Hatim Benjelloun

Gérant du cabinet Public Affairs & Services. Fondateur du Think Tank Radius. Auteur du livre « Le Maroc, c’est l’Autre ».

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Stratégie de plaidoyer post-crise ou comment dialoguer efficacement avec l’Etat

Le 29 mai 2020 à 11:44

Modifié le 29 mai 2020 à 11:44

En ces temps de crise, savoir adresser un message audible à l'Etat est stratégique pour les entreprises. Voici quelques conseils pour construire une véritable stratégie de plaidoyer et participer ouvertement au processus d’élaboration des politiques sectorielles publiques.

Avoir des idées c’est bien. Savoir les porter c’est mieux. Cette crise sanitaire est, et sera, une épreuve du temps et une preuve qu’aucune économie n’est à l’abri de l’imprévisible et de l’improbable. Si beaucoup souffrent des conséquences de la crise, avec une forme de fatalisme destructeur, d’autres, avec plus de résilience, cherchent les invisibles opportunités que nous offre cette période inédite. 

Etudes, rapports, analyses, prospectives…, la toile regorge de réflexions, crédibles et réalistes pour certaines, fantaisistes et désespérées pour d’autres. Le temps de la communication est devenu confus et le message à l’adresse des pouvoirs publics est souvent dilué dans l’« infoboulimie » du moment. Les benchmarks n’ont plus la force d’antan, tant les pays les plus avancés, avancent avec doutes et hésitations. Il ne s’agit donc pas de recette miracle à trouver. Il ne s’agit pas non plus d’avoir les plus belles idées. Et il s’agit encore moins de crier le plus fort pour mieux se faire entendre. Le défi majeur pour nos opérateurs économiques est de maîtriser, avec science et méthode, leur plaidoyer. 

L’Etat marocain fera ce qu’il peut à défaut de faire ce qu’il veut. Il serait suicidaire de penser que les autorités, dans un excès de zèle historique, ouvriront avec générosité les vannes sonnantes et trébuchantes. Néanmoins, ce que les pouvoirs publics ouvriront, sans aucune condition, ce sont leurs écoutilles. Nos entreprises doivent donc être rapidement en mesure de construire une véritable stratégie de plaidoyer et participer ouvertement au processus d’élaboration des politiques sectorielles publiques. 

Plaidoyer et Lobbiyng

Le rôle des associations professionnelles prend plus que jamais sens. Elles doivent dorénavant savoir diriger leurs efforts pour cogiter et créer un environnement propice à la relance économique, sur le court et le long terme. Le plaidoyer, juste et calibré, est aujourd’hui la clé du succès et de la survie de nombreux secteurs clés au Maroc. Surtout que, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, à l’issue de cette crise et de l’élan de solidarité actuel, la relation entre le public et le privé risque de cristalliser de nombreuses tensions, encore plus aigues qu’auparavant. C’est pourquoi, il est essentiel d’anticiper et de structurer sa démarche de plaidoyer, non pas seulement pour apporter des changements qui eux, peuvent prendre du temps, mais aussi pour transformer la relation entre les secteurs public et privé, faite d’antagonisme, de méfiance, voire de défiance, en un partenariat et une véritable coopération. 

Je ne parle pas ici de Lobbying, bien que les deux notions, « plaidoyer » et « lobbying » sont souvent utilisées de façon interchangeable. Tous deux ont, en effet comme finalité, d’influencer les acteurs publics en faveur de ou contre une cause spécifique. Cependant, dans la pratique, le lobbying « à la marocaine » se résume principalement à des interactions face-à-face avec les décideurs publics. Alors que le plaidoyer implique une mobilisation à l’échelle nationale et locale. Il favorise la formation de coalitions entre de nombreux groupements partageant les mêmes causes et qui s’invitent souvent dans l’espace médiatique. 

Le plaidoyer, dans les pays les plus démocratiques, est jugé comme une expression des droits les plus fondamentaux des organisations à faire entendre leur opinion et à participer à l’action publique. Il s’agit donc d’un élément vital et structurant pour toute démocratie.

