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La victimologie, discipline essentielle à l’accompagnement des victimes au Maroc

Dans leur ouvrage "Précis de victimologie à l’usage du Maroc", la psychologue Widiane Chakkouche, le psychiatre Gérard Lopez et le professeur Mohamed Jaouhar décortiquent les disciplines qui composent la victimologie et, pour la première fois, en livrent une approche proprement adaptée au contexte socioculturel marocain.

La victimologie, discipline essentielle à l’accompagnement des victimes au Maroc
Solène Paillard
Le 25 février 2021 à 16h21 | Modifié 10 avril 2021 à 23h21

La faculté des sciences de la santé de l’université Mundiapolis et le Centre du Psychotrauma à Casablanca ont organisé, mercredi 24 février, un wébinaire sur le thème "La victimologie, discipline émergente au Maroc".

La conférence a été longuement animée Widiane Chakkouche, psychologue clinicienne et docteur en psychologie, spécialisée en victimologie et psychotraumatologie, et Gérard Lopez, psychiatre, pionnier de la victimologie en France et cofondateur de l’Institut de victimologie de Paris.

D’abord, qu’est-ce que la victimologie ? "C’est le domaine des sciences criminelles qui s’intéresse aux conséquences psychotraumatiques et socio-juridiques des actes criminels sur la personne qui en est victime", explique avec simplicité Abdeslam Drissi, directeur pédagogique de la faculté des sciences de la santé de l’université Mundiapolis.

Il ajoute : "Au Maroc, la victimologie est une discipline émergente. Elle vise l’aide et le soutien aux victimes, ainsi qu’une meilleure compréhension des conséquences psychologiques et sociales sur le corps socio-communautaire. La victimologie est au carrefour de plusieurs disciplines : la psychologie, la psychiatrie, la sociologie, le droit, l’éducation et le culturel, la prévention et la répression."

Pour la petite histoire, la victimologie est une interdiscipline introduite dans les années 30 par un avocat pénaliste roumain, Benjamin Mendelsohn, et un sociologue allemand installé aux Etats-Unis, Hans von Hentig. "Tous deux ont réfléchi à la manière dont les victimes, qui étaient alors peu prises en considération durant les procès pénaux, pouvaient justement y être mieux intégrées. Benjamin Mendelsohn pensait qu’il fallait aider les victimes sur le plan social (il avait notamment imaginé des cliniques uniquement réservées aux victimes), psychologique, mais aussi juridique. La connaissance du droit pour venir en aide aux victimes est en effet fondamentale, afin de leur faire savoir que ce qu’elles subissent est grave et interdit par la loi – ce dont elles n’ont pas forcément conscience", explique de son côté Gérard Lopez.

"La culture influence beaucoup notre représentation de la victime"

Ensuite, qu’est-ce qu’une victime ? "C’est une personne ou une institution qui a subi un préjudice reconnu par un texte, une loi ou un règlement. Autrement dit, on ne peut être victime que si un texte, une loi ou un règlement vous confère un statut qui vous donne des droits", souligne Gérard Lopez. Une précision toutefois : toutes les victimes ne sont pas des victimes de crimes. "Il y a différents types de victimes : les personnes qui survivent à des catastrophes naturelles, par exemple, ne sont pas victimes d’un crime."

Autre précision importante : "Toutes les victimes ne sont pas psycho-traumatisées : la victimologie ne se limite pas au psychotraumatisme, même si elle en est évidemment un élément très important." Autrement dit, plusieurs personnes peuvent avoir été exposées à un même évènement potentiellement traumatisant, mais toutes ne développeront pas un traumatisme.

C’est notamment ce qu’explique Gérard Lopez dans un ouvrage publié en octobre 2020, intitulé "Précis de victimologie à l’usage du Maroc" (éditions Thyma, 110 DH), qu’il a coécrit avec Widiane Chakkouche et Mohamed Jaouhar, professeur à l’université Hassan II de Casablanca, spécialisé en science criminelle. Il y souligne l’importance des sciences humaines dans l’approche et la représentation sociales de la victime, en particulier dans les sociétés monothéistes. Il s’en explique : "Plusieurs études, notamment en France, ont montré que certains juges fondent leur décision sur des éléments très subjectifs. Dans de très nombreux cas, les décisions de justice sont subjectives. Cela signifie que la représentation que l’on se fait d’une victime, c’est quelque chose de très important dans la tête de la société, des juges… Dans les pays monothéistes, les victimes sont très importantes. Pourquoi ? Parce que ce ne sont que dans les pays où le monothéisme a été, et continue d’être, très important, que les victimes sont innocentes : Jésus a été assassiné alors qu’il était innocent ; le prophète Mohammed a été contraint de fuir lorsqu’il a déclaré qu’il n’y avait qu’un seul dieu... Dans notre ère culturelle, les victimes fondatrices sont innocentes, ce qui confère une vision plutôt positive des victimes en général. Mais, hélas, le sacrifice est également très valorisé dans nos cultures : dans nos esprits de monothéistes chrétiens, juifs et musulmans, les victimes sont certes innocentes, mais le sacrifice, c’est bien aussi ! Preuve que la notion de victime a un rapport direct avec les divinités : le terme "victime" vient du latin "victima" et du grec "thyma", qui signifie "sujet offert en sacrifice aux dieux". La culture influence donc beaucoup notre représentation de la victime. C’est là toute l’importance des sciences humaines, en particulier de la philosophie, de l’histoire, des sciences politiques et, même, de la théologie."

Un ouvrage adapté au contexte marocain

Ce livre, Widiane Chakkouche en a elle aussi longuement parlé. Elle est revenue sur ce qui n’était au départ qu’un projet qui a germé "entre 2014 et 2015" alors qu’elle collaborait, avec Gérard Lopez, à une formation dispensée à l’Institut des sciences et de la santé de l’université Hassan Ier de Settat. Le psychiatre français est en effet le coordinateur du réseau européen de la chaire Unesco baptisée "Aborder la violence : un défi transdisciplinaire", avec laquelle il organise des formations dédiées à la victimologie dans plusieurs pays, dont le Maroc.

"Nous avions été surpris de constater une forte demande concernant cette formation. Le public était divers et varié : des juges, des membres de la protection civile et de la police nationale, des éducateurs, des infirmiers, des psychologues, des médecins… Nous avons alors jugé pertinent de rédiger un ouvrage sur la victimologie qui soit adapté à la culture et aux représentations sociales marocaines", se souvient Widiane Chakkouche.

En France, la psychologue a travaillé plusieurs années au Centre du Psychotrauma de Paris (CPIV), dont elle a ouvert une antenne à Casablanca en 2018. "J’étais régulièrement en contact avec des personnes psychotraumatisées, notamment maghrébines. Pendant les printemps arabes, j’étais parmi les seules du centre à parler arabe : je me suis retrouvée à prendre en charge beaucoup de monde, avec une longue liste d’attente… J’ai donc eu une expérience enrichissante, mais sur le sol français, c’est-à-dire avec des représentations sociales françaises. Il me manquait une expérience marocaine. Ça n’est qu’à mon retour au Maroc que j’ai rencontré des victimes psychotraumatisées marocaines, qui baignaient dans les représentations sociales et les dimensions culturelles marocaines. C’est cette expérience qui m’a permis de compléter cet ouvrage et de le rendre accessible et adapté à la réalité marocaine."

L’ouvrage s’adresse aux étudiants, juristes, professionnels de santé, travailleurs sociaux et membres associatifs. Un annuaire de toutes les associations marocaines d’aide aux victimes y est également disponible.

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Tags : victimologie
Solène Paillard
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