Mohamed A. El-Erian

Conseiller économique principal chez Allianz

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S’adapter à un monde en avance rapide

S’adapter à un monde en avance rapide

Le 20 février 2020 à 15:45

Modifié le 20 février 2020 à 15:44

Les entreprises comme les Etats doivent désormais intérioriser la possibilité, et je dirais même la probabilité écrasante, d’une accélération de quatre mouvements séculaires qui pèsent sur l’action de leurs dirigeants et sur leurs façons de faire. L’image que les décideurs devraient se faire de ces diverses tendances est celle de vagues, qui, pour peu qu’elles se manifestent simultanément, pourraient avoir l’effet d’un tsunami sur ceux qui n’auront pas su s’adapter et repenser à temps leurs conceptions et leurs pratiques.

LONDRES – La première et la plus importante d’entre elles est celle du changement climatique, un problème qui, voici peu, semblait encore lointain, auquel nous pensions avoir le temps de répondre, devenu une menace imminente, appelant des réponses urgentes.

La mobilisation de différents segments de la société, de plus en plus inquiets, en raison notamment des bouleversements climatiques survenus au cours de ces dernières années, a renforcé la pression sur les entreprises pour qu’elles agissent dès maintenant. L’annonce faite par BP de son intention de parvenir à l’annulation de ses "émissions nettes" de carbone d’ici 2050, une promesse qui mérite d’être relevée venant d’une compagnie dont l’activité a précisément pour cadre les secteurs les plus controversés, est l’exemple le plus récent d’une entreprise répondant à la demande sociale. Sous cette même pression, l’action plus énergique des gouvernements, qu’il s’agisse d’encourager les industries vertes ou de réguler celles qui polluent, n’est plus désormais qu’une question de temps. 

Deuxième "vague", celle des inquiétudes concernant le respect de la vie privée, nourries par les innovations techniques nées de l’intelligence artificielle et de l’exploitation des données de masse.

La société perçoit de plus en plus que les récents progrès technologiques permettent non seulement de traiter plus efficacement d’immenses quantités de données personnelles, mais aussi d’utiliser cette information pour contrôler et modifier les comportements. En gros, les données sont entre les mains soit des gouvernements (notamment en Chine), soit des grandes entreprises du secteur technologique (comme aux Etats-Unis), soit encore, en majorité, les usagers (comme en Europe). Mais aucun de ces trois paradigmes ne semble fournir à la plupart des gens les assurances et la confiance suffisantes.

La troisième force séculaire concerne les turbulences que connaît aujourd’hui le processus de mondialisation économique et financière enclenché voici de longues décennies.

Un processus de démondialisation 

L’événement déclencheur en est le renversement de la politique commerciale décidé par l’administration du président des Etats-Unis Donald Trump, passée d’une recherche coopérative de résolution des conflits à la confrontation explicite, du multilatéralisme au bilatéralisme, voire à l’unilatéralisme, et d’accords négociés selon les règlements internationaux à des arrangements où le cas par cas est privilégié, dans le but de rééquilibrer un système des échanges dont la liberté, cependant, n’est pas ouvertement contestée. Mais la démondialisation a connu avec l’irruption de l’épidémie mortelle de Covid-19, une accélération foudroyante, qui perturbe la circulation des biens et des services en Chine et dans le monde.

Ces difficultés de la mondialisation incitent les gouvernements à se servir des outils économiques comme autant d’armes leur permettant d’atteindre des objectifs qui vont au-delà de leurs seuls intérêts économiques, en invoquant notamment leur sécurité nationale. Ces mesures remettent en cause, à leur tour, ce qu’on croyait acquis concernant les chaînes d’approvisionnement transfrontalières, la gestion des stocks en flux tendu et la fiabilité de la demande extérieure pour soutenir la croissance économique intérieure.