Mais quid du plaidoyer dans une société où le sens du dialogue est souvent voué aux gémonies, où la culture de l’autorité subsiste, aussi bien dans le public que dans le privé et où la rétention d’information est au cœur de la culture d’entreprise ?

Le rôle des associations professionnelles 

Sans dresser un tableau fataliste de notre tissu associatif, il est possible d’éluder de nombreuses contraintes structurelles qui empêchent nos secteurs d’être efficients dans leur démarche de dialogue avec les autorités. 

Tout d’abord, les associations professionnelles marocaines résument souvent leur activité, soit à de simples outils de communication et de promotion de l’activité, soit à des services fournis aux membres, comme les formations et les séminaires. Afin de définir une stratégie de plaidoyer viable sur la durée, je recommande souvent, quelle que soit l’urgence, de sacrifier du temps dans la définition du rôle de l’association dans un périmètre bien plus large que l’activité de ses membres.

Par exemple, une association opérant dans le secteur de la restauration doit porter des messages plus globalisants et touchant à d’autres strates de la société : l’hygiène de vie, le loisir, l’art et la culture, le tourisme, etc. Aussi, l’association doit se fixer un cap qui doit à la fois converger avec l’intérêt général et refléter un consensus parmi les membres. La clé de succès de cette phase amont incontournable, est la résignation des égos au profit de l’entente de circonstance. La culture de la concession – et non de la négociation, souvent laborieuse et interminable – doit primer dans la construction d’une vision commune.

Par ailleurs, s’engager dans des activités de plaidoyer dépend grandement de la disponibilité des ressources financières et humaines. De nombreuses associations estiment qu’entreprendre de tels efforts serait trop lourd pour leur budget et leur capital humain. Il est donc essentiel que les membres prennent conscience de l’importance des causes à défendre, surtout en période de crise. L’association doit en effet pouvoir compter sur la mobilisation active de ses membres.

Evidemment, toutes les associations ne disposent pas des moyens matériels et humains pour assoir une stratégie opérationnelle efficace dans la durée. C’est pourquoi je préconise, dans certains cas, de mutualiser les ressources avec celles d’une autre association poursuivant des objectifs politiques similaires, à la seule condition qu’il n’y ait pas un déséquilibre des forces et des pouvoirs.

Certaines associations professionnelles tombent dans le piège des Fédérations, disposant davantage de moyens et censées porter un message unifié de leurs membres. Bien que ces dernières jouent un rôle majeur dans la promotion et la défense des intérêts d’un secteur, elles demeurent avant tout, et surtout au Maroc, de grosses machines politiques, où la frontière entre intérêts des membres et intérêts individuels est souvent bien ténue.  

L'information

Enfin, l’autre chaînon manquant essentiel dans la vie de nos associations professionnelles est l’information. Entre rétention d’information et manque de confiance entre les membres, la majorité des associations professionnelles ne disposent pas de suffisamment d’informations sur leur propre secteur. Aucun plaidoyer ne peut résister au manque de rationalité et à l’absence d’algorithmes chiffrés, tenus d’appuyer l’argumentaire. Chiffres d’affaires, nombre d’emplois, recettes fiscales, investissements dans le secteur, sont un minima pour renforcer le plaidoyer et porter des messages crédibles aux pouvoirs publics. 

Je suis plus ambitieux et promeut souvent les études d’impact et les analyses prospectives. En effet, il est pour moi un argument fort qui ne doit jamais s’oublier dans un plaidoyer : pour chaque dirham investit par l’Etat dans un secteur, il importe de démontrer combien de dirhams récupère-t-il, combien d’emploi crée-t-il, et dans un monde idéal, combien de valeur directe et indirecte crée-t-il. 

Le cas échéant, faute de budgets et de temps - ces études coutant cher - je propose les benchmarks comparatifs. Il s’agit d’identifier au moins trois pays-cibles, avec un retour sur expérience suffisamment étoffé ou disposant d’études d’impacts exhaustives, pour en faire un parangon de réussite. Il s’agit d’identifier une « success story » dans un pays similaire puis dans un pays plus avancé sur le plan socioéconomique. Quant au troisième point de comparaison, il doit être négatif : il convient aussi de construire son plaidoyer en identifiant les échecs patents, ailleurs dans le monde, des solutions préconisées. 

