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Le récit de Bernard Bajolet sur son expérience d’ambassadeur à Alger et sur les relations maroco-algériennes

Le secrétaire général du FLN a annoncé, dimanche 28 octobre, que Abdelaziz Bouteflika sera le candidat de son parti pour un 5ème mandat de président en mai 2019. L’occasion de revenir sur les mémoires de l’ex-ambassadeur de France à Alger entre 2006 et 2008. Hormis son analyse peu amène du pouvoir algérien, Bernard Bajolet a récemment laissé entendre que le président sortant, très diminué physiquement après un AVC, serait incapable de remplir sa mission jusqu’en 2024.

Le récit de Bernard Bajolet sur son expérience d’ambassadeur à Alger et sur les relations maroco-algériennes
Samir El Ouardighi
Le 29 octobre 2018 à 17h16 | Modifié 11 avril 2021 à 2h49

En guise d’introduction à son livre intitulé « Le soleil ne se lève plus à l’Est », l’ancien ambassadeur de France en Algérie tient à prévenir les futurs lecteurs en se qualifiant « d’ambassadeur peu diplomate ».

Une précision nécessaire quand on découvre ses propos très critiques à l’égard d’un régime instrumentalisé par un cercle d’affairistes et de militaires et dont le pouvoir échappe au président.

Dans un recueil de 427 pages sur son expérience de diplomate dans plusieurs pays arabes (Syrie, Irak, Jordanie) pendant les 40 dernières années, l’auteur consacre 30 pages à ses souvenirs en Algérie.

« Le pouvoir, c’est l’armée »

Trente ans après son premier séjour diplomatique de 3 ans en Algérie, l’auteur découvre un pays ayant perdu beaucoup de temps et où « l'État se résumait pratiquement à l'armée, véritable ossature du pays, et à la Sonatrach, la compagnie pétrolière ».

« Je fus pris de vertige par les sommets que la corruption avait atteints, touchant jusqu'à la famille du chef de l'État. L'accaparement du pouvoir et des richesses par un petit groupe, la perte du sens de l'intérêt général, la prévalence des intérêts particuliers à tous les niveaux y ont leur part.

«La demi-douzaine d'hommes d'affaires que l'on présentait comme tels était plutôt des capitalistes d'État, voire des affairistes, liés aux services ou au pouvoir, qu'ils contribuaient à corrompre.

«L’Algérie est comme frappée d'une sorte de malédiction : elle a tous les atouts pour réussir, dont certains, comme la richesse du sous-sol, peuvent faire envie à ses voisins.

«Elle n'arrive pas à en tirer parti, car gaspillée ou accaparée, quasiment depuis l'indépendance, par une nomenclature indéboulonnable et qui se renouvelle par cooptation.

«Le peuple, quant à lui, habitué aux (très relatives) facilités de l'État providence et éloigné de la culture de l'effort qui permettrait au pays de décoller, n'attend lui-même que la distribution d'une partie de la manne, qu'on lui accorde chichement quand il le faut», regrette Bajolet.

Un autre point intéressant du livre concerne la « jalousie » des dirigeants algériens, et en premier lieu du président Bouteflika, à l’égard des relations privilégiées entre la France et le Maroc.

« Le Maroc est le chouchou de la France »

« Pendant mon séjour, j'avais établi une relation chaleureuse avec Abdelaziz Bouteflika, qui me recevait souvent pendant de longues heures.

«Lors de notre premier entretien, quelques jours après mon arrivée (décembre 2006), je lui fis part du message d'amitié, d'estime et d'affection que le président Chirac m'avait chargé de lui transmettre.

«Cela ne lui suffisait manifestement pas : La raison était que le président Chirac ne se cachait pas d'entretenir des relations quasiment familiales avec le Roi du Maroc », raconte le diplomate.

« On nous a parlé de relations privilégiées avec l'Algérie mais en réalité, les privilèges ont exclusivement été réservés au Maroc. L'Algérie, elle, n'a rien vu», se plaignit Bouteflika.

Le ton était donc donné sur le grand écart auquel serait soumis Bajolet pendant ses 2 ans à Alger.

Soucieux de ménager la susceptibilité de son hôte, le diplomate reconnaît avoir échoué, malgré tous ses efforts, à faire accepter le soutien de la France à la position marocaine sur le dossier du Sahara.