Enfin, la dernière vague est démographique, et elle va au-delà des inquiétudes concernant le vieillissement des sociétés européennes et asiatiques avec ses conséquences économiques et politiques. Elle dépasse même la constatation désormais générale des attentes nettement différentes de celles et ceux qui sont nés dans les dernières années du XXe siècle et ont désormais atteint l’âge adulte, qu’il s’agisse de leur carrière professionnelle, de leurs engagements personnels ou politiques, mais aussi de la façon dont ils accèdent aux biens et aux services, attentes qui persistent et s’approfondissent.

Mieux comprendre la question de la distribution 

Les entreprises doivent dorénavant apprendre à mieux comprendre la question de la distribution "en toute quantité, en tout lieu, à tout moment". En outre, la fidélité des salariés à leur entreprise diminue, tandis que les attentes d’emplois où l’on se réalise mieux et où l’on s’engage plus augmentent. Les mobilisations personnelles pour des causes politiques ou pour d’autres causes, souvent sans structures visibles de direction, sont devenues plus aisées, même si elles sont souvent moins durables et soulèvent des questions difficiles quant à leur devenir. Et tout cela se déroule dans une migration continuelle d’un ensemble toujours plus vaste d’interactions des espaces physiques aux espaces virtuels.

Chacune de ces forces séculaires aura un impact considérable sur l’efficacité et le succès des entreprises comme des gouvernements. Et si elles posent un défi global, les quatre vagues emporteront des groupes divers et géographiquement dispersés de gagnants et de perdants. Cadres dirigeants et responsables politiques doivent donc remettre en question de manière opportune (ce qui signifie aussi savoir prévoir) non seulement leurs modèles économiques et leurs méthodes d’action, mais aussi leurs considérations tant tactiques que stratégiques.

La balance des coûts et des risques 

La compréhension de tout cela passe par la diversité cognitive, par l’ouverture sur une position critique constructive, par des analyses répétées des scénarios possibles et par des approches multidisciplinaires. En outre, comme chacune de ces forces séculaires s’accompagne d’un considérable degré d’incertitude (avec nombre d’inconnues connues cachant probablement plus encore d’inconnues inconnues), résilience, subsidiarité et agilité seront également nécessaires. Sans même envisager les chocs périodiques non anticipés comme celui de l’épidémie de Covid-19.

Les défis qui se posent à la prise de décision et au leadership, tant dans le monde de l’entreprise que dans l’action publique, ne se limitent pas à l’identification et à la recension de chacune des quatre forces séculaires et des adaptations requises. Les décideurs doivent aussi prendre en compte les corrélations et relations de cause à effet entre les unes et les autres, qui peuvent en multiplier les effets et non seulement les additionner, rendre leurs conséquences globalement exponentielles.

Pour s’en convaincre, il n’est qu’à considérer un autre aspect de l’évolution du paysage démographique: les migrations et les défis qui souvent les accompagnent. Le changement climatique place les pays devant l’éventualité de grandes vagues de migrations, qu’ils auront des difficultés à accepter et qu’ils trouveront inhumain de refuser.

Combinée au dévoiement de l’intelligence artificielle et de l’utilisation des données de masse, avec les conséquences qui s’ensuivent quant au respect de la vie privée,, la démondialisation pose aussi une question inquiétante. Elle pourrait conduire certains gouvernements à des comportements peu scrupuleux et encourager des acteurs non étatiques malintentionnés à perturber le fonctionnement des sociétés et des économies.