Pour les associations les mieux organisées, je propose souvent la création de plateformes de réflexion autonomes - Think Tanks, observatoire, clusters -, des sortes de vigies qui ont pour vocation de proposer des idées innovantes et structurantes pour leur secteur, dans un cadre de concertation constructif et transparent.

Aussi, sans une compréhension claire de la genèse des lois et du cadre réglementaire régissant le secteur, il sera difficile de savoir précisément qui approcher, à quel moment, et de quelle manière. C’est une des étapes initiales les plus difficiles à réaliser. Le processus législatif marocain pouvant s’avérer complexe, alambiqué et parfois opaque, le décrypter et rester en veille implique un effort concerté de l’ensemble des membres de l’association. 

Une organisation et une gouvernance dédiées

Enfin, pour construire un plaidoyer, les associations ont intérêt à mettre en place une organisation et une gouvernance internes dédiées. Sommairement, il s’agit de suivre cinq étapes majeures :

- Former une « commission affaires publiques » ou « comité de plaidoyer ». Pour plus d’agilité et d’efficacité, ce groupe de travail ne devrait pas excéder trois membres.

- Identifier et prioriser les thèmes à défendre. Il est essentiel de les définir dans le temps, avec une approche en dominos.

- Développer sur le plan économique, technique et humain, les solutions proposées. Plus les idées sont opérationnelles, claires et facilement exécutables, plus les chances de convaincre sont grandes.

- Élaborer la stratégie de plaidoyer d’ensemble en décryptant soigneusement son écosystème : décideurs (Administration, législateur, autorités réglementaires), leaders et relais d’opinions (Médias, experts, universitaires), partenaires potentiels (associations, ONG, société civile, syndicats). Chacune de ces parties prenantes doit être définie selon ses besoins, son rôle, son degré d’influence ou de nuisance et son poids dans le secteur. 

- Développer des outils de plaidoyer, adaptés à chaque cible : policy/position/discussion papers, communiqués, notes d’informations, programme d’affaires (local ou national), etc.

Construire des règles transparentes de communication avec l'Etat

Si le succès d’un plaidoyer est soumis à des conditions et des contraintes endogènes, l’environnement institutionnel et politique doit également être suffisamment fertile pour faciliter la création des passerelles de discussion et de dialogue.

Si dans certains pays les associations professionnelles bénéficient d’une liberté d’expression et de critique et proposent régulièrement, de manière naturelle, des politiques alternatives ; au Maroc, le concept de gouvernance démocratique est encore récent et balbutiant. Le rôle du secteur privé dans l’élaboration des politiques publiques n’est pas pleinement apprécié. C’est pourquoi, il est à mon sens, essentiel, à l’issue de cette crise sanitaire, de construire des règles transparentes de communication entre le secteur public et privé. Le secteur public a tout intérêt à structurer ses prochaines audiences avec les secteurs affligés par la crise. Le cas échéant, il sera difficile pour l’Etat de voir clair dans la profusion des messages, souvent transverses sur le plan ministériel et administratif.

Les cinq règles d'une bonne stratégie de plaidoyer

En résumé, pour réussir une bonne stratégie de plaidoyer, il faut garder à l’esprit cinq règles essentielles :

- Clarté et précision : les doléances et la démonstration doivent être comprises de tous

- Accès et disponibilité de l’information : qu’elle soit quantitative ou qualitative, elle doit être rapidement exploitable et utilisable

- Le souci de l’intérêt général : le plaidoyer doit pouvoir motiver toutes les parties prenantes, surtout en période de crise

- Réalisme et pragmatisme : les doléances doivent rester cohérentes avec l’envergure et la légitimité de l’association

- Maîtrise de l’espace-temps : les solutions proposées doivent avoir un début et une fin et les résultats escomptés doivent avoir un périmètre pré-défini.

Et enfin, pour finir, j’ajouterai qu’aucun plaidoyer ne peut faire l’économie d’une belle plume… si les recommandations n’ont pas d’odeur, les mots ont leur saveur. Ils doivent être pesés et étudiés à la justesse de leur valeur.

