La revue “Sciences et avenir” interdite au Maroc: Khalfi s'explique
Le ministre pourrait l’autoriser dans les kiosques si les deux miniatures représentant le Prophète étaient supprimées.
Mustapha El Khalfi assume sa décision d’interdire la distribution d’un numéro spécial de la revue "Sciences et avenir".
La rédaction de "Sciences et avenir" s’est élevée mardi 12 janvier contre la décision du ministre de la Communication de censurer son numéro intitulé "Dieu et la science".
L'origine de cette décision est la publication de deux représentations du Prophète tirées d’une biographie datant du 16e siècle et commandée par le sultan Ottoman Mourad III.
Joint par Médias 24, Mustapha El Khalfi refuse le qualificatif de censure et préfère parler de non autorisation de la distribution du numéro en question. "La censure aurait entraîné la fermeture du site Internet du magazine scientifique, ce qui n’a pas été le cas."
Le ministre base son interdiction sur l’article 29 du code de la presse (2002) qui énonce que :
"L'introduction au Maroc de journaux ou écrits périodiques ou non, imprimés en dehors du Maroc, pourra être interdite par décision motivée du ministre de la Communication, lorsqu'ils portent atteinte à la religion islamique, au régime monarchique, à l'intégrité territoriale, au respect dû au Roi ou à l'ordre public".
El Khalfi veut donner une légitimité internationale à sa mesure, grâce aux recommandations de l’Assemblée générale des Nations-unies (21/12/2010) qui interdit la diffamation contre les religions et la diffusion de stéréotypes négatifs envers les groupes religieux.
"Nous n’avons aucun problème avec le corps de l’article, qui est au demeurant très intéressant, mais avec la représentation du Prophète, qui a une connotation négative. Ma décision a été prise le 17 décembre 2015, après avoir vu les miniatures posant problème."
A la question de savoir si les images en question sont des caricatures du prophète, le ministre réfute ce terme, mais avance que sa représentation picturale peut heurter les croyances des musulmans.
"La liberté d’expression est acquise, à condition de respecter la loi et la foi des croyants. Si les photos sont supprimées, il n’y aura aucun problème pour distribuer ce numéro spécial."
Interrogé sur la portée "contre-productive" de cette mesure d’interdiction qui soulève des protestations au Maroc et à l’étranger, El Khalfi répond qu’à l’échelle internationale, il y a une unanimité contre la provocation à l’égard des religions, qui est une source d’instabilité.
"Nous devons lutter contre les amalgames, mais j’assume la responsabilité de ma décision. Je n’ai aucun problème avec le contenu de l’article, car il recèle de bonnes idées et à titre personnel, je trouve que la revue "Sciences et avenir" est très intéressante."
Le ministre conclut que sa mesure n’est pas d’ordre dogmatique, mais s’inscrit simplement dans un référentiel international de non acceptation de la diffamation religieuse.
Après les explications ministérielles, il convient de revenir sur les conséquences de cette décision, qui fait couler beaucoup d’encre et braque les projecteurs sur le Maroc, qui aurait pu se passer de cette nouvelle polémique.
Depuis la révélation de cette "censure-interdiction", les utilisateurs des réseaux sociaux se sont déchaînés sur la toile pour dénoncer une décision "moyenâgeuse et sans fondement".
Le magazine de vulgarisation scientifique a quant à lui fait part de sa stupéfaction et de sa tristesse face à la décision infondée du ministre El Khalfi.
Pour la directrice de rédaction du mensuel, elle "privera de nombreux lecteurs des réflexions qui contribuent à construire des repères et va à l’encontre du dialogue que nous voulons favoriser".
Dominique Leglu poursuit que notre époque "réclame plus que jamais une compréhension approfondie de la science, des cultures, pour favoriser une réelle ouverture au monde".
L’interdiction de la distribution de ce numéro spécial qui se base sur des considérations juridiques et confessionnelles est interprétée comme un énième acte de censure dans les médias étrangers.
Cette incompréhension contribue à brouiller l’image du Maroc, qui se targue d’être une exception en termes de tolérance culturelle et religieuse dans le monde arabo-musulman.
Interrogée au micro de France Inter, la ministre franco-marocaine de l’Education nationale, Najat Vallaud Belkacem, a condamné mercredi 13 janvier cette censure.
Rappelons que l’Etat marocain a décidé, depuis une dizaine d’années, de condamner juridiquement et de censurer toute représentation picturale ou filmée du prophète (film Exodus …).
Devant l’incompréhension et la condamnation qui prévaut, il serait peut-être temps de réviser ce genre de décision dommageable, d’autant plus que les images polémiques sont des enluminures tirées de l’ouvrage "Siyar nabi" (Biographies du prophète) datant du 14e siècle et pas des caricatures insultantes pour la foi des musulmans.
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