Le monde connaît une période d’évolution accélérée, dont la longue liste des innovations ayant transmué l’impossible en inévitable constitue la pointe avancée. Nombre des défis (mais pas tous, tant s’en faut) auxquels font désormais face les cadres des entreprises et les dirigeants politiques peuvent se décomposer en quatre évolutions séculaires, concepts utiles pour formuler en temps opportun les réponses requises aux niveaux local, national, régional et global. Plus vite les entreprises et les gouvernements le comprendront, mieux ils pourront faire pencher en leur faveur la balance des bénéfices, des coûts et des risques.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2020

Mohamed A. El-Erian

Conseiller économique principal chez Allianz

S’adapter à un monde en avance rapide

Le 20 février 2020 à15:36

Modifié le 20 février 2020 à 15:44

Les entreprises comme les Etats doivent désormais intérioriser la possibilité, et je dirais même la probabilité écrasante, d’une accélération de quatre mouvements séculaires qui pèsent sur l’action de leurs dirigeants et sur leurs façons de faire. L’image que les décideurs devraient se faire de ces diverses tendances est celle de vagues, qui, pour peu qu’elles se manifestent simultanément, pourraient avoir l’effet d’un tsunami sur ceux qui n’auront pas su s’adapter et repenser à temps leurs conceptions et leurs pratiques.

LONDRES – La première et la plus importante d’entre elles est celle du changement climatique, un problème qui, voici peu, semblait encore lointain, auquel nous pensions avoir le temps de répondre, devenu une menace imminente, appelant des réponses urgentes.

La mobilisation de différents segments de la société, de plus en plus inquiets, en raison notamment des bouleversements climatiques survenus au cours de ces dernières années, a renforcé la pression sur les entreprises pour qu’elles agissent dès maintenant. L’annonce faite par BP de son intention de parvenir à l’annulation de ses "émissions nettes" de carbone d’ici 2050, une promesse qui mérite d’être relevée venant d’une compagnie dont l’activité a précisément pour cadre les secteurs les plus controversés, est l’exemple le plus récent d’une entreprise répondant à la demande sociale. Sous cette même pression, l’action plus énergique des gouvernements, qu’il s’agisse d’encourager les industries vertes ou de réguler celles qui polluent, n’est plus désormais qu’une question de temps. 

Deuxième "vague", celle des inquiétudes concernant le respect de la vie privée, nourries par les innovations techniques nées de l’intelligence artificielle et de l’exploitation des données de masse.

La société perçoit de plus en plus que les récents progrès technologiques permettent non seulement de traiter plus efficacement d’immenses quantités de données personnelles, mais aussi d’utiliser cette information pour contrôler et modifier les comportements. En gros, les données sont entre les mains soit des gouvernements (notamment en Chine), soit des grandes entreprises du secteur technologique (comme aux Etats-Unis), soit encore, en majorité, les usagers (comme en Europe). Mais aucun de ces trois paradigmes ne semble fournir à la plupart des gens les assurances et la confiance suffisantes.

La troisième force séculaire concerne les turbulences que connaît aujourd’hui le processus de mondialisation économique et financière enclenché voici de longues décennies.

Un processus de démondialisation 

L’événement déclencheur en est le renversement de la politique commerciale décidé par l’administration du président des Etats-Unis Donald Trump, passée d’une recherche coopérative de résolution des conflits à la confrontation explicite, du multilatéralisme au bilatéralisme, voire à l’unilatéralisme, et d’accords négociés selon les règlements internationaux à des arrangements où le cas par cas est privilégié, dans le but de rééquilibrer un système des échanges dont la liberté, cependant, n’est pas ouvertement contestée. Mais la démondialisation a connu avec l’irruption de l’épidémie mortelle de Covid-19, une accélération foudroyante, qui perturbe la circulation des biens et des services en Chine et dans le monde.

Ces difficultés de la mondialisation incitent les gouvernements à se servir des outils économiques comme autant d’armes leur permettant d’atteindre des objectifs qui vont au-delà de leurs seuls intérêts économiques, en invoquant notamment leur sécurité nationale. Ces mesures remettent en cause, à leur tour, ce qu’on croyait acquis concernant les chaînes d’approvisionnement transfrontalières, la gestion des stocks en flux tendu et la fiabilité de la demande extérieure pour soutenir la croissance économique intérieure.

