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Rachid Guerraoui : “Le Maroc n’est pas condamné à la vassalité technologique”

Invité du 12/13 spécial Gitex Africa à Marrakech, Rachid Guerraoui, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), livre une lecture pragmatique des effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi, la souveraineté numérique et les choix stratégiques du Maroc.

Rachid Guerraoui : “Le Maroc n’est pas condamné à la vassalité technologique”
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Le 11 avril 2026 à 10h47 | Modifié 11 avril 2026 à 12h05

Sur le plateau spécial Gitex du 12/13 en direct de Marrakech, Rachid Guerraoui a évoqué les risques réels liés à l’IA, tout en défendant une ligne claire : investir dans le savoir, miser sur des projets concrets et adapter localement des solutions existantes pour éviter une dépendance technologique subie.

Médias24. Le titre de votre masterclass était volontairement provocateur : “Sommes-nous condamnés au chômage et à la vassalité à l’ère de l’intelligence artificielle ?” L’IA représente-t-elle aujourd’hui un risque réel de dépendance pour un pays comme le Maroc ?

Rachid Guerraoui. Cette masterclass et ce titre ont été choisis conjointement avec l’ambassade de Suisse au Maroc, qui a proposé cet événement. Il y a énormément de liens entre les deux pays du point de vue du savoir. Il y a des accords entre l’École polytechnique fédérale de Lausanne et l’Université Mohammed VI au Maroc. Dans ce cadre-là, se poser cette question orientée vers le savoir avait du sens.

Sommes-nous condamnés au chômage et à la vassalité à l’ère de l’IA ? Il y a un risque. Le risque est majeur. Encore une fois, les avis sont partagés dans ce domaine, mais certains sont très tranchés et alarmants. Ils pourraient laisser penser que des pays, de manière générale, développés, sous-développés ou en cours de développement, sont extrêmement menacés par un chômage drastique.

- Dans le cas du Maroc, quelle est votre lecture ?

- Dans le cas du Maroc, encore une fois, les prédictions en science en général, et dans ce domaine en particulier, sont toujours très compliquées, très hasardeuses.

Clairement, il y a un risque pour certains métiers, mais je reste quand même optimiste parce que nous avons, au Maroc, comme je l’ai dit tout à l’heure, misé sur le savoir. Nous avons de petites têtes brunes très bien formées. Nous avons des ingénieurs, des techniciens. Il va nous falloir surfer sur cette vague-là.

Je reste relativement optimiste en me disant que, certes, certains secteurs vont être touchés, mais que dans l’ensemble, si on arrive à orienter notre savoir vers ce qui pourrait faire de nous une locomotive dans ce domaine, alors peut-être qu’on aura de beaux jours devant nous.

- Est-on encore dans un schéma où certains pays produisent les technologies, donc les outils et les solutions d’IA, tandis que d’autres se contentent uniquement de les consommer ? Où se situe aujourd’hui, objectivement, le Maroc ?

- Clairement, il y a deux pays qui produisent ces technologies : les États-Unis et, depuis quelques années, la Chine. Ce sont les deux pays qui produisent, et le reste du monde consomme. Maintenant, il y a plusieurs manières de consommer.

- Même les Européens consomment ?

- Oui, même les Européens consomment, même s’il y a des tentatives en Europe d’essayer de concurrencer, avec des initiatives françaises, allemandes, etc., ils restent des consommateurs. Maintenant, tout le monde n’est pas condamné à la vassalité.

On peut faire, en particulier au Maroc, on peut surfer sur la vague de manière intelligente. Sans être trop technique, on peut, entre guillemets, télécharger des solutions d’IA open source qui existent, donc qui sont à la disposition de tout le monde, les adapter au contexte local, les déployer sur des machines locales et presque couper Internet, c’est-à-dire assurer une certaine souveraineté.

- Une souverainté relative... 

- Oui. Mais c’est possible. Après, cela veut dire qu’il faut aller dans cette direction-là plutôt que de signer des accords aveugles avec des partenaires américains ou, je n’ai rien contre les États-Unis en particulier, mais avec des partenaires producteurs de ces technologies, sans maîtriser notre partie, qui pourrait être une partie téléchargée, comme je dis, sur Internet, des parties open source. Donc, je pense qu’on n’est pas condamné à la vassalité.

- Revenons à l’emploi et au risque, ou à l’opportunité, que représente l’IA pour les emplois dans un contexte comme celui du Maroc. On entend tout et son contraire sur son impact. Va-t-elle détruire plus d’emplois qu’elle n’en créera ? La question se pose aussi pour des métiers comme ceux liés à l’offshoring. Où se situe la vérité selon vous ? Le curseur est-il davantage du côté du risque ou de l’opportunité ?

