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Condition de la femme: les questions qui fâchent Asma Lamrabet

Médecin biologiste et membre de la Rabita des Oulama du Maroc, elle vient de publier un livre intitulé "Islam et femmes, les questions qui fâchent". Asma Lamrabet revient pour Médias24 sur sa méthodologie et ses propositions pour déconstruire les discriminations patriarcales que subissent les Marocaines

Condition de la femme: les questions qui fâchent Asma Lamrabet
Samir El Ouardighi
Le 10 mars 2017 à 0h00 | Modifié 11 avril 2021 à 1h07

L'Islam reste une question centrale lorsqu'on veut traiter de la condition féminine dans les sociétés musulmanes. C'est pourquoi le livre d'Asma Lamrabet dont la publication coïncide avec le 8 mars, est intitulé avec justesse "Islam et femmes".

Le problème n'est pas l'Islam en tant que religion et foi mais réside dans l'utilisation et la lecture qui en sont faites pour asseoir une vision patriarcale de la société. L'Islam est le prétexte des visions les plus rétrogrades qui au nom de cette religion, ont construit un système visant à perpétuer la domination masculine. Le postulat selon laquelle la femme est inférieure à l'homme sous-tend cette vision. C'est lui qui doit être combattu.

Condition de la femme: les questions qui fâchent Asma Lamrabet

Ce combat est mené de l'intérieur: Asma Lamrabet est une femme, sa réflexion de pratiquante la maintient à l'intérieur des textes. Elle bouscule les tabous, pousse l'esprit critique et déconstruit le système patriarcal de domination, avec une réflexion et des arguments acceptables par les croyants.

Deux questions essentielles sont également posées d'une manière sous-jacente:

-les sources de législation;

-et la diversité des interprétations en fonction des lieux, des sociétés, des époques.

Ce deuxième point est illustré par les interprétations divergentes et parfois contradictoires selon les écoles de jurisprudence. le simple fait de les rappeler montre que le système n'est pas monolithique. Il illustre l'historicité des choses.

Le premier point mérite un long débat. La plupart des jurisconsultes estiment que les sources doivent être le Coran, les hadiths, l'analogie et le consensus. Sur le dernier point, on sait que le consensus ne concerne que "ceux qui savent" [littéralement: ceux qui lient et délient]. Les hadiths pour leur part, sont-ils tous authentiques? Et lorsqu'ils le sont, ne peuvent-ils être contextualisés? Enfin, quid de la place du droit positif dans le monde moderne?

Le livre d'Asma Lamrabet, publié aux éditions "En toutes lettres", soulève d'une manière directe, les 16 questions qui fâchent, à commencer par celle, centrale, de l'infériorité supposée des femmes. Tout découlé d'ailleurs de là: la polygamie, l'héritage, la répudiation...

Entretien.

"Coran: Les interprétations des théologiens ont été sacralisées et ont fini par prendre le dessus sur le texte d’origine en le marginalisant"

 

Médias24: Votre livre s’inscrit dans le combat de la journée internationale des droits de la femme?

Asma Lamrabet: Tous mes écrits sont un engagement pour développer les droits des femmes et plus particulièrement des marocaines. Ce livre rappelle qu’ils sont loin d’être acquis dans notre pays.

-Qu’est ce que vous essayez de déconstruire, le texte coranique ou ses interprétations?

-J’essaye de faire la part des choses entre le contenu du Coran et ce qu’en disent les interprètes humains depuis 14 siècles. Le problème est que les interprétations des théologiens ont été sacralisées et ont fini par prendre le dessus sur le texte d’origine en le marginalisant.

On a fait dire beaucoup de choses fausses au Coran et à la Sunna (tradition du prophète) avec des contrevérités.

"La tutelle juridique des femmes n'existe pas dans le Coran"

-Par exemple?

-La tutelle juridique des femmes n’existe nulle part dans le Coran, c’est un pur produit du Fiqh (jurisprudence islamique). Des juristes ont interprété des versets dans un contexte particulier pour en faire des vérités immuables.

-Les interdits évoqués dans votre livre sont donc des inventions masculines?

-Je dirais plutôt des interprétations conjoncturelles qui ont existé dans plusieurs civilisations. Ainsi, le code Napoléon français qui s’appliquait jusqu’en 1945 utilisait lui aussi la mise sous tutelle des femmes. Ce phénomène universel lié à une époque particulière ne doit donc plus être considéré comme une interprétation sacrée du Coran qu’on ne peut pas abroger ou changer.

-Certains diront que ce n’est que du féminisme importé d’Occident pour démentir vos arguments...

-Ce n’est pas le cas car depuis des siècles, l’école hanafite n’a jamais reconnu la tutelle juridique des femmes. La rationalité a toujours existé en Islam (de Abou Hanifa à Ibn Rochd) mais on préfère nous vendre une interprétation monolithique rigoriste et immuable complètement fausse. Il faut garder un peu de bon sens car la richesse de la pensée islamique a toujours été sa diversité interprétative.