Enfin, la dernière vague est démographique, et elle va au-delà des inquiétudes concernant le vieillissement des sociétés européennes et asiatiques avec ses conséquences économiques et politiques. Elle dépasse même la constatation désormais générale des attentes nettement différentes de celles et ceux qui sont nés dans les dernières années du XXe siècle et ont désormais atteint l’âge adulte, qu’il s’agisse de leur carrière professionnelle, de leurs engagements personnels ou politiques, mais aussi de la façon dont ils accèdent aux biens et aux services, attentes qui persistent et s’approfondissent.

Mieux comprendre la question de la distribution 

Les entreprises doivent dorénavant apprendre à mieux comprendre la question de la distribution "en toute quantité, en tout lieu, à tout moment". En outre, la fidélité des salariés à leur entreprise diminue, tandis que les attentes d’emplois où l’on se réalise mieux et où l’on s’engage plus augmentent. Les mobilisations personnelles pour des causes politiques ou pour d’autres causes, souvent sans structures visibles de direction, sont devenues plus aisées, même si elles sont souvent moins durables et soulèvent des questions difficiles quant à leur devenir. Et tout cela se déroule dans une migration continuelle d’un ensemble toujours plus vaste d’interactions des espaces physiques aux espaces virtuels.

Chacune de ces forces séculaires aura un impact considérable sur l’efficacité et le succès des entreprises comme des gouvernements. Et si elles posent un défi global, les quatre vagues emporteront des groupes divers et géographiquement dispersés de gagnants et de perdants. Cadres dirigeants et responsables politiques doivent donc remettre en question de manière opportune (ce qui signifie aussi savoir prévoir) non seulement leurs modèles économiques et leurs méthodes d’action, mais aussi leurs considérations tant tactiques que stratégiques.

La balance des coûts et des risques 

La compréhension de tout cela passe par la diversité cognitive, par l’ouverture sur une position critique constructive, par des analyses répétées des scénarios possibles et par des approches multidisciplinaires. En outre, comme chacune de ces forces séculaires s’accompagne d’un considérable degré d’incertitude (avec nombre d’inconnues connues cachant probablement plus encore d’inconnues inconnues), résilience, subsidiarité et agilité seront également nécessaires. Sans même envisager les chocs périodiques non anticipés comme celui de l’épidémie de Covid-19.

Les défis qui se posent à la prise de décision et au leadership, tant dans le monde de l’entreprise que dans l’action publique, ne se limitent pas à l’identification et à la recension de chacune des quatre forces séculaires et des adaptations requises. Les décideurs doivent aussi prendre en compte les corrélations et relations de cause à effet entre les unes et les autres, qui peuvent en multiplier les effets et non seulement les additionner, rendre leurs conséquences globalement exponentielles.

Pour s’en convaincre, il n’est qu’à considérer un autre aspect de l’évolution du paysage démographique: les migrations et les défis qui souvent les accompagnent. Le changement climatique place les pays devant l’éventualité de grandes vagues de migrations, qu’ils auront des difficultés à accepter et qu’ils trouveront inhumain de refuser.

Combinée au dévoiement de l’intelligence artificielle et de l’utilisation des données de masse, avec les conséquences qui s’ensuivent quant au respect de la vie privée,, la démondialisation pose aussi une question inquiétante. Elle pourrait conduire certains gouvernements à des comportements peu scrupuleux et encourager des acteurs non étatiques malintentionnés à perturber le fonctionnement des sociétés et des économies.

Le monde connaît une période d’évolution accélérée, dont la longue liste des innovations ayant transmué l’impossible en inévitable constitue la pointe avancée. Nombre des défis (mais pas tous, tant s’en faut) auxquels font désormais face les cadres des entreprises et les dirigeants politiques peuvent se décomposer en quatre évolutions séculaires, concepts utiles pour formuler en temps opportun les réponses requises aux niveaux local, national, régional et global. Plus vite les entreprises et les gouvernements le comprendront, mieux ils pourront faire pencher en leur faveur la balance des bénéfices, des coûts et des risques.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2020

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