Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie. Membre du mouvement Maan

Relance par la dépense publique : la valse des marchands de la dette

Le 21 mai 2020 à 08:45

Modifié le 26 mai 2020 à 10:47

Les politiques de relance keynésiennes dans nos conditions actuelles tant externes qu'internes nous conduiront droit à la catastrophe et à une situation pire que celle que nous avons vécue avant le PAS ! Une chronique de Nabil Adel.

« La politique économique à adopter par notre pays doit se baser sur un modèle de croissance ‘volontariste’. Il s’agira de procéder à une réorientation du comportement de l’État dans le sens d’un interventionnisme plus massif. Il faut mobiliser toutes les capacités productives, en vue d’assurer un taux de croissance maximal fixé à 7,5 % sur les trois prochaines années. La mobilisation ne doit pas être exclusivement technique, mais surtout populaire de toutes les potentialités internes. Avec 37,2 % de l’ensemble des investissements, l’industrie doit constituer ‘la première priorité’ dans la hiérarchie des secteurs ».

Ce qui ressemble quasiment mot pour mot aux recettes de certains économistes depuis le début de la crise du Covid-19, ne sont en fait que des extraits de notre plan quinquennal pour la période 1973 et 1977.

Pour la petite histoire, les orientations ‘volontaristes’ de ce plan nous avaient conduits droit vers la défaillance et le programme d’ajustement structurel (PAS). A la veille de cette forte dose d’austérité inoculée par les bailleurs de fonds internationaux, le déficit budgétaire avait atteint 12 % du PIB, celui du compte courant 12,3 % du PIB et nos réserves en devises ne couvraient que quelques jours d’importation.

Le drame de ce pays est que ses politiques économiques ne manquent pas de volontarisme, mais de réalisme

L’inflation avait culminé à 13,5 % et l’endettement avait atteint 83 % du PIB ; le Maroc n’avait d’autres choix que de se déclarer en défaut et, donc, de demander un rééchelonnement de ses dettes.

Le drame de ce pays est que ses politiques économiques ne manquent pas de volontarisme, mais de réalisme. Nos responsables ont souvent plus d’ambitions que de moyens. Étonnement et en dépit de sa dureté, seul le PAS pouvait être assimilé à un plan qui a atteint ses objectifs et mis notre économie sur les bons rails. Ce nécessaire rappel historique vise à montrer la futilité voire le danger des recettes proposées par les amnésiques qui veulent nous faire vivre un mauvais remake de ce drame collectif.

Jacques-Bénigne Bossuet a écrit en 1688 : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». La crise du Covid-19 a montré que 332 ans plus tard, nous continuons toujours à déplorer les effets dont nous chérissons les causes.

Certains économistes déplorent la réduction des budgets de l’enseignement et de la santé depuis le PAS, et pourtant ils recommandent aujourd’hui de recourir à ce qui l’a provoquée, à savoir l’endettement. Ils déplorent la faiblesse de rendement des dépenses publiques, mais demandent leur augmentation. Ils déplorent l’endettement croissant des Marocains et proposent une baisse des taux directeurs pour les endetter davantage. Ils déplorent l’échec de notre modèle de développement basé sur la demande et suggèrent une politique de relance par « la demande ». Mais visiblement, ils ne sont pas à une contradiction près.

Les chantres de la relance ignorent, ou feignent d’ignorer, que le niveau des dépenses publiques au Maroc est passé de 20 % du PIB au début des années 2000 à presque 30 % en 2018, sans que cela ne génère la croissance tant escomptée. Beaucoup d’études sur le profil de la croissance au Maroc pointent le même problème : c’est la faiblesse des rendements des investissements (publics et privés) et non leur taille qui nous handicape. Notre pays n’a aucun problème à mobiliser les facteurs de production, c’est dans ce qu’il en fait que le problème se pose.

En manque d’imagination, beaucoup d’économistes associent le mot relance aux recettes keynésiennes. Tout se passe comme si le seul moyen de faire croître une économie est la dépense publique, la politique monétaire accommodante et l’inflation. Ils distillent, non sans malice, que la maîtrise des comptes publics est synonyme d’austérité, de ralentissement de l’activité et, pour jouer sur la fibre sociale, de chômage.

Certains y ajoutent une dose de protectionnisme et on a le carré gagnant ! Or, les meilleures politiques de croissance à long terme sont celles fondées sur le triptyque institutions fortes et intègres, cadre macroéconomique stable et tissu productif performant. Non, il n’y a pas que le déficit budgétaire et la dette publique pour faire de la croissance.

