Pr. Zoubair Cherkaoui
Global Director of Innovation chez Huntsman CorporationPourquoi les classements ne remplacent pas les capacités productives
Cette tribune ne critique pas l’ambition d’être bien classé. Elle pose une question différente : et si le Maroc regardait davantage son rang que les capacités qui le produisent ?
En septembre 2025, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle publie l’édition 2025 de l’Indice mondial de l’innovation. Le Maroc gagne neuf places et atteint le 57e rang sur 139 économies. Dans les heures qui suivent, l’OMPIC publie un communiqué : "meilleur classement historique". Le ministère de l’Industrie publie le sien. Les médias reprennent. Les réseaux sociaux amplifient. La progression est célébrée.
Ce scénario s’est reproduit chaque année avec le même indice, et avant lui avec le Doing Business de la Banque mondiale, suspendu en 2021 après des irrégularités dans les données de certains pays. Le Maroc avait consacré des ressources institutionnelles considérables à améliorer son rang dans ce classement, parfois en réformant les indicateurs mesurés plutôt que la réalité sous-jacente. Avec le classement FIFA, avec les indices de compétitivité globale, le réflexe est le même : annoncer, célébrer, passer à autre chose.
Cette tribune ne critique pas l’ambition d’être bien classé. Elle pose une question différente : et si le Maroc regardait davantage son rang que les capacités qui le produisent ?
Ce que le Maroc a construit, et c’est réel
Il faut commencer par là. Le Maroc a mené en trente ans une transformation infrastructurelle remarquable : autoroutes, ports, TGV, énergies renouvelables. L’industrie automobile a exporté 154 milliards de DH en 2025. L’aéronautique s’est imposée. Le phosphate reste un avantage stratégique mondial. Ces réussites sont réelles. Elles ont changé des vies, ouvert des marchés, créé des emplois.
Mais la question n’est pas de savoir si le Maroc progresse. Il progresse. La question est de savoir ce que mesurent vraiment les indices qui célèbrent cette progression.
Ce que le 57e rang dit vraiment
Revenons au GII 2025. Le Maroc est 57e. Mais 57e sur quoi, exactement ? L’indice couvre 80 indicateurs très hétérogènes : institutions, capital humain, infrastructure, sophistication des entreprises, et produits de la créativité. Ce n’est pas un indice de produits innovants marocains.
Parmi les indicateurs qui contribuent le plus au bon classement du Maroc figurent les dépôts de dessins et modèles industriels, emballages, logos, éléments de construction, où le Maroc est 6e mondial, ainsi que les dépôts de marques, où il est 24e. Ce sont des actifs immatériels importants. Mais ils ne mesurent pas directement la capacité d’innovation technologique ou industrielle que le lecteur imagine lorsqu’il entend ce mot. Pendant ce temps, les intrants d’innovation, c’est-à-dire les investissements réels en R&D et le nombre de chercheurs, sont classés 77e [1].
Les dépenses marocaines en R&D restent inférieures à 1% du PIB, contre 3,1% en Allemagne et 5% en Corée du Sud. Et les entreprises marocaines ne représentent que 6 % des brevets déposés au Maroc, le reste venant des universités ou de déposants étrangers [2]. Le 57e rang est réel. Mais il dit quelque chose de très différent de ce qu’on croit y lire.
C’est le syndrome du signal appliqué à lui-même. C’est le syndrome du signal : confondre le thermomètre avec la guérison. Un bon classement peut coexister avec une fièvre non traitée. Et tant qu’on célèbre le thermomètre, on reporte le diagnostic. Le classement progresse. Les capacités profondes, elles, progressent moins vite.
Quel est alors le bon classement ?
La question mérite d’être posée directement. Aucun classement n’est bon ou mauvais en soi. Le GII mesure ce qu’il mesure. Le Doing Business mesurait la facilité administrative, pas la dynamique réelle des entreprises. Le classement FIFA mesure les performances sportives récentes, pas la profondeur du football local. Chaque indice a une méthodologie, des biais, des angles morts.
