Roosevelt a-t-il promis à Mohammed V l’indépendance du Maroc ?

HISTOIRE. Jamais reconnue officiellement par les États-Unis, la sympathie affichée de FDR pour les aspirations nationalistes a eu des répercussions durables sur les relations entre les deux pays (et la France).

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Roosevelt a-t-il promis à Mohammed V l’indépendance du Maroc ? Les participants au dîner donné par Roosevelt en l'honneur de Mohammed V.

Le 12 janvier 2020 à 07:47

Modifié le 12 janvier 2020 à 16:58

C’est le dîner le plus emblématique auquel a pris part Sidi Mohammed Ben Youssef, sans aucun doute le plus commenté. Le vendredi 22 janvier 1943, deux jours avant la fin de la conférence de Casablanca, Franklin D. Roosevelt convie le futur Mohammed V à une réception en son honneur à la villa Dar Es-Saada. C’est la première fois que la France autorise la présence, aux côtés du sultan, d’un chef d’État étranger.

Parmi les invités  –  ils sont douze ce soir-là – six sont américains. Outre le président, se trouvent un de ses fils le lieutenant-colonel Elliott Roosevelt, son représentant spécial en Afrique française du Nord Robert Murphy, son aide naval John L. McCrea, son conseiller diplomatique en chef Harry Hopkins et le major-général George Patton.

Le Premier ministre du Royaume-Uni Winston Churchill et le résident général de France au Maroc Charles Noguès sont également de la partie. Aux côtés du sultan, le prince héritier Moulay Hassan, le grand vizir Mohammed El Mokri et le chef du protocole Mohamed Mammeri ferment le ban.

Bien qu’il en soit l’hôte principal, Ben Youssef n’est informé de ce repas que la veille. L’idée en revient à Roosevelt.

Dès le vendredi 15 janvier, au lendemain de son arrivée à Casablanca, il soumet à son staff la perspective d’une rencontre avec le sultan et, le dimanche suivant, questionne Patton et Noguès sur l’opportunité de le "divertir". Le résident général approuve. "Chez les Arabes, inviter à rompre le pain est la meilleure manière de flatter", déclare-t-il au président.

Patton précise que l’invitation doit être remise par un haut gradé, un général au moins, accompagné de Noguès. Roosevelt donne son accord, mais ne tient pas parole. Son opposition au débarquement allié, quelques semaines plus tôt, et la réticence dont il a fait preuve en transmettant avec plusieurs jours de retard sa lettre informant Ben Youssef du déclenchement de l’opération Torch, ont discrédité à ses yeux le représentant du gouvernement français.

C’est donc sans Noguès que McCrea, tôt dans la matinée du jeudi 21 janvier, fait le déplacement en voiture jusqu’au palais, à Rabat, pour remettre en mains propres l’invitation au sultan.

L’aide naval se souvient : "Hollywood n'aurait pu imaginer un spectacle aussi coloré" avec sa "cour de sable blanc", ses "cavaliers vêtus de costumes bariolés" et ses "chevaux immaculés drapés de couvertures rouges".

Le résident général de France le plus loin possible sur le plan de table

Entourés de Mammeri et El Mokri, le sultan et son fils aîné, "dans des robes de soie blanche", arrivent le lendemain, à 19h40, chargés de cadeaux pour Roosevelt et sa femme.

Artisan principal du New Deal, imprégné des valeurs de frugalité et d’autosuffisance propres au Midwest, Harry Hopkins, qui est né et a vécu l’essentiel de son enfance dans l’Iowa et le Nebraska, dresse non sans ironie le menu des présents : "Un poignard en or pour le président, et pour Mme Roosevelt quelques bracelets et un diadème en or qui ressemble à celui que les filles portent au cirque sur des chevaux." En retour, la photo signée de Roosevelt dans son cadre argenté, gravé du sceau présidentiel, fait pâle figure.

Comme dans tout dîner officiel, la disposition des convives renseigne sur l’ambiance du moment. Peu avant le repas, Roosevelt présente à McCrea un plan de table qu’il a dessiné. Le président a placé le sultan à sa droite et Churchill à sa gauche. Dans un premier temps, il a prévu que Noguès soit à côté de Ben Youssef, mais McCrea s’y oppose.

Le plan de table dessiné par Roosevelt

Il raconte : "Lors de ma rencontre avec le sultan la veille, j’avais remarqué que toute sa conversation était dirigée par son chef du protocole. J’ai donc suggéré au président de le placer à la droite du sultan, afin que le général Noguès soit aussi loin que possible de la conversation entre le président et le sultan. Le président a déclaré que Noguès avait un caractère bien trempé, et qu’il allait le placer entre Harry et moi afin que nous puissions le surveiller."