- En toute honnêteté, je n’en sais strictement rien. Ce qui me semble être une voie, ou des voies de salut, c’est, d’abord, les métiers manuels. Je pense qu’on n’est pas encore arrivé au stade où l’IA peut… Je ne peux pas lui confier ma tête ou ma barbe pour être coiffé avec des ciseaux confiés à un robot. On n’y est pas encore.

Et on n’y est pas, non pas seulement pour des raisons de responsabilité ou d’émotion, mais parce que l’IA n’arrive pas aujourd’hui à représenter le monde physique comme elle arrive à le faire pour du texte, où elle a montré des capacités extraordinaires.

Donc, les métiers manuels, on n’est pas près de s’y faire remplacer. On a tout intérêt, en tant que pays, à aller vers une capacitation de ces métiers-là, avec une formation professionnelle qui pourrait utiliser les outils de l’IA. Mais le plombier, l’électricien, le coiffeur, l’infirmière, ce sont des métiers, à mon avis, qu’il nous faut encourager.

Deuxièmement, il y a les métiers des concepteurs de l’IA. Aujourd’hui, les ingénieurs chez Google ou chez DeepMind sont plus payés que Hakimi. Pour la première fois dans l’histoire, on paie ces gens-là un argent fou, parce qu’ils sont rares. Si, au Maroc, on développe - et on peut le faire - des profils perfectionnés capables de construire une IA marocaine, ils trouveront du travail.

Donc, d’un côté, la formation professionnelle ; de l’autre, les experts de l’IA. Mais je pense qu’il y a aussi, au milieu, des gens qui sont à la frontière entre l’IA et le monde réel. Par exemple, dans le milieu médical, il faut clairement que le médecin de demain sache utiliser un chat conversationnel, des systèmes comme ça. Donc il faut qu’il se forme. Mais je pense que si le médecin sait utiliser ces outils-là et en connaît les faiblesses, il ne craint rien pour son avenir.

Même chose pour les avocats. Mais, comme vous l’avez dit, il y a peut-être des métiers, certaines branches de l’outsourcing, certaines branches de la traduction, qu’il va falloir compléter par d’autres compétences que le simple fait de traduire ou de répondre de manière automatique à des gens. Il faut s’adapter en utilisant les outils de l’IA.

- Il y a un autre enjeu central : celui de la création de valeur. Qui capte réellement la richesse produite par l’intelligence artificielle ?

- Aujourd’hui, contrairement peut-être à ce que beaucoup de gens pensent, 95% des projets d’IA échouent. Donc, on est encore dans une valeur ajoutée très faible, à part chez quelques grands acteurs. On n’a pas encore vu les retombées économiques claires.

Mais moi, je persiste à penser que ces retombées finiront par arriver. À nous d’être suffisamment agiles et surtout de lancer quelques projets, en disant : on va miser sur, je ne sais pas, des systèmes de recommandation pour le tourisme au Maroc, ou bien une nouvelle forme de circulation, la gestion des flux au Maroc.

Lancer des projets comme ça, essayer de miser dessus. Et si cela marche, cela peut faire de nous des exportateurs d’une informatique - pour moi, l’IA, c’est de l’informatique - adaptée au contexte marocain, au contexte africain, etc.

- Justement, parlons du Maroc plus précisément. Le pays affiche des ambitions fortes en matière de souveraineté numérique, de transition numérique et d’intelligence artificielle. Mais, sincèrement, ces ambitions sont-elles réalistes compte tenu du contexte marocain ?

- Je pense qu’il est important d’afficher ces ambitions-là. C’est déjà bien de dire qu’on veut y arriver. Parce qu’il y a beaucoup de pays qui disent qu’on va revenir à l’âge du stylo, du papier, etc. Et ça, c’est dangereux. Mettre la tête dans le sable, ce n’est pas une solution.

Afficher ces ambitions, c’est important. On dispose de la matière grise. On a des ingénieurs extrêmement bien formés. Les écoles marocaines, l’ENSIAS, l’EMI, l’UM6P, forment des gens extraordinaires. Les Marocains de l’X ou de l’École polytechnique aussi. Donc, on a cela.

- Maintenant, qu’est-ce qu’on n’a pas ?

- Je pense qu’on manque peut-être, parfois, de projets concrets dans lesquels se lancer. Et ce n’est pas grave si cela ne marche pas. Il faut confier ces projets-là à des acteurs locaux. À mon avis, il faut se lancer un peu, en disant qu’on veut faire tel ou tel système informatique pour, je ne sais pas, la signature électronique, ou arrêter de légaliser les choses comme on le fait encore, sur des sujets concrets pour les Marocains. Et si cela ne marche pas, ce n’est pas grave.

