans, et de mettre un terme à sa carrière de fonctionnaire. 

"Il faut dire qu’avec le succès commercial de la brosse Tazi en 1963 et la création du groupe Richbond en 1965, la famille commençait à être à l’abri du besoin. Il est utile de rappeler qu’à leurs débuts, ils vivaient difficilement, sachant que je suis né dans un tout petit appartement de la 1ère usine de plastique du futur groupe et que mon père avait commencé à travailler à l’âge de 14 ans.

"Fils d’un grand négociant de thé à Fès, le décès de mon grand-père paternel a laissé ses enfants sur la paille et obligé mon père à trouver d’autres moyens de subsistance. Il a démarré son aventure industrielle en 1956 mais il lui faudra 10 ans de dur labeur avant de commencer à récolter les premiers fruits. Pour lui, la vraie révolution qui a permis l'essor du groupe n’était pas du tout la fameuse brosse mais plutôt l’invention des matelas en mousse qui ont remplacé ceux en laine", précise Karim Tazi.

A l'abri du besoin, Touria Tazi se consacre à la LMPE casablancaise dont elle développe l'activité

C’est le début d’une nouvelle ère avec moins d’aléas financiers qui va permettre à la famille de déménager de son appartement pour s’installer dans une petite villa, sise au boulevard Zerktouni.

Au début de l'année 1970, Touria Tazi revient à sa vocation sociale en rejoignant, à titre bénévole, la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance.

"Présidée au niveau national par la princesse Lalla Amina puis par Lalla Zineb, cette institution caritative composée de comités régionaux indépendants a été rejointe par ma mère qui a pris la tête, jusqu’à aujourd’hui, du comité préfectoral de Casablanca, même si elle y occupe plus un rôle honorifique qu’opérationnel.

"En 47 ans d’activité, elle a participé à l’expansion de cette antenne casablancaise, qui reçoit désormais 1.200 enfants d’ouvrières ou de petites employées par jour, permettant ainsi à ces jeunes mères de travailler. La LMPE fait office de garderie avec des prestations qui n’ont rien à envier aux crèches de luxe.

"Bien que la majorité des familles ne payent rien ou juste un montant symbolique, les enfants âgés de 2 à 6 ans sont choyés (repas, activités cognitives d’éveil, préparation à la motricité, lecture, chant …). La présidente est entourée d’un staff majoritairement féminin qui chapeaute les 14 annexes de la capitale économique avec plus d’un millier d’employés (puéricultrices …).

"Afin de pérenniser le comité casablancais, elle a profité d’une visite royale pour demander au Roi un permis de construire sur un vieux terrain de la LMPE, situé au quartier populaire Baladiya. Son vœu a été exaucé et elle a pu édifier un immeuble de 5 étages avec des commerces en RDC, lui assurant une rente locative, des activités de garderie et une école de puériculture au niveau des étages. Le Roi a non seulement accédé à sa demande mais il a offert 5 MDH pour les travaux", révèle l’aîné du couple Tazi.

Financée en partie par l’organisation de dîners annuels de gala, l’association casablancaise qu’elle préside a été soutenue "massivement" par son mari Abdelaziz qui était son plus gros donateur.

"Si l’Entraide nationale prenait en charge une partie des salaires des puéricultrices, le financement s’est toujours fait par des donateurs privés, mais surtout grâce à son mari. S’il y a aussi des dons en nature, il faut préciser que les 1ères distributions de harira pour le ramadan ont été initiées sous sa présidence".

Fondatrice du premier foyer d'accueil des mères célibataires 

"Elle a également créé en 1996, le premier foyer marocain de jeunes mères célibataires qui s’intitule Bessma. Aicha Chenna y a d’ailleurs fait ses premières armes, avant de monter son association Solidarité féminine entièrement dédiée aux mères célibataires.

"Bessma a été créée par accident car comme la Ligue avait une excellente réputation pour son rôle auprès des enfants, les autorités l’ont contactée pour lui confier des cas dramatiques de jeunes filles enceintes jetées à la rue par leur famille. Devant l’urgence de la situation, elle leur a réservé 16 chambres au jardin d’enfants de la Ligue, à Sidi Othman, qui sont devenues le foyer Bassma.

"Hormis l’aide logistique, l’originalité de cette structure est d’essayer d’obtenir du père biologique la reconnaissance de son enfant puis d’épouser la mère. Après  l’avoir contacté, Bessma lui propose une aide avec un chèque de 10.000 DH pour un logement qui lui permet de s’installer en famille.

"Avec le recul, cela a été concluant car une grande partie des filles abandonnées après avoir été mises enceintes ont finalement été mariées, et les enfants ont retrouvé leurs pères. L’amour n’est pas une notion prioritaire chez eux, mais la promesse d’une réinsertion sociale a marché, que ce soit dans les cas de grossesses consécutives, de viols ou de relations sexuelles librement consenties", précise KArim Tazi.

Une actionnaire du groupe Richbond qui dépense tous ses dividendes pour le milieu associatif

En dehors de son engagement à la LMPE et à Bessma, Touria Tazi a aidé financièrement beaucoup d’associations dédiées à l’enfance ou à l’émancipation des femmes issues de milieux défavorisés.

Interrogé sur le montant qu’elle consacre chaque année pour sa passion sociale, le fils pense que les dons de sa mère aux différentes associations se chiffrent à plusieurs millions de dirhams.