Roosevelt effectue un second changement en plaçant Robert Murphy à la place du brigadier général William H. Wilbur, décoré la veille de la médaille d'honneur pour sa bravoure lors du débarquement à Fedala (actuelle Mohammedia). Parce qu’il a "une grande admiration pour le général", le prince héritier est installé à côté de Patton, avec lequel il a eu l’occasion, le 12 janvier, escorté de Noguès, d’assister à une présentation, sur le plateau de Aïn Chock, à l'aérodrome et au port, du matériel en service dans l’armée américaine.

Hopkins observe ce "gamin d'environ treize ans" qui lui semble "brillant" et dont il s’étonne qu’il porte le fez rouge même en mangeant. Consommé sans porc et sans alcool – au grand dam de Churchill – le repas dure environ deux heures. Le sultan et son entourage repartent à 22h10.

Roosevelt a prédit l'indépendance du Maroc dans les dix ans

Si aucun document officiel ne renseigne sur les échanges qui ont eu lieu ce soir-là entre Roosevelt et Ben Youssef, les comptes rendus des participants et de quelques témoins indirects offrent une vision assez nette du contenu de leur conversation, qui a trait essentiellement aux conditions de développement du Maroc.

Murphy explique que "Roosevelt proposa au sultan que des dispositions soient prises après la guerre pour la coopération économique américano-marocaine". Harold Macmillan, qui participa à la conférence de Casablanca en tant que ministre résident à Alger au quartier général des forces alliées en Afrique du Nord, rapporte que "le président a parlé de la fin imminente de l'impérialisme".

Hassan II assure, lui, que FDR a prédit à son père l’indépendance du Maroc "d’ici dix ans". Quant au vice-consul américain à Marrakech, Kenneth Pendar, il indique que "le sultan et ses conseillers étaient ravis, ils se voyaient enfin traités comme un pays souverain". Des propos qui, pour reprendre le général de Gaulle, cadrent mal avec le protectorat.

Un tableau plus complet de la discussion entre le président et le sultan est livré à travers le témoignage d’Elliott Roosevelt : "Le sultan déclara qu’il désirait très vivement être aidé dans toute la mesure du possible pour doter son pays d’institutions sanitaires modernes et pour favoriser l’instruction publique. Mon père exprima alors l’opinion qu’afin de mener à bien une telle œuvre, le sultan ne devrait pas permettre que des intérêts étrangers pussent, par un système de concessions, priver son pays de ses ressources."

Il ajoute : "Le Sultan posa la question de savoir quelle conséquence on devait tirer du conseil de mon père, en ce qui concernait le futur gouvernement français. Mon père, jouant avec sa fourchette, fit observer gaiement que la situation, surtout en matière coloniale, changerait radicalement après la guerre". S’ensuit une énumération par Roosevelt de ce que les États-Unis pourraient faire pour aider le Maroc, en formant des ingénieurs, en exploitant ses ressources avec le concours de firmes américaines, et pourquoi pas en découvrant des gisements pétrolifères.

Des déclaration officieuses...

Depuis la Charte de l’Atlantique, la sympathie du président pour les aspirations indépendantistes n’est un secret pour personne. Il est aussi curieux et, avant son arrivée à Casablanca, a lu quantité de documents sur le Maroc. Elliott Roosevelt évoque en particulier un repas pris avec son père, le samedi 16 janvier, dans le jardin de la villa Dar Es-Saada : "Au café, il revint à son sujet favori : le développement des régions coloniales. Nous parlâmes des grandes rivières qui prennent leur source dans l'Atlas, puis disparaissent dans le Sahara pour devenir des rivières souterraines. Il suffirait, dit mon père, de détourner le cours de ces rivières pour les besoins de l'irrigation, et cette région deviendrait si fertile que l'lmperial Valley de Californie aurait l'air, en comparaison, d'un carré de choux."

"En vertu de quoi le Maroc, peuplé de Marocains, appartiendrait-il à la France ? […] Quand nous aurons gagné la guerre, je travaillerai de toutes mes forces pour que les États-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les ambitions impérialistes de la France, ou d'encourager les ambitions de l'Empire anglais", avoue-t-il à son fils.

