Les défenseurs de la darija ont perdu la première bataille
Les lettrés ont débattu entre eux au sujet de la place de la darija dans l'enseignement. Les adversaires de cette option ont le dernier mot, ils sont plus nombreux et plus virulents. Le peuple n'a pas voix au chapitre.
Les défenseurs de la langue arabe contre une éventuelle menace de la darija ont reçu un renfort inattendu. Il s’agit d’un penseur marocain crédible et audible, célèbre également, Hassan Aourid.
Dans le quotidien Al-Massae de ce mercredi matin, et dans une langue bien ciselée comme il en a le secret, Hassan Aourid, dont la langue maternelle est l’amazigh, livre donc une jolie défense de l’arabe.
On en retiendra ici quelques phrases choc:
-«Si on me donnait le choix entre une langue prête à enseigner, le français par exemple; et une langue en cours d’évolution pour devenir une langue d’enseignement, comme la darija, je n’hésiterais pas une seconde: je choisirais le français. Mieux vaut un tiens que deux tu l’auras.»
-«La langue arabe fait face à de nombreux défis, certes. Le pire, c’est l’absence d’avocats compétents, car parmi ceux qui prennent sa défense, nombreux ne la maîtrisent pas». Et de rappeler le célèbre mot que l’on prête à Blachère: les Arabes ont une langue qu’ils ne méritent pas.
-«Ceux qui défendent aujourd’hui la darija ignorent la langue arabe, ne l’aiment pas* et établissent une comparaison injustifiée avec le statut du latin en Europe».
-«Il y a des choses qui ne sont pas négociables».
Bigre!
Mais à qui l’article de Hassan Aourid s’adresse-t-il? A une petite élite qui peut le comprendre. Il donne l’impression d’avoir sacrifié la lisibilité à l’éloquence. Son texte est parfaitement compréhensible … par les érudits comme lui et ceux qui ont une parfaite connaissance de la langue. Mais ni par les lettrés moyens ni par le commun des mortels.
C’est là que se situe le problème.
Langue, écriture et despotisme
Mostafa Safouan est un penseur égyptien célèbre dans son pays et en France. A Paris, il est présenté comme le successeur de Lacan. Il jouit d’une grande considération parmi ses pairs arabes.
Une partie de son œuvre est imprégnée par sa vision de la place de la langue arabe et la place qu’elle a joué, selon lui, dans la perpétuation des despotismes dans les régions arabes.
Cette idée est reprise dans la plupart de ses livres. Elle est centrale dans «Pourquoi le monde arabe n’est pas libre».
Pour lui, la stigmatisation des langues vernaculaires a servi les despotes, puisqu’elle a isolé le peuple de l’accès au savoir, de la pensée, des débats et de la possibilité de s’exprimer. Elle constitue le principal facteur de blocage des sociétés arabes.
Le colonisateur, rappelle-t-il, n’a pas agi différemment puisqu’il a lui aussi stigmatisé les dialectes, les présentant comme incapables de servir de vecteurs à la pensée, à la création de haut niveau, ce qui était un moyen commode de dominer les populations.
Les lettrés, dans le monde arabe, ont joué le jeu. Le savoir était cantonné dans l’arabe classique, de même que les hautes fonctions de l’Etat. De sorte qu’une oligarchie lettrée a de tous temps dominé ces contrées. Les lettrés écrivent en fait les uns pour les autres, et il était et il est encore impossible que naisse une opinion publique sans que l’usage de la darija, comme langue de débat, se répande.
Au Liban et en Egypte, les débats publics se font de plus en plus dans les dialectes locaux. En Egypte, en Tunisie et au Maroc, la darija s’est répandue dans la publicité, s’imposant par la nécessité de l’efficacité, de la lisibilité et de la transmission du message. Sur les chaînes publiques marocaines, les plus forts audimats sont réalisés en darija. Ni en français, ni en arabe classique ou moderne.
Noureddine Ayouch se justifie
Noureddine Ayouch, publicitaire connu, a été le principal organisateur du colloque international sur l’Education qui s’est tenu à Casablanca, les 3 et 4 octobre. La publication des recommandations du colloque a soulevé une tempête de protestations car il y a été question d’expérience pilote pour introduire la darija à l’école.