Hatim Benjelloun

Gérant du cabinet Public Affairs & Services. Fondateur du Think Tank Radius. Auteur du livre « Le Maroc, c’est l’Autre ».

Stratégie de plaidoyer post-crise ou comment dialoguer efficacement avec l’Etat

Le 29 mai 2020 à11:44

Modifié le 29 mai 2020 à 11:44

En ces temps de crise, savoir adresser un message audible à l'Etat est stratégique pour les entreprises. Voici quelques conseils pour construire une véritable stratégie de plaidoyer et participer ouvertement au processus d’élaboration des politiques sectorielles publiques.

Avoir des idées c’est bien. Savoir les porter c’est mieux. Cette crise sanitaire est, et sera, une épreuve du temps et une preuve qu’aucune économie n’est à l’abri de l’imprévisible et de l’improbable. Si beaucoup souffrent des conséquences de la crise, avec une forme de fatalisme destructeur, d’autres, avec plus de résilience, cherchent les invisibles opportunités que nous offre cette période inédite. 

Etudes, rapports, analyses, prospectives…, la toile regorge de réflexions, crédibles et réalistes pour certaines, fantaisistes et désespérées pour d’autres. Le temps de la communication est devenu confus et le message à l’adresse des pouvoirs publics est souvent dilué dans l’« infoboulimie » du moment. Les benchmarks n’ont plus la force d’antan, tant les pays les plus avancés, avancent avec doutes et hésitations. Il ne s’agit donc pas de recette miracle à trouver. Il ne s’agit pas non plus d’avoir les plus belles idées. Et il s’agit encore moins de crier le plus fort pour mieux se faire entendre. Le défi majeur pour nos opérateurs économiques est de maîtriser, avec science et méthode, leur plaidoyer. 

L’Etat marocain fera ce qu’il peut à défaut de faire ce qu’il veut. Il serait suicidaire de penser que les autorités, dans un excès de zèle historique, ouvriront avec générosité les vannes sonnantes et trébuchantes. Néanmoins, ce que les pouvoirs publics ouvriront, sans aucune condition, ce sont leurs écoutilles. Nos entreprises doivent donc être rapidement en mesure de construire une véritable stratégie de plaidoyer et participer ouvertement au processus d’élaboration des politiques sectorielles publiques. 

Plaidoyer et Lobbiyng

Le rôle des associations professionnelles prend plus que jamais sens. Elles doivent dorénavant savoir diriger leurs efforts pour cogiter et créer un environnement propice à la relance économique, sur le court et le long terme. Le plaidoyer, juste et calibré, est aujourd’hui la clé du succès et de la survie de nombreux secteurs clés au Maroc. Surtout que, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, à l’issue de cette crise et de l’élan de solidarité actuel, la relation entre le public et le privé risque de cristalliser de nombreuses tensions, encore plus aigues qu’auparavant. C’est pourquoi, il est essentiel d’anticiper et de structurer sa démarche de plaidoyer, non pas seulement pour apporter des changements qui eux, peuvent prendre du temps, mais aussi pour transformer la relation entre les secteurs public et privé, faite d’antagonisme, de méfiance, voire de défiance, en un partenariat et une véritable coopération. 

Je ne parle pas ici de Lobbying, bien que les deux notions, « plaidoyer » et « lobbying » sont souvent utilisées de façon interchangeable. Tous deux ont, en effet comme finalité, d’influencer les acteurs publics en faveur de ou contre une cause spécifique. Cependant, dans la pratique, le lobbying « à la marocaine » se résume principalement à des interactions face-à-face avec les décideurs publics. Alors que le plaidoyer implique une mobilisation à l’échelle nationale et locale. Il favorise la formation de coalitions entre de nombreux groupements partageant les mêmes causes et qui s’invitent souvent dans l’espace médiatique. 

Le plaidoyer, dans les pays les plus démocratiques, est jugé comme une expression des droits les plus fondamentaux des organisations à faire entendre leur opinion et à participer à l’action publique. Il s’agit donc d’un élément vital et structurant pour toute démocratie.