Le contre-amiral Ross T. McIntire, médecin personnel de Roosevelt, dresse un portrait similaire : "Le président, avec son intérêt habituel pour les gens, a fait de la condition des sujets du sultan son principal sujet de discussion, lui conseillant l'irrigation, le développement de l'énergie hydraulique, les réformes sociales, et Dieu seul sait quoi. Les Français étaient très agités à l'idée d'un New Deal au Maroc, mais Roosevelt a estimé qu’après tout il méritait d’être remercié pour leur avoir donné autant d’idées."

Quand il est accueilli le lendemain par Murphy, El Mokri partage les doutes de Ben Youssef et veut savoir quelles sont les intentions réelles des Etats-Unis envers le Maroc. "Le sultan est certain que la guerre se terminera par une victoire américaine", confesse le grand vizir, qui poursuit : "Lorsque le moment sera venu de discuter des conditions de la paix, il a l’intention de se jeter dans les bras de M. Roosevelt. Pourvu que M. Roosevelt l'accepte, lui et son pays. Si M. Roosevelt accepte, le sultan propose de tenir un plébiscite. Il est certain que tout son peuple, tant au Maroc français qu’espagnol, sera d’accord et voudra remettre son avenir entre les mains de M. Roosevelt."

La réponse de Murphy, qui n’a pas apprécié le caractère "subversif" des propos de FDR, notamment par égard pour Churchill et de Gaulle, est une douche froide : "Le président estime qu'il n'y a aucune raison de changer l'actuel gouvernement du Maroc et n'a aucune intention d'imposer d'autres changements à qui que ce soit." Le message est entendu : les déclarations de Roosevelt n’ont aucun caractère officiel.

Les répercussions de la rumeur

Entre-temps, la rumeur fait son travail. En quelques jours, nourries par l'ambiguïté des propos de Roosevelt, les conversations les transforment en annonciation : le président a promis d’aider le Maroc à gagner son indépendance. Pour les milieux nationalistes, remotivés par le débarquement de 1942, la venue de FDR est une occasion inespérée d'envisager l'avenir en dehors de la tutelle française. Pourquoi les États-Unis ne renversaient-ils pas le protectorat ? L’équation est favorable : les Américains, qui n’ont jamais reconnu le traité de Fès et dont l’amitié avec le Maroc est scellée depuis 1786, ont un droit de conquête légitime face à des Français incapables de protéger le royaume. Déjà, les services de la résidence font état d’un regain d’activisme chez les étudiants de l'Université Al Quaraouiyine à Fès, tandis qu’à Rabat, des graffitis célébrant les Américains et réclamant le départ de la France ont fait leur apparition dans la médina.

Comme le soulignera plus tard le maréchal Juin, "un vent d'émancipation avait commencé de souffler sur les braises attiédies du nationalisme. La Charte de l'Atlantique, les propos tenus par le président Roosevelt lors de son entrevue avec le sultan, avaient fortement frappé les esprits".

Les répercussions du dîner se prolongent les mois suivants. Le 15 juin, Ahmed Mekouar, Ahmed Balafrej, Mohamed Lyazidi et Omar Benabdeljalil adressent une lettre au président : "Le peuple marocain ne croit plus qu’en Dieu et en vous pour l’aider à sortir de la servitude imposée par le protectorat. Cet espoir a été ranimé par votre visite au Maroc et par les contacts personnels que vous avez eus avec notre souverain bien-aimé".

Au même moment, les dirigeants nationalistes de la zone espagnole, Abdelkhalek Torres et Mohamed El-Mekki Naciri, contactent la légation américaine à Tanger, réclamant "une déclaration d'abrogation du protectorat imposé par la force sur le territoire marocain".

À Rabat et Casablanca, le Roosevelt Club voit le jour. Créé par Abdelatif Sbihi, directeur de La Voix Nationale, ce cercle dédié à l’approfondissement des relations entre le Maroc et les États-Unis réunit Américains et Marocains, dont certains, comme Ahmed Reda Guedira, Mfadel Cherkaoui, M'hamed Bargach et Mehdi Bennouna, occuperont à l’indépendance des fonctions de premier plan.

La douche froide

L’hiver 1944 se charge néanmoins d’éteindre les braises. Peu après la création de l’Istiqlal, Ahmed Balafrej et Mohamed Lyazidi appellent le 4 janvier le consul des États-Unis à Rabat pour l’informer de la publication prochaine du manifeste de l’indépendance. Mais Ernest de W. Mayer leur oppose une fin de non-recevoir : "Ni le peuple américain ni son gouvernement ne considéreraient favorablement un mouvement politique qui tendrait à les distraire dans la poursuite de la guerre."