"Je ne peux pas être précis car elle a toujours été très indépendante et parce qu’elle est depuis le début de l’aventure Richbond une de ses actionnaires. J’ignore ce qu’elle débourse car c’est son chéquier personnel, et mes parents ont toujours été discrets sur leur mécénat et actions sociales. Elle n’a d’ailleurs jamais invité aucun de ses enfants à aucune réunion de la ligue de protection qu’elle préside.

"Ce que je peux dire, c’est que depuis le début de son engagement caritatif, elle dépense la quasi-totalité de sa part de dividendes pour ses actions, car elle n’a jamais eu de gros besoins personnels. Mes parents ont toujours eu un train de vie très modeste, car ils n’ont jamais été amateurs de faste ou d’ostentation. Si certains nantis vivent dans un grand luxe même de manière discrète, eux, n’ont jamais bougé depuis 1967 de leur petite villa mitoyenne de l’immeuble Romandie, alors qu’ils avaient largement les moyens de déménager dans les beaux quartiers casablancais".

Un dernier projet social en faveur des étudiantes défavorisées 

"Aujourd’hui, ma mère est toujours très active, mais elle a délégué ses tâches de présidente à ses adjointes. Même si depuis le décès de son mari son appétit de vivre a diminué, cela ne l’empêche pas d’avoir un dernier projet qu’elle veut absolument mener à terme et laisser en legs à la ligue.

"Il s’agit d’un immeuble qui accueillera des jeunes étudiantes défavorisées venant de province. Elle va donc construire un foyer de plusieurs appartements à des prix très abordables pour venir en aide aux jeunes filles, tout en trouvant de nouvelles recettes pérennes à la ligue. Les travaux ont déjà commencé et l’immeuble devrait être terminé et opérationnel dans environ dix-huit mois", déclare le président de la Fondation Tazi qui vient en aide à tous les acteurs de la vie culturelle.

Une Fondation musicale pour rendre hommage à la passion musicale des époux Tazi

Selon lui, la création de cette Fondation culturelle est un hommage des trois enfants à leurs parents qui les ont fait grandir dans un environnement artistique et en particulier musical.

"Si mes parents ont toujours eu la fibre sociale, il faut préciser que leur autre grande passion est la musique. Tout jeunes, nous avons vu défiler une quantité incroyable de chanteurs marocains, au domicile parental, comme Nass El Ghiwane, Jil Jilala, Hajja Hamdaouia, Naima Samih, Hajja Hallima…

"Ces groupes, mais aussi des acteurs venaient jouer chaque samedi à la maison. Même si nous étions petits, nous savions que dès qu’ils avaient besoin d’un coup de main, ils passaient au 49 boulevard Hassan Alaoui qui était le 1er siège du groupe Richbond, où mon père leur offrait une aide financière.

"Comme ce mécénat était fait de manière très artisanale, nous avons décidé de structurer cette partie de leur action de donateurs en créant la Fondation Touria et Abdelaziz Tazi dont le principal moteur actuel est le lancement de l’Uzine. Etant l’aîné de la famille, je suis le président de cette Fondation car j’ai été un témoin privilégié de leur intérêt pour les musiciens et les artistes en général.

"Très tôt, j’ai été sollicité par les fondateurs du festival musical L’Boulevard au moment du procès des satanistes. Je les ai aidés financièrement puis, nous avons construit un immeuble entièrement équipé (instruments, sonorisation, ateliers photo, danse, graffitis, BD…) qui s’appelle l’Uzine.

"C’est là qu’ont commencé Oum, Darga, Mazagan et d’autres groupes devenus célèbres. Tout y est gratuit avec des studios de répétition et même d’enregistrement destinés aux jeunes artistes. Avant ça, le groupe Hoba Hoba Spririt a démarré ses répétitions dans la cave de ma maison, à Bd Bir Anzarane, et mes enfants ont d’ailleurs assisté à la naissance de leur tube Bienvenue à Casablanca. Aujourd’hui, Hoba Hoba qui a fait beaucoup de chemin est devenu le groupe résident de l’Uzine pour répéter mais aussi pour parrainer et encadrer les autres jeunes musiciens qui démarrent chez nous.

"Nous consacrons 5 millions de dirhams par an à ce vivier artistique qui a trois ans mais qui n’a pris son envol qu’avec l’arrivée de Maria Daïf qui le dirige. Entre l’Uzine, la banque alimentaire et le reste, la Fondation Touria et Abdelaziz Tazi consacre au moins 10 MDH par an pour ses activités sociales.

"Le fait que mon père ait été un capitaine d’industrie et que ma mère ait été son épouse ne leur a jamais enlevé leur casquette de citoyen engagé avec un intérêt pour les problèmes sociaux ou la culture. Si certains préfèrent ignorer la misère humaine à laquelle ils sont confrontés quotidiennement, nos parents qui ont toujours eu la passion des gens ont décidé d’agir.

"Ce qui m’a frappé lors des obsèques de mon père, c’est d’abord la foule immense mais surtout son côté bigarré avec de nombreux ouvriers mêlés à des personnalités de tous horizons. Pour faire court, ces funérailles étaient à l’image de mes parents qui ont toujours accueilli à la maison les gens dans le besoin, sans distinction d’origine ou de classe sociale", conclut celui qui a décidé de s’inspirer de ses parents pour aider les artistes et les démunis, avec sa sœur et son frère.

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