Le problème n’est pas d’utiliser des classements. C’est de les traiter comme des fins plutôt que comme des signaux partiels. Un classement qui monte alors que les intrants stagnent dit quelque chose d’important : on optimise l’indicateur, pas la réalité. L’économiste Charles Goodhart l’a formulé ainsi : dès qu’une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure [3].
Les vrais indicateurs d’une économie qui monte en gamme sont plus discrets et moins célébrés : le nombre de PME exportatrices de spécialité formées localement, la part de la valeur ajoutée locale dans les secteurs automobile et aéronautique, le nombre de brevets déposés par des entreprises marocaines à l’international, les dépenses privées en R&D. Aucun de ces indicateurs ne fait la une le jour de sa publication.
La différence entre une performance et une capacité
Voilà la distinction que le débat public marocain tarde à intégrer. Une performance est un résultat. Une capacité est ce qui permet de le reproduire, de l’améliorer, de le dépasser.
Être le premier exportateur automobile d’Afrique est une performance. Mais cette performance repose principalement sur des donneurs d’ordre étrangers qui conçoivent, brevètent et décident. Le Maroc demeure principalement positionné sur des activités d’assemblage et de fabrication réalisées à partir de plateformes conçues par des donneurs d’ordre étrangers. Les écosystèmes Renault et Stellantis développent certes une intégration locale croissante, atteignant respectivement 65,5% et 69% en 2025, et des activités d’ingénierie commencent à émerger. Mais la conception des plateformes, les brevets de mobilité, les logiciels embarqués restent l’apanage des donneurs d’ordre. Et faute d’un grand donneur d’ordre national, le Maroc ne bénéficie pas encore d’un marché domestique susceptible de faire émerger les milliers de PME de spécialité qui gravitent autour des grands constructeurs allemands.
Être capable d’assembler est une performance. Être capable de concevoir est une capacité. L’un est un signal. L’autre est ce qui le produit.
Pour l’instant, le Maroc assemble remarquablement bien et commence à développer des capacités de conception dans certains segments. L’enjeu est désormais de faire de ces capacités l’axe principal de la prochaine étape industrielle.
Le Maroc souffre peut-être moins d’un déficit de moyens que d’un déficit de profondeur.
Les grandes usines créent des emplois. Les PME créent des écosystèmes.
Les grands investissements industriels créent des emplois visibles, médiatiques, classables. Ils améliorent les indicateurs. Ils produisent des photos de signature. Mais l’Allemagne ne doit pas sa force à Volkswagen seul. C’est plutôt l’inverse : c’est le tissu dense de PME spécialisées qui a permis l’émergence de ces grands groupes et qui continue de les alimenter en composants de précision, en outillages spécialisés, en solutions chimiques propriétaires. Ces entreprises n’apparaissent dans aucun classement. Elles sont la profondeur invisible sur laquelle repose la performance visible [4].
Le tissu de PME industrielles de spécialité au Maroc reste embryonnaire. L’investissement privé en R&D des entreprises est parmi les plus faibles de la région. Ce n’est pas un manque de talent. C’est l’absence d’un écosystème : concurrence réelle sur les marchés, financement adapté aux actifs immatériels, commande publique exigeante, premier client structurant. Ces conditions n’améliorent aucun classement à court terme. Elles construisent des capacités à long terme.
Pourquoi ce piège est structurel
Ce décalage entre signal et substance n’est pas une question de mauvaise foi. C’est une question d’incitations. Un classement se montre en conférence de presse. Une usine s’inaugure. Un port se photographie. Mais une réforme de la politique de concurrence ne fait pas la une. Une politique d’innovation ne produit pas d’image avant dix ans. La politique adore les résultats visibles. Le développement repose souvent sur des transformations invisibles.
Dans les pays qui ont construit une transformation durable, la question qui suit chaque victoire est immédiate : qu’est-ce qu’on n’a pas encore maîtrisé ? Les entreprises coréennes investissent dans la génération suivante de technologies alors même que leurs produits dominent encore leurs marchés. L’obsolète de demain est financé aujourd’hui. Si une seule priorité devait guider la prochaine décennie industrielle marocaine, ce serait celle-là : passer d’une politique des résultats visibles à une politique des capacités durables. Non pas en abandonnant les grands projets, mais en posant systématiquement la question : quel savoir-faire marocain ce projet laisse-t-il derrière lui ?