Trois semaines plus tard, une répression sévère s’abat sur le pays. Le résident général Gabriel Puaux fait arrêter des centaines de personnes, dont les deux leaders nationalistes, "en présence de l’armée et des autorités américaines, et seulement un an après la rencontre entre Roosevelt et Ben Youssef", note Mehdi Bennouna.

Le 31 janvier, le secrétaire d’Etat, Cordell Hull, écrit à Mayer : "Malgré le soutien que le peuple des États-Unis a récemment apporté aux aspirations du Liban, la question du statut du Maroc ne peut être considérée sous le même jour en raison des considérations militaires et de sécurité affectant notre position en Afrique du Nord."

Loin de raviver la flamme anticoloniale de Roosevelt, décédé en avril 1945, l’immédiat après-guerre est pour les États-Unis une période de doute. Engagé dans la guerre froide avec l’URSS, le pays a besoin de bases au Maroc. Au sein de l’administration américaine, deux camps s’opposent autour d’une question : des contacts directs doivent-ils être pris avec le sultan ? Convaincu que se mettre à dos les Français reviendrait à se tirer une balle dans le pied, le camp du non finit par l’emporter.

Le magazine Time résume la situation : "Après quelques appréhensions, les Américains ne peuvent plus se laisser distraire par les problèmes coloniaux, cela reviendrait à laisser des pompiers en route pour éteindre un incendie s’arrêter en chemin pour ramasser les poubelles."

Limpide avant la guerre, la position américaine envers le Maroc se complexifie. Le royaume n’est plus un pays lointain mais une réalité concrète, un théâtre d’opérations, hier contre les forces de l’Axe, aujourd’hui contre l’Union soviétique. La realpolitik a pris le dessus.

Les Etats-Unis dans l'embarras

Le dîner du 22 janvier 1943 n’est cependant pas encore tout à fait mort et revient même de manière spectaculaire sur le devant de la scène quand, en juin 1947, le secrétaire général de la Ligue arabe lance devant la presse à Washington : "Lors de la conférence de Casablanca, le président Roosevelt a promis au sultan du Maroc l'indépendance de l'Afrique du Nord", annonçant dans la foulée la création d'un mouvement "pacifique" de libération des Arabes de l'Atlantique à l'océan Indien.

L'Aurore du 20 juin 1947.

"Quand Azzam Pacha fait parler les morts", ironise alors en France le journal de centre droit L’Aurore (ci-dessus), l’un des principaux tirages de la IVe République, illustrant le peu de sérieux accordé désormais au prétendu ralliement de FDR à la cause marocaine. Un argument que les milieux politiques américains considèrent comme "saisonnier", relève de son côté le correspondant du journal Le Monde à Washington.

L’embarras américain est pourtant bien réel. Désireux de se débarrasser une fois pour toutes de ce caillou dans sa chaussure, le département d’Etat adresse une mise au point publique, indiquant que "le sultan a probablement tiré des conclusions incorrectes de l'intérêt indubitable de M. Roosevelt pour l'autodétermination et la liberté des peuples coloniaux". Jusqu’au début des années 1950, la diplomatie américaine est contrainte à des mises au point régulières avec les Français, qui voient dans les déclarations de Roosevelt l’origine de tous les troubles au Maroc.

Le 19 décembre 1952, quelques jours après les émeutes de Casablanca, qui font suite à l'assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached, le résident général Augustin Guillaume se plaint ouvertement auprès de l’ambassadeur des États-Unis à Paris, faisant référence à "la conversation de 1943" et reprochant au gouvernement américain de manœuvrer en faveur des nationalistes.

Un mémo de la CIA daté du 17 juillet 1955.

En juillet 1955, douze ans après la rencontre entre Roosevelt et le sultan, un mémo est commandé à Huntington D. Sheldon, le directeur adjoint du Bureau des renseignements actuels de la CIA (ci-dessus). Intitulé "Les promesses supposées du président Roosevelt au sujet de l’indépendance du Maroc", le document relève qu’il n’existe "aucune preuve documentaire solide permettant d'étayer le fait que le président ait promis au sultan qu'il l'aiderait à obtenir l'indépendance".

Au Maroc, où la rumeur ne s’est jamais tout à fait éteinte, le cadavre du dîner entre Roosevelt et Ben Youssef bouge encore, même après la disparition de Mohammed V. En 1961, Hassan II déclare : "Si Roosevelt n'était pas mort, les États-Unis n'auraient pas manqué d'accélérer le processus de libération du Maroc". La confirmation que si une parole a été donnée, elle n’engageait qu’un homme.