Mais quid du plaidoyer dans une société où le sens du dialogue est souvent voué aux gémonies, où la culture de l’autorité subsiste, aussi bien dans le public que dans le privé et où la rétention d’information est au cœur de la culture d’entreprise ?

Le rôle des associations professionnelles 

Sans dresser un tableau fataliste de notre tissu associatif, il est possible d’éluder de nombreuses contraintes structurelles qui empêchent nos secteurs d’être efficients dans leur démarche de dialogue avec les autorités. 

Tout d’abord, les associations professionnelles marocaines résument souvent leur activité, soit à de simples outils de communication et de promotion de l’activité, soit à des services fournis aux membres, comme les formations et les séminaires. Afin de définir une stratégie de plaidoyer viable sur la durée, je recommande souvent, quelle que soit l’urgence, de sacrifier du temps dans la définition du rôle de l’association dans un périmètre bien plus large que l’activité de ses membres.

Par exemple, une association opérant dans le secteur de la restauration doit porter des messages plus globalisants et touchant à d’autres strates de la société : l’hygiène de vie, le loisir, l’art et la culture, le tourisme, etc. Aussi, l’association doit se fixer un cap qui doit à la fois converger avec l’intérêt général et refléter un consensus parmi les membres. La clé de succès de cette phase amont incontournable, est la résignation des égos au profit de l’entente de circonstance. La culture de la concession – et non de la négociation, souvent laborieuse et interminable – doit primer dans la construction d’une vision commune.

Par ailleurs, s’engager dans des activités de plaidoyer dépend grandement de la disponibilité des ressources financières et humaines. De nombreuses associations estiment qu’entreprendre de tels efforts serait trop lourd pour leur budget et leur capital humain. Il est donc essentiel que les membres prennent conscience de l’importance des causes à défendre, surtout en période de crise. L’association doit en effet pouvoir compter sur la mobilisation active de ses membres.

Evidemment, toutes les associations ne disposent pas des moyens matériels et humains pour assoir une stratégie opérationnelle efficace dans la durée. C’est pourquoi je préconise, dans certains cas, de mutualiser les ressources avec celles d’une autre association poursuivant des objectifs politiques similaires, à la seule condition qu’il n’y ait pas un déséquilibre des forces et des pouvoirs.

Certaines associations professionnelles tombent dans le piège des Fédérations, disposant davantage de moyens et censées porter un message unifié de leurs membres. Bien que ces dernières jouent un rôle majeur dans la promotion et la défense des intérêts d’un secteur, elles demeurent avant tout, et surtout au Maroc, de grosses machines politiques, où la frontière entre intérêts des membres et intérêts individuels est souvent bien ténue.  

L'information

Enfin, l’autre chaînon manquant essentiel dans la vie de nos associations professionnelles est l’information. Entre rétention d’information et manque de confiance entre les membres, la majorité des associations professionnelles ne disposent pas de suffisamment d’informations sur leur propre secteur. Aucun plaidoyer ne peut résister au manque de rationalité et à l’absence d’algorithmes chiffrés, tenus d’appuyer l’argumentaire. Chiffres d’affaires, nombre d’emplois, recettes fiscales, investissements dans le secteur, sont un minima pour renforcer le plaidoyer et porter des messages crédibles aux pouvoirs publics. 

Je suis plus ambitieux et promeut souvent les études d’impact et les analyses prospectives. En effet, il est pour moi un argument fort qui ne doit jamais s’oublier dans un plaidoyer : pour chaque dirham investit par l’Etat dans un secteur, il importe de démontrer combien de dirhams récupère-t-il, combien d’emploi crée-t-il, et dans un monde idéal, combien de valeur directe et indirecte crée-t-il. 

Le cas échéant, faute de budgets et de temps - ces études coutant cher - je propose les benchmarks comparatifs. Il s’agit d’identifier au moins trois pays-cibles, avec un retour sur expérience suffisamment étoffé ou disposant d’études d’impacts exhaustives, pour en faire un parangon de réussite. Il s’agit d’identifier une « success story » dans un pays similaire puis dans un pays plus avancé sur le plan socioéconomique. Quant au troisième point de comparaison, il doit être négatif : il convient aussi de construire son plaidoyer en identifiant les échecs patents, ailleurs dans le monde, des solutions préconisées. 