- Cela appelle à un changement de mindset, à l’américaine... 

- Faire confiance aux acteurs locaux. Encore une fois, peut-être en partenariat avec des étrangers, en direct ou indirect, en téléchargeant ces logiciels. Mais il nous faut, à mon avis, arrêter de penser qu’on doit s’associer avec les géants du numérique pour tout ce qu’on fait actuellement dans ce domaine dans notre pays.

- Revenons au concept de vassalité, avec une question précise : que devrait faire le Maroc, en tant que pays, pour éviter cette vassalité technologique ? Quelles devraient être ses priorités stratégiques ?

- Encore une fois, il faut être très pragmatique. Énormément d’entreprises au Maroc, et de personnes à titre individuel, utilisent ce qu’on appelle les agents conversationnels : ChatGPT, Gemini, etc.

Je me dis : pourquoi ne pas, encore une fois, confier à certains secteurs marocains, peut-être du privé ou du public, le fait de faire tourner des modèles open source, qui ne sont pas moins bons que ChatGPT et Gemini, au Maroc, dans un contexte marocain, et les offrir aux entreprises marocaines, aux citoyens marocains, etc. ?

Alors, il faut des incentives, comme on dit. Il faut les encourager à le faire. Mais je pense qu’il faut qu’on fasse ce pas-là. Et il y a des solutions techniques qui nous permettent de déployer des modèles, des agents conversationnels, sur le territoire marocain, avec quelques machines et quelques GPU.

- C’est ce que les Chinois ont fait quasiment avec DeepSeek.

- Voilà, c’est ce que les Chinois ont fait avec DeepSeek. Et ce que je ne pensais même pas possible avec quelques machines l’est devenu aujourd’hui. On a des solutions techniques qui nous permettraient, avec quatre ou cinq machines, de faire tourner les plus gros modèles du monde dans certains secteurs du Maroc.

Évidemment, on ne va pas répondre à des millions de requêtes par seconde. Mais une administration marocaine n’a pas besoin de répondre à des millions de requêtes par seconde. Il y aura peut-être des centaines de requêtes. Et là, il y a des logiciels qui existent. À nous de nous jeter à l’eau et d’essayer de faire en sorte que cela marche.

- On parle souvent de la nécessité d’adopter une IA responsable, éthique, au service des citoyens. Mais comment concilier innovation, performance économique et responsabilité dans le développement d’une IA ?

- Mon avis n’est peut-être pas très politiquement correct, mais je pense que nous sommes de tout petits acteurs. Comment diable pourrions-nous décréter que nous allons faire une IA éthique ? Je pense qu’on n’a pas toutes les cartes en main.

Ce qu’on peut faire, encore une fois, c’est au moins avoir une IA déployée chez nous, contextualisée chez nous. Et peut-être qu’à ce moment-là, on peut responsabiliser tel ou tel citoyen, telle ou telle entreprise, quand elle utilise l’IA. Quand quelqu’un poste quelque chose sur Facebook, pouvoir lui dire : attention, c’est de la diffamation, et pouvoir retrouver la personne.

Mais déclarer et décréter qu’il faut une IA éthique… la France n’y arrive pas, l’Allemagne n’y arrive pas, les États-Unis n’en veulent pas. Donc, qui sommes-nous pour nous ériger en gendarmes du monde ? Ce sont des postures. Malheureusement, je dis bien malheureusement, parce que c’est important, mais malheureusement, c’est voué à l’échec.

- Revenons au titre de votre masterclass. Sommes-nous condamnés à l’échec quand on parle d’IA dans le contexte marocain ?

- Non, je ne pense pas du tout que nous soyons condamnés à l’échec. Il faut qu’on continue à investir dans le savoir. On a pris de l’avance par rapport à énormément de pays. Il faut continuer à investir là-dedans.

Et ce serait bien, à mon avis, que nos ingénieurs… Je leur dis souvent : lisez des livres, apprenez ce qu’on appelle les soft skills, etc. Parce que l’avenir sera à la frontière entre le monde virtuel et le monde réel.

L’ingénieur informaticien classique, enfermé dans sa chambre à faire de la programmation pure et dure, risque d’être dépassé par la machine. En revanche, l’ingénieur qui connaît le monde réel, qui peut parler biologie, qui peut parler géologie, là, cela va être plus compliqué.

Donc, je suis optimiste. On a de bonnes formations. Il faut continuer dans ce sens et se jeter à l’eau avec des projets concrets.

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Le 11 avril 2026 à 10h47

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