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Le 12 janvier 2020 à09:34

Modifié le 12 janvier 2020 à 16:58

HISTOIRE. Jamais reconnue officiellement par les États-Unis, la sympathie affichée de FDR pour les aspirations nationalistes a eu des répercussions durables sur les relations entre les deux pays (et la France).

C’est le dîner le plus emblématique auquel a pris part Sidi Mohammed Ben Youssef, sans aucun doute le plus commenté. Le vendredi 22 janvier 1943, deux jours avant la fin de la conférence de Casablanca, Franklin D. Roosevelt convie le futur Mohammed V à une réception en son honneur à la villa Dar Es-Saada. C’est la première fois que la France autorise la présence, aux côtés du sultan, d’un chef d’État étranger.

Parmi les invités  –  ils sont douze ce soir-là – six sont américains. Outre le président, se trouvent un de ses fils le lieutenant-colonel Elliott Roosevelt, son représentant spécial en Afrique française du Nord Robert Murphy, son aide naval John L. McCrea, son conseiller diplomatique en chef Harry Hopkins et le major-général George Patton.

Le Premier ministre du Royaume-Uni Winston Churchill et le résident général de France au Maroc Charles Noguès sont également de la partie. Aux côtés du sultan, le prince héritier Moulay Hassan, le grand vizir Mohammed El Mokri et le chef du protocole Mohamed Mammeri ferment le ban.

Bien qu’il en soit l’hôte principal, Ben Youssef n’est informé de ce repas que la veille. L’idée en revient à Roosevelt.

Dès le vendredi 15 janvier, au lendemain de son arrivée à Casablanca, il soumet à son staff la perspective d’une rencontre avec le sultan et, le dimanche suivant, questionne Patton et Noguès sur l’opportunité de le "divertir". Le résident général approuve. "Chez les Arabes, inviter à rompre le pain est la meilleure manière de flatter", déclare-t-il au président.

Patton précise que l’invitation doit être remise par un haut gradé, un général au moins, accompagné de Noguès. Roosevelt donne son accord, mais ne tient pas parole. Son opposition au débarquement allié, quelques semaines plus tôt, et la réticence dont il a fait preuve en transmettant avec plusieurs jours de retard sa lettre informant Ben Youssef du déclenchement de l’opération Torch, ont discrédité à ses yeux le représentant du gouvernement français.

C’est donc sans Noguès que McCrea, tôt dans la matinée du jeudi 21 janvier, fait le déplacement en voiture jusqu’au palais, à Rabat, pour remettre en mains propres l’invitation au sultan.

L’aide naval se souvient : "Hollywood n'aurait pu imaginer un spectacle aussi coloré" avec sa "cour de sable blanc", ses "cavaliers vêtus de costumes bariolés" et ses "chevaux immaculés drapés de couvertures rouges".

Le résident général de France le plus loin possible sur le plan de table

Entourés de Mammeri et El Mokri, le sultan et son fils aîné, "dans des robes de soie blanche", arrivent le lendemain, à 19h40, chargés de cadeaux pour Roosevelt et sa femme.

Artisan principal du New Deal, imprégné des valeurs de frugalité et d’autosuffisance propres au Midwest, Harry Hopkins, qui est né et a vécu l’essentiel de son enfance dans l’Iowa et le Nebraska, dresse non sans ironie le menu des présents : "Un poignard en or pour le président, et pour Mme Roosevelt quelques bracelets et un diadème en or qui ressemble à celui que les filles portent au cirque sur des chevaux." En retour, la photo signée de Roosevelt dans son cadre argenté, gravé du sceau présidentiel, fait pâle figure.

Comme dans tout dîner officiel, la disposition des convives renseigne sur l’ambiance du moment. Peu avant le repas, Roosevelt présente à McCrea un plan de table qu’il a dessiné. Le président a placé le sultan à sa droite et Churchill à sa gauche. Dans un premier temps, il a prévu que Noguès soit à côté de Ben Youssef, mais McCrea s’y oppose.

Le plan de table dessiné par Roosevelt

Il raconte : "Lors de ma rencontre avec le sultan la veille, j’avais remarqué que toute sa conversation était dirigée par son chef du protocole. J’ai donc suggéré au président de le placer à la droite du sultan, afin que le général Noguès soit aussi loin que possible de la conversation entre le président et le sultan. Le président a déclaré que Noguès avait un caractère bien trempé, et qu’il allait le placer entre Harry et moi afin que nous puissions le surveiller."

