Comment finissent les empires
De Rome à l’Empire britannique, l’Histoire montre que les grandes puissances finissent toujours par être confrontées aux limites de leur domination.
Le 4 juillet dernier, les États-Unis ont célébré le 250ᵉ anniversaire de leur déclaration d’indépendance, sur fond de reprise des tensions avec l’Iran autour de l’avenir du détroit d’Ormuz.
De la guerre du Vietnam à celles d’Afghanistan et d’Irak, de la confrontation avec le bloc communiste à celle qui l’oppose aujourd’hui à la Chine, l’Amérique est engagée depuis des décennies dans des conflits et des rivalités géopolitiques visant à préserver sa suprématie et à affirmer son influence à l’échelle mondiale. De la révolution fondatrice à la puissance dominante actuelle, l’histoire des États-Unis s’inscrit dans une dynamique classique de construction et d’affirmation d’une puissance globale.
L’humanité a déjà connu, par le passé, d’autres puissances qui ont exercé leur domination pendant parfois plusieurs siècles avant de décliner et de disparaître. L’Empire romain a ainsi dominé pendant près de cinq siècles une grande partie de l’Europe, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Son déclin s’explique par plusieurs facteurs, parmi lesquels la corruption des élites, les crises économiques, les guerres civiles et les invasions extérieures. L’Empire ottoman a duré presque aussi longtemps avant de s’affaiblir au début du XXᵉ siècle, laissant place à d’autres puissances européennes, notamment les empires britannique et français, qui ont redessiné la carte de l’Europe et du monde arabe en fonction de leurs propres intérêts.
L’Empire britannique, comme l’Empire français, a étendu ses territoires et son influence bien au-delà de l’Europe, sur une grande partie des terres émergées de la planète. De la Chine à l’Inde, de l’Australie à la Nouvelle-Zélande, sur chaque rivage et chaque île accessible, les Britanniques plantaient leur drapeau, diffusaient leur langue et développaient leur commerce. En dominant ainsi les mers, ils ont dominé le monde. Le déclin de ce vaste empire a été précipité par les deux guerres mondiales entre Européens, mais aussi par la montée en puissance des États-Unis, ancienne colonie britannique, et par les mouvements d’indépendance des anciennes colonies.
C’est cet Empire britannique qui a contribué à l’émergence de la puissance américaine, appelée à dominer le monde depuis le siècle dernier jusqu’à aujourd’hui. D’une puissance régionale au XIXᵉ siècle à l’hégémonie mondiale actuelle, les États-Unis ont hérité des Britanniques l’importance stratégique du pouvoir naval, aussi bien pour le commerce que pour la guerre. Dès leur indépendance, ils ont construit leur influence internationale sur leur capacité à contrôler les mers et les détroits afin de soutenir leur expansion. Si les Pères fondateurs américains entendaient rompre avec la tutelle britannique, ils n’ont pas rompu avec une logique de puissance, et plus particulièrement avec celle d’une puissance maritime.
Les Américains ont, en réalité, repris certains principes développés par le géographe britannique Halford Mackinder (1861-1947), qui considérait que la domination de l’Eurasie — le "Heartland" — constituait un facteur déterminant de la puissance mondiale. Ils y ont ajouté l’approche du géopoliticien américain Nicholas Spykman (1893-1943), qui a mis en avant l’importance des "Rimlands", ces zones littorales de l’Eurasie considérées comme essentielles pour exercer un contrôle stratégique sur l’économie mondiale. C’est cette logique qui a largement guidé la stratégie américaine durant la guerre froide et qui continue d’influencer sa politique actuelle, notamment face à l’Iran et aux enjeux liés à la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.
Mais ce ne sont pas uniquement ces stratégies, aussi élaborées soient-elles, qui permettent à une puissance de régner indéfiniment sur le monde. Une puissance dominante ne disparaît jamais brutalement et en un instant. C’est une érosion progressive, inscrite dans le temps long, qui conduit au déclin et qui finit par toucher toutes les puissances lorsqu’elles atteignent leur apogée. L’Empire romain a mis plusieurs siècles à décliner. Quant à l’Empire britannique, il a également perdu progressivement ses colonies au cours du XXᵉ siècle, tout en se transformant intelligemment en Commonwealth afin de préserver l’influence et le prestige de la Couronne. Le déclin d’un empire ressemble ainsi davantage à une longue descente et à une érosion silencieuse qu’à un effondrement brutal et soudain.