-Vous vous inscrivez dans une démarche contradictoire avec des éléments irréfutables?

-Toutes les pratiques discriminatoires à l’égard des femmes basées sur des interprétations fallacieuses sont déconstruites en les opposant à des versets du Coran ou à une lecture d’autres théologiens crédibles qui n’étaient pas d’accord avec leur application. Cela montre que les conservateurs qui avancent l’argument de consensus (Ijmaâ) pour éviter d’aborder ces questions qui fâchent sont dans l’erreur car ce consensus n’a jamais existé.

Le seul vrai dogme est la croyance mais pour le reste, tout est histoire d’interprétation contextuelle qui ne doit pas rester immuable.

-Comment procédez-vous pour déconstruire les 16 interdits de votre livre défendus par les conservateurs?

-Pour chacune des questions qui fâchent, je dis: voilà ce que dit le Coran, voilà ce que disent les Hadiths et voici les différentes interprétations qui en découlent. Concernant ce dernier point, il y a d’un côté des théologiens exégètes qui utilisent la rationalité et de l’autre les littéralistes qui refusent de raisonner comme les Hanbalites et les Wahhabites.

Quand il y a contresens ou contrevérité, je le démontre comme dans le cas de la lapidation féminine pour adultère qui n’existe nulle part dans le Coran. Aucun verset n’en parle même si elle a existé dans la tradition du prophète, ce qui doit encore une fois être contextualisé.

-A vous entendre, le Coran ne recèle aucun verset misogyne ou discriminatoire?

-Il y a quelques versets qui peuvent prêter à confusion mais cela dépend de la lecture qu’on en fait. La majorité des versets ont été interprétés à l’encontre des principes de l’Islam mais il y a effectivement 5 ou 6 écrits coraniques qui participent à sa mauvaise image.

"Le fait de répartir également un héritage entre femme et homme est tout à fait dans l’esprit de justice du Coran"

-Un exemple concret?

-La polygamie est clairement citée mais un autre verset avance que si l'équité est impossible à obtenir avec quatre épouses, il vaut mieux se restreindre à une seule.

D’autres versets ambigus doivent être contextualisés car ils dénaturent l'esprit et la finalité du texte sacré qui promeut l’intérêt général et la justice. C’est le cas de l’inégalité homme-femme pour l’héritage. On s’est focalisé sur le verset de la fratrie alors que d’autres mettent en avant l’égalité femmes-hommes.

La normativité en matière de succession est assez compliquée car le Coran propose plusieurs solutions comme la donation notariale, le testament et la répartition religieuse de l’héritage.

-Le testament n’est pas vraiment utilisé au Maroc.

-La raison est simple: les conservateurs ont utilisé des hadiths pour limiter à un tiers des biens ou interdire la voie testamentaire aux femmes. Ils préfèrent mettre en avant le verset inégalitaire qui énonce qu’une femme hérite la moitié d’une part d’un homme même s’il faut rappeler qu’il se justifiait par le contexte de l’époque. Le frère avait droit au double car il devait prendre en charge sa sœur qui ne travaillait pas.

Aujourd’hui, le contexte a changé car 18% des familles sont prises en charge par des femmes seules donc le fait de répartir également un héritage entre femme et homme est tout à fait dans l’esprit de justice du Coran.

-Hormis cette question qui divise les Marocains, vous réfutez l’absence de femmes prophètes?

-Pourquoi refuser ce titre alors que de nombreux théologiens ont affirmé la prophétie de femmes. Le refus d’évoquer cette possibilité entre dans le cadre de la dévalorisation de la symbolique féminine.

-Cette vision ne découle pas du postulat de base des conservateurs qui considèrent la femme comme inférieure à l’homme?

-Absolument, toutes les discriminations relatées dans mon livre trouvent leur explication dans cette idée à laquelle il faut ajouter celle qui veut que les musulmans sont supérieurs aux non-musulmans.

Ce raisonnement absurde est absent du texte sacré qui présente le créateur comme le Dieu de l’univers (Rab El Alam) et pas celui des musulmans (Rab El Mouslimine).

Cette altérité qu’on nous ressort sans cesse découle d’une crise identitaire. C’est très grave car on enseigne à nos enfants qu’ils sont supérieurs à la femme et aux gens des autres livres. Quand on prétend que les mécréants vont aller en enfer, comment voulez-vous promouvoir le vivre-ensemble?

Le problème est que ce postulat de base qui a été sacralisé par les extrémistes est désormais communément admis par une grande majorité de nos concitoyens avec les travers que l’on sait.

-Qui essayez-vous de convaincre en vous attaquant à une société de plus en plus conservatrice?

-Ceux qui ont été nourris d’informations erronées et qui restent enfermés dans un schéma interprétatif. Lors d’une conférence à l’Université libre de Belgique, une personne aux positions extrémistes s’est mise à pleurer à la fin de mon cours car c’était la première fois qu’elle entendait un autre son de cloche.