Roosevelt effectue un second changement en plaçant Robert Murphy à la place du brigadier général William H. Wilbur, décoré la veille de la médaille d'honneur pour sa bravoure lors du débarquement à Fedala (actuelle Mohammedia). Parce qu’il a "une grande admiration pour le général", le prince héritier est installé à côté de Patton, avec lequel il a eu l’occasion, le 12 janvier, escorté de Noguès, d’assister à une présentation, sur le plateau de Aïn Chock, à l'aérodrome et au port, du matériel en service dans l’armée américaine.

Hopkins observe ce "gamin d'environ treize ans" qui lui semble "brillant" et dont il s’étonne qu’il porte le fez rouge même en mangeant. Consommé sans porc et sans alcool – au grand dam de Churchill – le repas dure environ deux heures. Le sultan et son entourage repartent à 22h10.

Roosevelt a prédit l'indépendance du Maroc dans les dix ans

Si aucun document officiel ne renseigne sur les échanges qui ont eu lieu ce soir-là entre Roosevelt et Ben Youssef, les comptes rendus des participants et de quelques témoins indirects offrent une vision assez nette du contenu de leur conversation, qui a trait essentiellement aux conditions de développement du Maroc.

Murphy explique que "Roosevelt proposa au sultan que des dispositions soient prises après la guerre pour la coopération économique américano-marocaine". Harold Macmillan, qui participa à la conférence de Casablanca en tant que ministre résident à Alger au quartier général des forces alliées en Afrique du Nord, rapporte que "le président a parlé de la fin imminente de l'impérialisme".

Hassan II assure, lui, que FDR a prédit à son père l’indépendance du Maroc "d’ici dix ans". Quant au vice-consul américain à Marrakech, Kenneth Pendar, il indique que "le sultan et ses conseillers étaient ravis, ils se voyaient enfin traités comme un pays souverain". Des propos qui, pour reprendre le général de Gaulle, cadrent mal avec le protectorat.

Un tableau plus complet de la discussion entre le président et le sultan est livré à travers le témoignage d’Elliott Roosevelt : "Le sultan déclara qu’il désirait très vivement être aidé dans toute la mesure du possible pour doter son pays d’institutions sanitaires modernes et pour favoriser l’instruction publique. Mon père exprima alors l’opinion qu’afin de mener à bien une telle œuvre, le sultan ne devrait pas permettre que des intérêts étrangers pussent, par un système de concessions, priver son pays de ses ressources."

Il ajoute : "Le Sultan posa la question de savoir quelle conséquence on devait tirer du conseil de mon père, en ce qui concernait le futur gouvernement français. Mon père, jouant avec sa fourchette, fit observer gaiement que la situation, surtout en matière coloniale, changerait radicalement après la guerre". S’ensuit une énumération par Roosevelt de ce que les États-Unis pourraient faire pour aider le Maroc, en formant des ingénieurs, en exploitant ses ressources avec le concours de firmes américaines, et pourquoi pas en découvrant des gisements pétrolifères.

Des déclaration officieuses...

Depuis la Charte de l’Atlantique, la sympathie du président pour les aspirations indépendantistes n’est un secret pour personne. Il est aussi curieux et, avant son arrivée à Casablanca, a lu quantité de documents sur le Maroc. Elliott Roosevelt évoque en particulier un repas pris avec son père, le samedi 16 janvier, dans le jardin de la villa Dar Es-Saada : "Au café, il revint à son sujet favori : le développement des régions coloniales. Nous parlâmes des grandes rivières qui prennent leur source dans l'Atlas, puis disparaissent dans le Sahara pour devenir des rivières souterraines. Il suffirait, dit mon père, de détourner le cours de ces rivières pour les besoins de l'irrigation, et cette région deviendrait si fertile que l'lmperial Valley de Californie aurait l'air, en comparaison, d'un carré de choux."

"En vertu de quoi le Maroc, peuplé de Marocains, appartiendrait-il à la France ? […] Quand nous aurons gagné la guerre, je travaillerai de toutes mes forces pour que les États-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les ambitions impérialistes de la France, ou d'encourager les ambitions de l'Empire anglais", avoue-t-il à son fils.