Pour les associations les mieux organisées, je propose souvent la création de plateformes de réflexion autonomes - Think Tanks, observatoire, clusters -, des sortes de vigies qui ont pour vocation de proposer des idées innovantes et structurantes pour leur secteur, dans un cadre de concertation constructif et transparent.

Aussi, sans une compréhension claire de la genèse des lois et du cadre réglementaire régissant le secteur, il sera difficile de savoir précisément qui approcher, à quel moment, et de quelle manière. C’est une des étapes initiales les plus difficiles à réaliser. Le processus législatif marocain pouvant s’avérer complexe, alambiqué et parfois opaque, le décrypter et rester en veille implique un effort concerté de l’ensemble des membres de l’association. 

Une organisation et une gouvernance dédiées

Enfin, pour construire un plaidoyer, les associations ont intérêt à mettre en place une organisation et une gouvernance internes dédiées. Sommairement, il s’agit de suivre cinq étapes majeures :

- Former une « commission affaires publiques » ou « comité de plaidoyer ». Pour plus d’agilité et d’efficacité, ce groupe de travail ne devrait pas excéder trois membres.

- Identifier et prioriser les thèmes à défendre. Il est essentiel de les définir dans le temps, avec une approche en dominos.

- Développer sur le plan économique, technique et humain, les solutions proposées. Plus les idées sont opérationnelles, claires et facilement exécutables, plus les chances de convaincre sont grandes.

- Élaborer la stratégie de plaidoyer d’ensemble en décryptant soigneusement son écosystème : décideurs (Administration, législateur, autorités réglementaires), leaders et relais d’opinions (Médias, experts, universitaires), partenaires potentiels (associations, ONG, société civile, syndicats). Chacune de ces parties prenantes doit être définie selon ses besoins, son rôle, son degré d’influence ou de nuisance et son poids dans le secteur. 

- Développer des outils de plaidoyer, adaptés à chaque cible : policy/position/discussion papers, communiqués, notes d’informations, programme d’affaires (local ou national), etc.

Construire des règles transparentes de communication avec l'Etat

Si le succès d’un plaidoyer est soumis à des conditions et des contraintes endogènes, l’environnement institutionnel et politique doit également être suffisamment fertile pour faciliter la création des passerelles de discussion et de dialogue.

Si dans certains pays les associations professionnelles bénéficient d’une liberté d’expression et de critique et proposent régulièrement, de manière naturelle, des politiques alternatives ; au Maroc, le concept de gouvernance démocratique est encore récent et balbutiant. Le rôle du secteur privé dans l’élaboration des politiques publiques n’est pas pleinement apprécié. C’est pourquoi, il est à mon sens, essentiel, à l’issue de cette crise sanitaire, de construire des règles transparentes de communication entre le secteur public et privé. Le secteur public a tout intérêt à structurer ses prochaines audiences avec les secteurs affligés par la crise. Le cas échéant, il sera difficile pour l’Etat de voir clair dans la profusion des messages, souvent transverses sur le plan ministériel et administratif.

Les cinq règles d'une bonne stratégie de plaidoyer

En résumé, pour réussir une bonne stratégie de plaidoyer, il faut garder à l’esprit cinq règles essentielles :

- Clarté et précision : les doléances et la démonstration doivent être comprises de tous

- Accès et disponibilité de l’information : qu’elle soit quantitative ou qualitative, elle doit être rapidement exploitable et utilisable

- Le souci de l’intérêt général : le plaidoyer doit pouvoir motiver toutes les parties prenantes, surtout en période de crise

- Réalisme et pragmatisme : les doléances doivent rester cohérentes avec l’envergure et la légitimité de l’association

- Maîtrise de l’espace-temps : les solutions proposées doivent avoir un début et une fin et les résultats escomptés doivent avoir un périmètre pré-défini.

Et enfin, pour finir, j’ajouterai qu’aucun plaidoyer ne peut faire l’économie d’une belle plume… si les recommandations n’ont pas d’odeur, les mots ont leur saveur. Ils doivent être pesés et étudiés à la justesse de leur valeur.

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