A Derb Ghallef, les commerçants s'adaptent à la fin de la contrebande
Quatre mois après la fermeture de Bab Sebta aux contrebandiers qui inondaient les marchés marocains, visite à Derb Ghallef à Casablanca, où certains commerçants ont baissé le rideau mais beaucoup d'autres se sont progressivement reconvertis dans la vente de marchandises légales. Reportage.
Mardi 18 février 2020, marché de Derb Ghallaf. Après avoir fait le tour d’une quinzaine de boutiques dans l’aile réservée aux commerces alimentaires, il y a indéniablement peu de produits de contrebande.
La contrebande progressivement remplacée par des produits dûment facturés
Dans un premier temps méfiants, plusieurs commerçants visiblement oisifs se sont attroupés pour nous faire part de leur désœuvrement lié indirectement à la fin de la contrebande issue de Sebta.
Selon leur « Amine » (doyen), depuis l’arrêt de l’entrée des produits alimentaires de contrebande, 80% des marchandises vendues à Derb Ghallab proviennent de sociétés qui leur délivrent des factures.
« Que ce soit des produits alimentaires (thon, riz, maïs, fromages …) ou ménagers, ils sont désormais issus de producteurs locaux ou de sociétés d’importation qui payent toutes leurs taxes (TVA …).
« Les transactions au noir et en cash sont de moins en moins courantes et doivent représenter 20% mais cette part ne va pas cesser de diminuer à l’avenir jusqu’à disparaitre dans moins de cinq années".
Les prix ont flambé puis revenus à la quasi-normale
A la question de savoir si les prix des produits légaux avaient flambé, notre interlocuteur déclare que c’était le cas au lendemain de l’arrêt de la contrebande mais que les choses sont en train de changer.
« En fait, avec la baisse des tarifs douaniers, la différence avec les produits issus de la contrebande est en train de s’amenuiser.
« Du coup, on ne peut pas dire que l’arrêt du trafic a provoqué une crise à Derb Ghallaf car s’il y a une crise, c’est d’abord et surtout à cause de la baisse du pouvoir d’achat.
Une crise économique qui n’arrange rien
« Certains commerçants spécialisés en produits de contrebande ont eu du mal à se reconvertir dans le secteur formel. Ils ont perdu une partie de leur clientèle mais c’est la crise économique qui a aggravé les choses en entraînant plusieurs fermetures de boutiques.
« Du coup, plusieurs propriétaires d’échoppes essayent de louer leur local pour s’assurer un revenu garanti mais comme ils n’y arrivent pas, le tarif des nombreuses locations disponibles s’est effondré.
« Si vous regardez autour de vous, les seuls commerçants présents sont des personnes âgées qui viennent plus pour tuer le temps que pour vendre des produits qui ne trouvent plus d’acquéreur.
« Dans le passé, nous arrivions à dégager des marges confortables avec les produits de contrebande mais ce n’est plus le cas car 80% de l’activité est désormais légale et donc moins lucrative.
Les consommateurs sont les principales victimes
« Hormis les commerçants, ce sont surtout les consommateurs qui souffrent le plus car les prix des produits de contrebande permettaient de remplir un panier et donc de boucler le mois.
« En effet, la différence de prix est encore comprise entre 20% et 30% mais pour être honnête, plus le temps passe, plus les tarifs des produits légaux et de contrebande commencent à se rapprocher.
« N’ayant pas le choix, le consommateur s’adapte mais le vrai problème est que l’arrêt de la contrebande a coïncidé avec la crise économique qui s’éternise au Maroc et pas seulement à Derb Ghallaf.
« L’impact n’est donc pas négligeable car nous avons constaté que le panier de la ménagère a sensiblement baissé. Sachant que les commerçants réalisent les mêmes marges qu’avec des produits de contrebande, c’est donc le consommateur final qui paye le surplus et réduit son budget.
Melillia, dernière porte de la contrebande
« Ceci dit, il y a encore quelques produits de contrebande qui arrivent clandestinement de Sebta dans le coffre de particuliers mais l’essentiel provient de Melillia où la pression douanière est moindre.
« En quelques mois, nous sommes donc passés d’un Derb Ghallaf qui vendait 80% de produits non déclarés à un marché qui écoule l’équivalent en produits légaux (nationaux ou importés légalement).
« Ainsi, certains produits très populaires comme les couvertures, ont quasiment disparu des étalages car leur prix a pratiquement doublé (200 à 350 dirhams) et il vaut mieux en acheter au supermarché.
« Concernant le petit électroménager ou les téléviseurs, le coup d’arrêt de ces produits de contrebande a commencé en 2017 avec des prix devenus très abordables dans le commerce légal.
« Dans cet ilot d’inactivité, la seule activité commerciale qui arrive à survivre est la vente et la réparation de téléphones et d’ordinateurs.
Derb Ghallef souffre mais s’en sort mieux que le marché de Fnideq
« Au final, les vraies victimes de la fermeture du point de passage de Bab Sebta sont les habitants de la région de Tétouan (Mdiq, Fnideq, Martil …) qui arrivaient à survivre avec la contrebande.
« En effet, la situation dans le marché de Fnideq est bien pire qu’à Derb Ghallaf. Ce marché est devenu tellement sinistré que les loyers de ses boutiques est passé de 5.000 à 1.500 dirhams par mois. Nous vivons la même chose mais en moins grave avec des loyers qui ont baissé de 30% à 40%.
« Faute de solutions gouvernementales de rechange, cette crise ne fait que commencer car plusieurs commerçants de Derb Ghallef commencent à licencier du personnel pour alléger leurs charges », conclut pessimiste notre commerçant qui n’a pas réalisé une seule vente en une heure de discussion.
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