Le contre-amiral Ross T. McIntire, médecin personnel de Roosevelt, dresse un portrait similaire : "Le président, avec son intérêt habituel pour les gens, a fait de la condition des sujets du sultan son principal sujet de discussion, lui conseillant l'irrigation, le développement de l'énergie hydraulique, les réformes sociales, et Dieu seul sait quoi. Les Français étaient très agités à l'idée d'un New Deal au Maroc, mais Roosevelt a estimé qu’après tout il méritait d’être remercié pour leur avoir donné autant d’idées."

Quand il est accueilli le lendemain par Murphy, El Mokri partage les doutes de Ben Youssef et veut savoir quelles sont les intentions réelles des Etats-Unis envers le Maroc. "Le sultan est certain que la guerre se terminera par une victoire américaine", confesse le grand vizir, qui poursuit : "Lorsque le moment sera venu de discuter des conditions de la paix, il a l’intention de se jeter dans les bras de M. Roosevelt. Pourvu que M. Roosevelt l'accepte, lui et son pays. Si M. Roosevelt accepte, le sultan propose de tenir un plébiscite. Il est certain que tout son peuple, tant au Maroc français qu’espagnol, sera d’accord et voudra remettre son avenir entre les mains de M. Roosevelt."

La réponse de Murphy, qui n’a pas apprécié le caractère "subversif" des propos de FDR, notamment par égard pour Churchill et de Gaulle, est une douche froide : "Le président estime qu'il n'y a aucune raison de changer l'actuel gouvernement du Maroc et n'a aucune intention d'imposer d'autres changements à qui que ce soit." Le message est entendu : les déclarations de Roosevelt n’ont aucun caractère officiel.

Les répercussions de la rumeur

Entre-temps, la rumeur fait son travail. En quelques jours, nourries par l'ambiguïté des propos de Roosevelt, les conversations les transforment en annonciation : le président a promis d’aider le Maroc à gagner son indépendance. Pour les milieux nationalistes, remotivés par le débarquement de 1942, la venue de FDR est une occasion inespérée d'envisager l'avenir en dehors de la tutelle française. Pourquoi les États-Unis ne renversaient-ils pas le protectorat ? L’équation est favorable : les Américains, qui n’ont jamais reconnu le traité de Fès et dont l’amitié avec le Maroc est scellée depuis 1786, ont un droit de conquête légitime face à des Français incapables de protéger le royaume. Déjà, les services de la résidence font état d’un regain d’activisme chez les étudiants de l'Université Al Quaraouiyine à Fès, tandis qu’à Rabat, des graffitis célébrant les Américains et réclamant le départ de la France ont fait leur apparition dans la médina.

Comme le soulignera plus tard le maréchal Juin, "un vent d'émancipation avait commencé de souffler sur les braises attiédies du nationalisme. La Charte de l'Atlantique, les propos tenus par le président Roosevelt lors de son entrevue avec le sultan, avaient fortement frappé les esprits".

Les répercussions du dîner se prolongent les mois suivants. Le 15 juin, Ahmed Mekouar, Ahmed Balafrej, Mohamed Lyazidi et Omar Benabdeljalil adressent une lettre au président : "Le peuple marocain ne croit plus qu’en Dieu et en vous pour l’aider à sortir de la servitude imposée par le protectorat. Cet espoir a été ranimé par votre visite au Maroc et par les contacts personnels que vous avez eus avec notre souverain bien-aimé".

Au même moment, les dirigeants nationalistes de la zone espagnole, Abdelkhalek Torres et Mohamed El-Mekki Naciri, contactent la légation américaine à Tanger, réclamant "une déclaration d'abrogation du protectorat imposé par la force sur le territoire marocain".

À Rabat et Casablanca, le Roosevelt Club voit le jour. Créé par Abdelatif Sbihi, directeur de La Voix Nationale, ce cercle dédié à l’approfondissement des relations entre le Maroc et les États-Unis réunit Américains et Marocains, dont certains, comme Ahmed Reda Guedira, Mfadel Cherkaoui, M'hamed Bargach et Mehdi Bennouna, occuperont à l’indépendance des fonctions de premier plan.

La douche froide

L’hiver 1944 se charge néanmoins d’éteindre les braises. Peu après la création de l’Istiqlal, Ahmed Balafrej et Mohamed Lyazidi appellent le 4 janvier le consul des États-Unis à Rabat pour l’informer de la publication prochaine du manifeste de l’indépendance. Mais Ernest de W. Mayer leur oppose une fin de non-recevoir : "Ni le peuple américain ni son gouvernement ne considéreraient favorablement un mouvement politique qui tendrait à les distraire dans la poursuite de la guerre."