La puissance face à l’épreuve du temps
L’Histoire des déclins des anciens empires ne retient jamais le jour exact de leur chute. Elle retient surtout l’usure du temps, les défaites face aux obstacles accumulés, les défaillances des dirigeants, leur corruption et leur perte de légitimité aux yeux de leurs peuples. Elle souligne également la montée de puissances concurrentes, plus aguerries, plus organisées et mieux préparées. Aujourd’hui, l’essor économique de la Chine constitue le principal défi auquel sont confrontés les États-Unis. Longtemps affaiblie par les puissances européennes, la Chine semble prendre sa revanche sur l’histoire et sur les épreuves que l’Occident lui a imposées.
Quant aux États-Unis, depuis la fin du second conflit mondial, ils semblent ne sortir d’un conflit que pour s’engager dans un autre. La guerre froide, puis l’effondrement du bloc de l’Est, ont profondément structuré la stratégie américaine à l’international, fondée sur une capacité d’intervention dans plusieurs conflits simultanément, parfois en dehors du cadre du droit international. Cette tendance s’est accentuée depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, lui qui avait pourtant promis de se concentrer sur les enjeux intérieurs et l’amélioration du niveau de vie des citoyens américains plutôt que de poursuivre des engagements militaires aux conséquences imprévisibles. Depuis son retour à la Maison-Blanche, sa stratégie vise à rétablir la souveraineté industrielle et commerciale américaine face à la Chine et à l’Europe, tout en remettant en question certains des fondements de la mondialisation construite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Depuis la libération de l’Europe du nazisme, le modèle américain a fait rêver plusieurs générations, en Europe comme dans le reste du monde. Les États-Unis disposaient d’une économie libérale prospère et dynamique. Leur production culturelle, notamment à travers Hollywood, a exercé une influence considérable sur la jeunesse mondiale. Leur armée était perçue comme puissante et difficilement contestable, tandis que le dollar s’imposait comme la monnaie centrale des échanges internationaux. À partir des attentats terroristes du 11 septembre 2001, cette image commence à évoluer profondément. Washington s’engage alors dans une série d’interventions militaires contre ceux qu’il considère comme des menaces, dans une volonté de riposte et de restauration de son autorité.
Le budget de la défense américaine a depuis fortement augmenté, atteignant aujourd’hui près de 900 milliards de dollars, avec des projections évoquant une hausse pouvant aller jusqu’à 1 500 milliards dans les prochaines années. Une part considérable de ces ressources alimente le complexe militaro-industriel, devenu un acteur majeur de la vie économique et politique du pays. Des moyens considérables sont nécessaires pour maintenir les quelque deux cent mille militaires déployés sur les 800 bases américaines réparties à travers le monde. Cette présence militaire contribue à préserver la capacité d’influence des États-Unis dans des régions stratégiques, à contenir leurs concurrents et à soutenir leurs alliés en période de crise.
Mais l’économie obéit à ses propres règles lorsqu’il s’agit de préserver la puissance et le dynamisme d’un pays comme les États-Unis, désormais confronté à la concurrence croissante de la Chine. La dette publique américaine, devenue considérable, devrait atteindre près de 40 000 milliards de dollars cette année. Elle continue de progresser rapidement et constitue un défi majeur pour l’administration Trump. Sa maîtrise dépendra des choix politiques, des réformes fiscales et de la capacité à réduire les déficits. Le coût du service de la dette représente à lui seul un enjeu important pour l’économie américaine, en raison de ses conséquences potentielles sur la croissance, l’inflation et les taux d’intérêt.
Tous les empires que l’humanité a connus se sont construits sur une armée puissante, une économie solide et un idéal capable de faire rêver. Mais la force, à elle seule, n’a jamais suffi à assurer leur pérennité. Ceux bâtis autour d’un seul homme ont souvent fini par s’effondrer après la disparition de leur dirigeant, comme ce fut le cas avec Alexandre le Grand. Napoléon Bonaparte, quant à lui, a contribué à sa propre chute en lançant notamment l’invasion de la Russie et en menant des guerres sur plusieurs fronts simultanément.
La leçon à retenir est que lorsqu’un dirigeant ne se fixe aucune limite dans sa quête de conquête et cède à des ambitions démesurées, il finit inévitablement par épuiser les ressources de son pays, précipiter le déclin de son empire et, au final, se faire davantage d’ennemis que d’alliés. C’est cette leçon que les puissances mondiales actuelles devraient prendre en considération afin de construire une paix plus inclusive, bénéfique à l’ensemble de l’humanité.
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