Océans: il est déjà trop tard pour effacer les dégâts causés par l'homme
"Même si l’homme cessait de prendre l’océan pour une décharge, il serait trop tard pour en effacer toutes les traces". C’est le constat amer et affligeant fait par des experts internationaux ce mois-ci. En d’autres termes, "l’océan est devenu une poubelle". Une étude de Nature Ecology and Evolution publiée le 13 février et un article du Monde à paraître ce 24 février tirent la sonnette d’alarme sur l’état des espaces marins.
Avec ses 3.500 km de côtes s’étalant du sud de Dakhla à Tanger et Saïdia et son industrie halieutique, le Maroc, qui sort de la Cop22 avant de passer le relais pour la Cop23 à Bonn l’an prochain, est aux premières loges pour se soucier de l’état des océans. Sur la pollution des océans comme sur la Cop22 ou les partenariats en Afrique, le Maroc peut se montrer volontariste et donner l’exemple par des initiatives audacieuses.
Selon Nature Ecology, "les fonds marins sont contaminés par des polluants organiques persistants. Une pollution qui pèse sur la sécurité alimentaire de centaines de millions de personnes."
L’article à paraître dans Le Monde de demain vendredi 24 février, décrit des mers devenues des poubelles et des ressources halieutiques empoisonnées par des volumes de plastiques et de déchets devenus incontrôlables. "Des kilomètres carrés de déchets qui s’agrègent et tournent (…) en une ronde sinistre, des oiseaux de mer affamés qui se jettent avec voracité sur des bouchons de bouteilles en plastique: il n’y a pas à chercher beaucoup pour déceler que tout ne va pas pour le mieux dans le monde marin", écrit Le Monde.
"Entre le 9 et le 11 février, six cents dauphins globicéphales sont venus s’échouer sur le littoral de Nouvelle-Zélande. Avant cet épisode, les longues côtes du Chili avaient connu en 2016 une série d’atterrissages massifs de milliers de calamars géants, de tonnes de sardines, de dizaines de baleines…", poursuit la journaliste Martine Valo.
La santé de l’océan laisse à désirer. Autour du globe, en guise d’alerte, les symptômes s’étalent à la surface de l’eau en vastes plaques facilement nauséabondes, composées de bancs d’algues gigantesques ou de milliers de méduses flottant en rangs serrés, quand ce ne sont pas quelques irruptions de micro-algues toxiques.
Polluants organiques persistants
Le 13 février, la revue Nature Ecology & Evolution a publié une étude aux conclusions stupéfiantes. Comme le reste de notre environnement, les fonds marins sont contaminés par des polluants organiques persistants.
Des héritages résiduels des industries électriques et pétrolières – polychlorobiphényles (PCB) et polybromodiphényléthers (PBDE) –, voilà ce que les scientifiques ont trouvé dans des crustacés d’un centimètre de long, des amphipodes vivant dans les vertigineuses fosses des Kermadec et des Mariannes par 10.000 mètres de profondeur.
Ils ont même constaté qu’à des centaines de kilomètres de toute terre habitée, ces petites bêtes présentent des teneurs en PCB cinquante fois plus importantes que les crabes du fleuve Liao, l’un des cours d’eau les plus pollués de Chine.
Asphyxie
Même si l’homme cessait dans l’instant de prendre l’océan pour une vaste décharge, il est trop tard pour effacer toutes les traces de ses activités dans les recoins reculés de la planète.
Les sociétés humaines réagissent fort peu aux catastrophes qu’elles engendrent au loin dans la haute mer, un espace qui n’appartient à aucune d’elles. Qu’importe, les poissons meurent en silence.
Mais leur absence pèse déjà sur les 800 millions de personnes dont la sécurité alimentaire et le revenu dépendent de cette manne. Les produits de la mer apportent un cinquième des protéines animales à plus de 3 milliards de personnes.
Les écosystèmes marins souffrent aussi d’asphyxie. Avec le réchauffement de l’eau, les changements du climat ont des effets qui risquent d’être plus fulgurants que sur la terre. Fin 2016, on a notamment appris que la partie nord de la Grande Barrière, le trésor des eaux australiennes, avait connu une grosse poussée de température, qui a engendré un catastrophique épisode de blanchissement des coraux.
Quelques mois plus tard, on s’est aperçu que 700 kilomètres d’entre eux – soit 67% – n’avaient pas survécu. La nouvelle, sans doute la plus inquiétante du moment, a été livrée par Nature, la respectée revue scientifique, le 16 février. L’oxygène dissous dans l’océan a diminué de 2% entre 1960 et 2010, nous préviennent trois océanographes du centre de recherche Geomar et de l’université de Kiel en Allemagne.
Cercle vicieux
Dans les baies sous pression anthropique comme celle du Bengale ou dans le golfe du Mexique, où les cours d’eau charrient quantités d’engrais et autre chimie, l’oxygène manque tellement lors de la saison chaude que la faune marine fuit. Du moins les plus rapides, les autres succombant.
En 2003, un rapport des Nations unies estimait le nombre de ces zones mortes – c’est leur nom – à 150. Quelques années plus tard, on en recensait plus de 400, réparties sur 245.000 km2, de la Baltique aux côtes de Namibie.
L’océan asphyxié pourrait faire passer pour accessoire un autre effet du réchauffement: la montée du niveau des mers. D’une façon comme d’une autre, le problème se rapproche. "Certaines bactéries adorent les zones mortes, elles y produisent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le dioxyde d’azote", explique Jean-Pierre Gattuso, spécialiste français des questions d’acidification de l’eau de mer. Un terrifiant cercle vicieux.
Le chercheur au Laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer (sud-est de la France) se déclarait "surpris" par la rapidité du phénomène révélée par l’étude de Nature, la première vraiment globale sur le sujet. Avant de glisser sobrement: "Tous les organismes eucaryotes sont menacés par le trio infernal: manque d’oxygène, augmentation de l’acidité, réchauffement de la température." Un cocktail fatal.