Mon but n’est pas de convaincre avec des vérités définitives car ma démarche s’inscrit dans la pluralité interprétative pour promouvoir le bon sens et les valeurs universelles. Je demande donc à mes détracteurs d’apporter des preuves pour déconstruire mes arguments car nous avons la chance d’avoir au Maroc des espaces de débat qui n’existent nulle part ailleurs dans le monde arabe.

-Votre discours ne menace-t-il pas la position rétrograde du PJD sur la place de la femme?

-Les seules insultes et accusations d’apostasie que j’ai reçues proviennent des salafistes qui me présentent comme une déviante occidentalisée. Même si je ne partage pas du tout l’idéologie du PJD, je n’ai jusqu’à l’heure actuelle eu droit qu’à du respect de sa part.

-Avez-vous déjà entendu le leader de ce parti affirmer que la femme était l’égale de l’homme?

-Non mais lui et ses troupes ne font que transmettre et pérenniser une idéologie patriarcale qui a contaminé tout le Maroc.

-Sauf que dans le cas du PJD, cette idéologie a une vocation de fonds de commerce politique et électoral?

-C’est effectivement de l’instrumentalisation de la religion à des fins partisanes mais je refuse d’entrer dans ces joutes politiques. Je me limite à contribuer à un travail de fond qui j’espère changera cette vision archaïque un jour.

-En quoi êtes-vous légitime pour prétendre vouloir changer les choses?

-Ma légitimité vient du fait que je travaille depuis plus de 20 ans sur cette thématique et que je fais partie de la Rabita des Ouléma du Maroc qui m’a demandé de la rejoindre. Plusieurs théologiens ont lu mes travaux et sont d’accord avec ma vision réformatrice de la place de la femme.

De plus, ma posture de croyante pratiquante ne m'empêche pas de m'élever contre ces traditions discriminatoires à l'égard des femmes.

-La tradition patriarcale est donc la seule explication aux discriminations subies par les femmes?

-C’est incontestablement à partir d’un référentiel religieux faussé que l’on discrimine les femmes.

-Pensez-vous que les femmes sont plus sensibles à votre discours réformiste?

-Malheureusement non car paradoxalement, elles sont les meilleures gardiennes de ces traditions qui les oppriment. On ne leur a pas donné le choix car en matière de foi, elles sont plus dans la culpabilité que les hommes.

La transmission héréditaire liée à leur statut de dépositaire de l’honneur de la famille est un lourd fardeau à porter et la plupart résistent au changement car elles ont peur.

-D’une punition divine dans l’au-delà?

-En partie, car on les culpabilise en leur apprenant que pour être une bonne musulmane, il faut être soumise aux hommes. Pour elles, se libérer de leurs chaînes, c’est trahir leur culture. Si elles sont aussi nombreuses dans les manifestations contre l’égalité de l’héritage, c’est parce qu’on leur a appris qu’instaurer l’égalité successorale contredit leur identité de musulmane

Il faudra un long travail de dialogue et d’explications pour les rendre plus féministes qu’elles ne sont.

"La vraie question est la réforme de l’éducation religieuse"

-Sont-elles manipulables à ce point?

-Elles sont le fruit d’un système éducatif qui n’a jamais mis en avant le libre arbitre et l’esprit critique. Que ce soit pour les femmes ou les hommes, l’Education nationale marocaine n’a produit que des marionnettes.

Il faut donc une vraie prise de conscience sur cette question car il y a urgence à réformer notre système d’enseignement.

-Cette réforme s’éternise depuis presque 20 ans sans résultats tangibles.

Je ne prétends pas disposer d’une recette miracle mais il faut absolument commencer par l’éducation qui est le point de départ et le point final de la construction d’une personnalité.

-L'avènement de femmes imams peut-elle aider ?

-Je suis très critique sur cette question car même si la symbolique était intéressante avec les récentes mourchidates, elles transmettent toujours les mêmes valeurs traditionalistes et patriarcales.

La vraie question est la réforme de l’éducation religieuse pour qu’elles puissent transmettre autre chose. Malheureusement, nos théologiens restent enfermés dans leur interprétation des textes car ils ne connaissent rien d’autre. Comment ces gens peuvent-ils évoluer et s’adapter à notre époque alors qu’ils n’ont aucune connaissance en histoires ou en sciences sociales pour faire un Ijtihad collectif?

L’Islam ne doit plus être la propriété sélective des seuls hommes religieux qui enfoncent les musulmanes et les musulmans dans une soumission aveugle.

-Combien de temps cela prendra-t-il?

-Je ne sais pas mais ce qui est sûr, c’est que je ne serais plus de ce monde même si je n’ai que 56 ans. 

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Samir El Ouardighi
Le 10 mars 2017 à 0h00

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