Quelques jours avant de s’installer à la Villa des oliviers (résidence de l’ambassade à Alger), Bajolet rapporte son entrevue avec le président Jacques Chirac qui lui aurait rappelé que Saddam Hussein lui avait déclaré : « Ne laissez pas faire un Sahara occidental indépendant sinon l’Afrique va éclater ».

Une phrase expliquant la position de soutien de la France et surtout censée le prévenir de la difficulté de sa mission dans un pays au pouvoir résolument anti-marocain.

Le polisario, l’instrument de la discorde régionale

Selon Bajolet, l'enjeu du conflit se résume à « une lutte d'influence entre le Maroc, défavorisé par le partage colonial du désert, et l'Algérie, qui instrumentalise le polisario sous le prétexte de défendre le droit à l'autodétermination du peuple sahraoui ».

Dès sa prise de fonction en décembre 2006, l’ambassadeur affirme avoir abordé ce sujet, en priorité, avec le président algérien qui lui reprocha le soutien ininterrompu de Paris à la position marocaine depuis l'époque du président Giscard d'Estaing.

Afin de l’éclairer sur les ressorts de ce soutien, Bajolet lui déclara que « la position de la France ne relève pas d'un quelconque parti-pris. Mais elle peut être influencée par le sentiment que cette affaire est vitale pour le Maroc, alors qu'elle ne l'est pas pour l'Algérie ».

Bouteflika lui rétorqua : « Oui, c'est vrai, elle n'est pas vitale pour nous. Mais il n'y aura pas de lune de miel avec le Maroc, pas de Maghreb arabe tant qu'une solution équitable ne sera pas trouvée».

Ce n’est qu’à la fin de sa mission de diplomate (juillet 2008) que l’ambassadeur reviendra plus frontalement sur ce dossier avec le président qui s’apprêtait, lui, à rempiler pour un 3ème mandat.

« Le vrai conflit du Sahara est entre l’Algérie et le Maroc »

« Ce que je vais vous dire, monsieur le président n'est pas politiquement correct.

«Je sais qu'à vos yeux, c'est le polisario qui est partie au différend, non pas l'Algérie. Pourtant, je pense que celui-ci ne trouvera pas sa solution à New York, ni à Washington, ni à Paris.

«Mais seulement à travers un dialogue direct entre vous et le Maroc. Le principe de l'autodétermination doit être mis en œuvre, mais après une négociation entre les deux principaux pays concernés».

N’ayant manifestement aucune envie de débattre de la responsabilité de l’Algérie dans le blocage du dossier et l’absence d’issue, le président aurait, selon l’auteur, esquivé en passant à un autre sujet.

Dans un premier temps, Bernard Bajolet sera resté très diplomate dans ses écrits en ménageant la personne du président et en s’attaquant plutôt aux affairistes qui l’entourent mais ses déclarations ultérieures à la presse qui ont été très violentes à son encontre ne sont pas du même tonneau.

Le candidat Bouteflika pourra-t-il accomplir un 5ème mandat ?

Dans une interview au Figaro, celui qui a également été un des hommes les mieux informés de France (patron de la DGSE jusqu’en 2017) sonne l’hallali contre Abdelaziz Bouteflika en expliquant :

« Avec tout le respect que j’éprouve pour lui, le président (81 ans) est maintenu en vie artificiellement ».

Cette attaque frontale a été suivie d’une autre déclaration décrivant « une momification du pouvoir algérien qui permet à certains groupes de se maintenir au pouvoir et de continuer à s’enrichir ».

Au final, même s’il a été publiquement désavoué par son ancienne maison (Quai d’Orsay) qui a précisé que ses propos n’engageaient pas la position de la France, Bajolet n’a fait que dire tout haut ce que tout le monde peut constater lors des (très) rares apparitions du président à la télévision algérienne.

Une situation inédite à la tête d’un pays paralysé par la maladie d’un président qui sera certainement réélu mais qui, selon toute vraisemblance, aura du mal à accomplir un nouveau mandat jusqu’en 2024.

Bernard Bajolet

"Le soleil ne se lève plus à l'Est"
Mémoires d'Orient d'un ambassadeurpeu diplomate

Ed. Plon

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Samir El Ouardighi
Le 29 octobre 2018 à 17h16

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