Les leviers sont connus : renforcer la concurrence sur les marchés, financer les actifs immatériels, faire de la commande publique un premier client structurant pour les PME innovantes, soutenir l’émergence d’un tissu industriel de spécialité. Aucun de ces sujets n’améliore un classement rapidement. Tous construisent des capacités qui, elles, finissent par tout améliorer.
Le rang est un signal. Un signal utile, mais partial. Il ne devrait jamais devenir un projet.
-oOo-
Références
[1] OMPI, Indice mondial de l’innovation (GII) 2025. Maroc classé 57e sur 139 économies (vs 66e en 2024). Intrants d’innovation (innovation inputs) : 77e. Résultats d’innovation (outputs) : 51e. 6e mondial pour les dépôts de dessins et modèles industriels par PIB. 24e pour les dépôts de marques.
[2] OMPIC, Bilan 2024 : 2 926 demandes de brevets reçues, dont 858 d’origine marocaine (29%). Répartition des brevets marocains : universités 60%, entreprises 20%, personnes physiques 15%. Les entreprises marocaines représentent ainsi environ 6% du total des brevets déposés. Nations Unies, Annuaire statistique 2025 : dépenses R&D Maroc inférieures à 1% du PIB, Allemagne 3,1 %, Corée du Sud 5,0%.
[3] Goodhart C., Problems of Monetary Management : The U.K. Experience, 1975. Formulé comme loi générale par Marilyn Strathern, 1997 : "Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure"
[4] Simon Hermann, Hidden Champions of the 21st Century, Springer, 2009. Hausmann R. et al., The Atlas of Economic Complexity, Harvard Kennedy School, 2011.
à lire aussi
Article : La CGEM échange avec le Parti de l’Istiqlal sur les priorités économiques
La CGEM a accueilli une délégation du Parti de l’Istiqlal, conduite par son secrétaire général Nizar Baraka. Les deux parties ont échangé sur leurs priorités économiques et partagé leurs points de vue sur plusieurs sujets liés aux entreprises, à l’investissement et à l’emploi.
Article : DGI : les principales échéances fiscales à respecter avant le 31 juillet
La Direction générale des impôts rappelle que plusieurs déclarations et paiements doivent être effectués au plus tard le 31 juillet 2026. Ils concernent notamment la TVA, les délais de paiement, les retenues à la source et les auto-entrepreneurs.
Article : Les voyageurs à l’épreuve de l’EES, le nouveau système de contrôle aux frontières européennes
Présenté par l’Union européenne comme un outil de modernisation et de sécurisation des contrôles, le système européen d’entrée/sortie (EES) suscite également des interrogations sur son impact à court terme, notamment en raison des délais supplémentaires qu’il pourrait entraîner pour certains voyageurs.
Article : Casablanca renforce la gestion technique de trois trémies stratégiques
Après avoir engagé des travaux de sécurisation sur les tunnels des Almohades et de Dakar, Casa aménagement prévoit désormais d'assurer, pendant un an, l'exploitation technique et la gestion opérationnelle de trois trémies majeures de la métropole, afin de garantir leur fonctionnement continu.
Article : Le Complexe Mohammed VI de formation professionnelle remis aux autorités maliennes sur instructions royales
Édifié sur une superficie de 5.200 m² à Bamako, le Complexe Mohammed VI de formation professionnelle, remis aux autorités maliennes sur instructions royales, accueillera près de 1.000 stagiaires par an dans 21 filières, dont 12 dédiées aux métiers du BTP et 9 aux secteurs du tourisme, de l'hôtellerie et de la restauration.
Article : Bourse de Casablanca. Le MASI termine en hausse de 0,43%
La Bourse de Casablanca a terminé la dernière séance de la semaine sur une note positive. Le MASI s'est apprécié de 0,43%, réduisant légèrement ses pertes depuis le début de l'année, dans un marché ayant généré près de 165 MDH de transactions, exclusivement sur le marché central.