La polémique a pris une grande ampleur. Sa principale cible fut Noureddine Ayouch, et plus largement une espèce de nébuleuse plus ou moins laïcarde, francophone, voire francophile.
Mardi 12 novembre, Noureddine Ayouch a éprouvé le besoin de s’expliquer, à travers un communiqué où il apparaît sur la défensive.
Le communiqué du publicitaire explique que «des articles de presse et des prises de position ont totalement dénaturé mes déclarations en utilisant des propos fallacieux et mensongers m’accusant notamment de renier l’identité arabe et islamique du Maroc et de vouloir retirer l’enseignement religieux de l’école ».
Il précise que les recommandations sont l’émanation d’un colloque scientifique où plusieurs personnalités : professeurs, linguistes, experts nationaux et internationaux, opérateurs économiques, anciens responsables politiques et société civile, ont débattu pendant deux jours pour proposer modestement des solutions de sortie de crise pour l’enseignement dans notre pays.
Les débats du colloque ont donné lieu à 44 recommandations. Il rappelle les recommandations relatives à la langue maternelle:
- «Il est essentiel d’accueillir les enfants à l’école dans leur langue maternelle. Chaque enfant doit maitriser sa langue maternelle avant d’apprendre une langue seconde, afin d’éviter toute rupture linguistique précoce. L’école maternelle étant davantage destinée à apprendre des compétences transversales que la lecture, l’écriture et le calcul, l’enfant ne doit pas souffrir de barrière linguistique à l’apprentissage de la vie.
- «Faire des langues maternelles dès le préscolaire puis dans les premières années du primaire, la langue d’enseignement pour l’acquisition des savoirs fondamentaux.»
Plus loin : «Il n’est nulle part question de renier l’identité arabo-musulmane du Maroc ou d’attaquer la langue arabe qui doit garder un rôle prépondérant dans l’enseignement. Nos langues officielles sont l’Arabe et le Tamazight».
D’autre part, dans une recommandation relative au préscolaire il est fait le constat suivant :
- «Aujourd’hui 38% des enfants marocains en âge de préscolarisation n’en bénéficient pas. En outre 67% des enfants préscolarisés le sont dans les Msid et Kouttab.»
«Là non plus, il n’est nullement question de retirer l’enseignement religieux de l’école. Nous sommes un pays musulman et le Roi est Amir Al Mouminine. L’école doit procurer un enseignement religieux ouvert et tolérant, en conformité avec notre constitution.
Il est juste question d’appliquer des principes qui ont fait leurs preuves dans d’autres pays. En effet le fait d’accueillir des enfants à l’école dans leur langue maternelle, et de développer le préscolaire contribue fortement à l’amélioration du niveau des élèves et à réduire de manière importante le taux d’abandon scolaire».
«Qu’on arrête de se voiler la face. Les faits sont têtus : notre enseignement est à la dérive et a perdu la confiance de toutes les franges de la population. Aujourd’hui, il est urgent de s’attaquer aux véritables problèmes et d’agir afin d’enrayer cette machine à fabriquer du chômage qu’est devenue l’école marocaine,» conclut le communiqué.
Bref, les idées évoluent lentement, au Maroc comme dans toute société. Et cette petite bataille pour la darija (et non contre l’arabe) a été manifestement perdue. Il reste quelques défenseurs debout, comme Ahmed Assid ou Mokhtar Laghzioui. Quant au petit peuple, il regarde ailleurs, personne ne l’écoute. Et dernière précision : la darija n’est pas du chinois. C’est de l’arabe également.
Moustafa Safouan, Pourquoi le monde arabe n’est pas libre - Politique de l’écriture et terrorisme religieux, traduit de l’anglais par Catherine et Alain Vanier, coll. "Médiations", Denoël, avril 2008, 175p.
*Absolument faux. Les exemples, au Maroc et dans le monde arabe, sont nombreux qui prouvent le contraire. On peut même citer une célèbre intellectuelle, connue au Maghreb et en Orient, agrégée de langue arabe et dirigeant un célèbre portail. Un exemple parmi d’autres.
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