Trois semaines plus tard, une répression sévère s’abat sur le pays. Le résident général Gabriel Puaux fait arrêter des centaines de personnes, dont les deux leaders nationalistes, "en présence de l’armée et des autorités américaines, et seulement un an après la rencontre entre Roosevelt et Ben Youssef", note Mehdi Bennouna.

Le 31 janvier, le secrétaire d’Etat, Cordell Hull, écrit à Mayer : "Malgré le soutien que le peuple des États-Unis a récemment apporté aux aspirations du Liban, la question du statut du Maroc ne peut être considérée sous le même jour en raison des considérations militaires et de sécurité affectant notre position en Afrique du Nord."

Loin de raviver la flamme anticoloniale de Roosevelt, décédé en avril 1945, l’immédiat après-guerre est pour les États-Unis une période de doute. Engagé dans la guerre froide avec l’URSS, le pays a besoin de bases au Maroc. Au sein de l’administration américaine, deux camps s’opposent autour d’une question : des contacts directs doivent-ils être pris avec le sultan ? Convaincu que se mettre à dos les Français reviendrait à se tirer une balle dans le pied, le camp du non finit par l’emporter.

Le magazine Time résume la situation : "Après quelques appréhensions, les Américains ne peuvent plus se laisser distraire par les problèmes coloniaux, cela reviendrait à laisser des pompiers en route pour éteindre un incendie s’arrêter en chemin pour ramasser les poubelles."

Limpide avant la guerre, la position américaine envers le Maroc se complexifie. Le royaume n’est plus un pays lointain mais une réalité concrète, un théâtre d’opérations, hier contre les forces de l’Axe, aujourd’hui contre l’Union soviétique. La realpolitik a pris le dessus.

Les Etats-Unis dans l'embarras

Le dîner du 22 janvier 1943 n’est cependant pas encore tout à fait mort et revient même de manière spectaculaire sur le devant de la scène quand, en juin 1947, le secrétaire général de la Ligue arabe lance devant la presse à Washington : "Lors de la conférence de Casablanca, le président Roosevelt a promis au sultan du Maroc l'indépendance de l'Afrique du Nord", annonçant dans la foulée la création d'un mouvement "pacifique" de libération des Arabes de l'Atlantique à l'océan Indien.

L'Aurore du 20 juin 1947.

"Quand Azzam Pacha fait parler les morts", ironise alors en France le journal de centre droit L’Aurore (ci-dessus), l’un des principaux tirages de la IVe République, illustrant le peu de sérieux accordé désormais au prétendu ralliement de FDR à la cause marocaine. Un argument que les milieux politiques américains considèrent comme "saisonnier", relève de son côté le correspondant du journal Le Monde à Washington.

L’embarras américain est pourtant bien réel. Désireux de se débarrasser une fois pour toutes de ce caillou dans sa chaussure, le département d’Etat adresse une mise au point publique, indiquant que "le sultan a probablement tiré des conclusions incorrectes de l'intérêt indubitable de M. Roosevelt pour l'autodétermination et la liberté des peuples coloniaux". Jusqu’au début des années 1950, la diplomatie américaine est contrainte à des mises au point régulières avec les Français, qui voient dans les déclarations de Roosevelt l’origine de tous les troubles au Maroc.

Le 19 décembre 1952, quelques jours après les émeutes de Casablanca, qui font suite à l'assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached, le résident général Augustin Guillaume se plaint ouvertement auprès de l’ambassadeur des États-Unis à Paris, faisant référence à "la conversation de 1943" et reprochant au gouvernement américain de manœuvrer en faveur des nationalistes.

Un mémo de la CIA daté du 17 juillet 1955.

En juillet 1955, douze ans après la rencontre entre Roosevelt et le sultan, un mémo est commandé à Huntington D. Sheldon, le directeur adjoint du Bureau des renseignements actuels de la CIA (ci-dessus). Intitulé "Les promesses supposées du président Roosevelt au sujet de l’indépendance du Maroc", le document relève qu’il n’existe "aucune preuve documentaire solide permettant d'étayer le fait que le président ait promis au sultan qu'il l'aiderait à obtenir l'indépendance".

Au Maroc, où la rumeur ne s’est jamais tout à fait éteinte, le cadavre du dîner entre Roosevelt et Ben Youssef bouge encore, même après la disparition de Mohammed V. En 1961, Hassan II déclare : "Si Roosevelt n'était pas mort, les États-Unis n'auraient pas manqué d'accélérer le processus de libération du Maroc". La confirmation que si une parole a été donnée, elle n’engageait qu’un homme.

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