Les expériences historiques au Maroc et celles d’autres pays montrent le caractère superflu de cette association, car bien souvent, les économies ‘relancées’ se retrouvent endettées, mais sans croissance. Si cette identité remarquable entre la dette et la croissance était vérifiée, le stock de dettes au niveau mondial aurait baissé. Or, c’est le contraire qui est observé depuis plusieurs années, à quelques rares exceptions près. À titre d’illustration, les pays de l’Europe du Nord, vertueux de la rigueur budgétaire, n’ont aucun problème de croissance économique et de justice sociale.

A contrario, les pays de l’Europe du Sud, modèles de l’insouciance budgétaire et de l’adolescence monétaire, ne sortent d’une crise que pour entrer dans une autre. Ils sont aujourd’hui traités comme de mauvais élèves se faisant remonter les bretelles ou pire comme des citoyens de seconde catégorie dans un espace où ils sont considérés comme des pestiférés.

L’innovation, la qualité, la maîtrise des coûts et l’agressivité commerciale des entreprises sont le meilleur levier de croissance à long terme et pour cela, on n’a besoin ni de dettes ni d’inflation. On a besoin de stabilité macroéconomique et de cadre institutionnel propice. Laissons juste nos entreprises travailler sainement en les dotant de facteurs de production de qualité et elles sont capables de miracles, sans être biberonnées par l’État.

Pour la énième fois, les politiques keynésiennes sont des recettes conjoncturelles, alors que nous avons des problèmes structurels. Pour emprunter une terminologie microéconomique, les recettes keynésiennes sont au mieux un complément aux réformes structurelles d’une économie, mais jamais un substitut.

Aux défenseurs de la relance par la dépense publique et l’endettement, nous posons une seule question : qu’est-ce qui a changé dans les structures productives au Maroc et dans sa gouvernance publique pour que ce qui a échoué hier se mette par magie à fonctionner aujourd’hui ?

Messieurs Benchaaboun et Jouahri, restez droits dans vos bottes, car les politiques de relance keynésiennes dans nos conditions actuelles tant externes (Covid-19 et récession internationale) qu’internes (fragilité du secteur privé et problèmes de gouvernance dans le public) nous conduiront droit à la catastrophe et à une situation pire que celle que nous avons vécue avant le PAS !

Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie. Membre du mouvement Maan

Relance par la dépense publique : la valse des marchands de la dette

Le 21 mai 2020 à09:00

Modifié le 26 mai 2020 à 10:47

Les politiques de relance keynésiennes dans nos conditions actuelles tant externes qu'internes nous conduiront droit à la catastrophe et à une situation pire que celle que nous avons vécue avant le PAS ! Une chronique de Nabil Adel.

« La politique économique à adopter par notre pays doit se baser sur un modèle de croissance ‘volontariste’. Il s’agira de procéder à une réorientation du comportement de l’État dans le sens d’un interventionnisme plus massif. Il faut mobiliser toutes les capacités productives, en vue d’assurer un taux de croissance maximal fixé à 7,5 % sur les trois prochaines années. La mobilisation ne doit pas être exclusivement technique, mais surtout populaire de toutes les potentialités internes. Avec 37,2 % de l’ensemble des investissements, l’industrie doit constituer ‘la première priorité’ dans la hiérarchie des secteurs ».

Ce qui ressemble quasiment mot pour mot aux recettes de certains économistes depuis le début de la crise du Covid-19, ne sont en fait que des extraits de notre plan quinquennal pour la période 1973 et 1977.

Pour la petite histoire, les orientations ‘volontaristes’ de ce plan nous avaient conduits droit vers la défaillance et le programme d’ajustement structurel (PAS). A la veille de cette forte dose d’austérité inoculée par les bailleurs de fonds internationaux, le déficit budgétaire avait atteint 12 % du PIB, celui du compte courant 12,3 % du PIB et nos réserves en devises ne couvraient que quelques jours d’importation.

Le drame de ce pays est que ses politiques économiques ne manquent pas de volontarisme, mais de réalisme

L’inflation avait culminé à 13,5 % et l’endettement avait atteint 83 % du PIB ; le Maroc n’avait d’autres choix que de se déclarer en défaut et, donc, de demander un rééchelonnement de ses dettes.

Le drame de ce pays est que ses politiques économiques ne manquent pas de volontarisme, mais de réalisme. Nos responsables ont souvent plus d’ambitions que de moyens. Étonnement et en dépit de sa dureté, seul le PAS pouvait être assimilé à un plan qui a atteint ses objectifs et mis notre économie sur les bons rails. Ce nécessaire rappel historique vise à montrer la futilité voire le danger des recettes proposées par les amnésiques qui veulent nous faire vivre un mauvais remake de ce drame collectif.

Jacques-Bénigne Bossuet a écrit en 1688 : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». La crise du Covid-19 a montré que 332 ans plus tard, nous continuons toujours à déplorer les effets dont nous chérissons les causes.

Certains économistes déplorent la réduction des budgets de l’enseignement et de la santé depuis le PAS, et pourtant ils recommandent aujourd’hui de recourir à ce qui l’a provoquée, à savoir l’endettement. Ils déplorent la faiblesse de rendement des dépenses publiques, mais demandent leur augmentation. Ils déplorent l’endettement croissant des Marocains et proposent une baisse des taux directeurs pour les endetter davantage. Ils déplorent l’échec de notre modèle de développement basé sur la demande et suggèrent une politique de relance par « la demande ». Mais visiblement, ils ne sont pas à une contradiction près.

Les chantres de la relance ignorent, ou feignent d’ignorer, que le niveau des dépenses publiques au Maroc est passé de 20 % du PIB au début des années 2000 à presque 30 % en 2018, sans que cela ne génère la croissance tant escomptée. Beaucoup d’études sur le profil de la croissance au Maroc pointent le même problème : c’est la faiblesse des rendements des investissements (publics et privés) et non leur taille qui nous handicape. Notre pays n’a aucun problème à mobiliser les facteurs de production, c’est dans ce qu’il en fait que le problème se pose.

En manque d’imagination, beaucoup d’économistes associent le mot relance aux recettes keynésiennes. Tout se passe comme si le seul moyen de faire croître une économie est la dépense publique, la politique monétaire accommodante et l’inflation. Ils distillent, non sans malice, que la maîtrise des comptes publics est synonyme d’austérité, de ralentissement de l’activité et, pour jouer sur la fibre sociale, de chômage.

Certains y ajoutent une dose de protectionnisme et on a le carré gagnant ! Or, les meilleures politiques de croissance à long terme sont celles fondées sur le triptyque institutions fortes et intègres, cadre macroéconomique stable et tissu productif performant. Non, il n’y a pas que le déficit budgétaire et la dette publique pour faire de la croissance.

Les expériences historiques au Maroc et celles d’autres pays montrent le caractère superflu de cette association, car bien souvent, les économies ‘relancées’ se retrouvent endettées, mais sans croissance. Si cette identité remarquable entre la dette et la croissance était vérifiée, le stock de dettes au niveau mondial aurait baissé. Or, c’est le contraire qui est observé depuis plusieurs années, à quelques rares exceptions près. À titre d’illustration, les pays de l’Europe du Nord, vertueux de la rigueur budgétaire, n’ont aucun problème de croissance économique et de justice sociale.

A contrario, les pays de l’Europe du Sud, modèles de l’insouciance budgétaire et de l’adolescence monétaire, ne sortent d’une crise que pour entrer dans une autre. Ils sont aujourd’hui traités comme de mauvais élèves se faisant remonter les bretelles ou pire comme des citoyens de seconde catégorie dans un espace où ils sont considérés comme des pestiférés.

L’innovation, la qualité, la maîtrise des coûts et l’agressivité commerciale des entreprises sont le meilleur levier de croissance à long terme et pour cela, on n’a besoin ni de dettes ni d’inflation. On a besoin de stabilité macroéconomique et de cadre institutionnel propice. Laissons juste nos entreprises travailler sainement en les dotant de facteurs de production de qualité et elles sont capables de miracles, sans être biberonnées par l’État.

Pour la énième fois, les politiques keynésiennes sont des recettes conjoncturelles, alors que nous avons des problèmes structurels. Pour emprunter une terminologie microéconomique, les recettes keynésiennes sont au mieux un complément aux réformes structurelles d’une économie, mais jamais un substitut.

Aux défenseurs de la relance par la dépense publique et l’endettement, nous posons une seule question : qu’est-ce qui a changé dans les structures productives au Maroc et dans sa gouvernance publique pour que ce qui a échoué hier se mette par magie à fonctionner aujourd’hui ?

Messieurs Benchaaboun et Jouahri, restez droits dans vos bottes, car les politiques de relance keynésiennes dans nos conditions actuelles tant externes (Covid-19 et récession internationale) qu’internes (fragilité du secteur privé et problèmes de gouvernance dans le public) nous conduiront droit à la catastrophe et à une situation pire que celle que nous avons vécue avant le PAS !

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