Rédouane Taouil : "La crise révèle les limites de la politique économique"

INTERVIEW. Inadéquation de la règle de contrôle du déficit budgétaire, inefficiences de la flexibilité du marché du travail, carences des institutions protectrices contre les risques de perte de revenus et d’emploi... Pour Rédouane Taouil, professeur à l’Université de Grenoble et auteur de travaux sur le modèle du développement du Maroc, la lutte contre l’insécurité sociale appelle à l'adoption de nouveaux principes et à la redéfinition des frontières entre les interventions publiques et le marché.

Rédouane Taouil :

Le 06 avril 2020 à 11:12

Modifié le 06 avril 2020 à 11:39

- Médias24 : les effets de la crise sanitaire et les décisions adoptées en vue de les atténuer jettent-ils le doute sur la pertinence de la politique économique adoptée par le Maroc ?

-Rédouane Taouil : La crise du Coronavirus s’avère, en effet, un moment favorable à la mise en question de la doxa de la politique économique qui, à force d’être martelée, se trouve à l’abri du soupçon.

Le caractère exceptionnel des mesures des décideurs publics suscite des interrogations auxquelles le débat sur le modèle de croissance, n’a pas, en dehors de quelques exceptions, donné lieu. Non seulement, il a conduit à placer le logiciel de politique économique hors du doute, mais il a réitéré la préservation de la gestion des finances publiques selon une stricte discipline et le parachèvement des réformes des marchés du travail et des produits en vue d’intensifier la concurrence et étendre la flexibilité.

La pandémie a mis en évidence les limites de la politique économique. D’abord, la mise en place d’un Fonds Covid-19 signale l’impossibilité d’utiliser l’instrument budgétaire en vue de faire face à la contraction de l’activité sous peine de passer outre la règle de limitation du déficit à 3%. Celle règle est visiblement inadaptée tant à l’amortissement des fluctuations conjoncturelles qu’à la redistribution par la compensation des pertes de revenus ou d’emplois.

L’aide aux salariés mis au chômage vient exhiber les vices de la flexibilité du marché du travail qui est largement prônée comme solution à l’équation de l’emploi. Cette flexibilité, qui est le fait de la majorité de la population active, entraîne, faute d’institutions protectrices contre les risques de chômage et de maladie, une insécurité sociale sur laquelle la crise actuelle jette une lumière toute crue. Les contrats temporaires comme les dérogations à la législation du travail facilitent plus le licenciement que la création l’emploi.

Est également significative des méfaits de la flexibilité, la mise en œuvre des mesures de versement monétaires aux salariés en arrêt de travail. Celle-ci se heurte aux entorses au droit du travail : un grand nombre de salariés n’est pas déclaré à la Caisse nationale de sécurité sociale. Qui plus est, les facilités de licenciement peuvent, si les soutiens aux entreprises par le report des échéances de remboursement des crédits bancaires ne sont pas conditionnels au maintien de l’emploi, contrarier l’objectif d’atténuation de l’impact sur l’économie réelle.

Enfin, il est remarquable d’observer la mise à mal du credo selon lequel le développement passe par la priorité aux forces anonymes du marché, à la promotion des institutions favorables à la concurrence et la limitation des interventions publiques. Le fameux slogan « il faut soustraire l’éducation et la santé aux forces de l’Etat » fait l’objet aujourd’hui de critiques affirmant que ces deux domaines doivent échapper à l’appropriation privée et à la logique de la rentabilité.

- Grâce au Covid-19, est-on en train de découvrir ce que Robert Castel nomme « le virus de l’insécurité sociale » ?

- Le coronavirus fait figure d’un miroir à un double titre. Le caractère endémique réfléchit avec clarté l’interdépendance qui unit l’ensemble des membres de la société. Dans le même temps, il montre que la cohésion sociale et la sécurité de chacun nécessitent le consentement au confinement et le respect de la loi.

Dans ces conditions, la floraison du leitmotiv de protection revêt une signification insigne en ce qu’elle exprime la demande d’Etat protecteur. Les pertes d’emploi ou de revenus, la dégradation des moyens d’accès à la subsistance jointe aux contraintes de confinement ont montré au grand jour l’étendue de l’insécurité sociale due à la pauvreté d’accessibilité, qui résulte du faible accès aux services d’éducation et de santé.

Le rationnement de l’accès à ces services de base est une privation de sécurité qui conditionne les pouvoirs d’être et d’agir. Cette pauvreté se conjugue avec le manque de potentialités, qui découle de l’absence de dotations en capital physique ou financier ou défaut d’inclusion. Les individus qui ne peuvent, faute de ressources, investir dans l’élargissement de leurs capacités, expriment une faible demande en matière d’éducation, ce qui réduit leurs possibilités d’intégration et accentue la trappe de la sous-éducation.

Cette insécurité, qui nuit à la fois à l’efficacité et à la cohésion sociale, requiert des dispositifs de protection contre les risques et la garantie des droits-créances exigibles par les individus à l’égard de l’Etat telles que la santé et l’éducation. C’est par le biais des services publics que L’Etat peut assumer cette fonction de pourvoyeur de protections. Comme l’affirme avec force Joan Robinson : « La main invisible [du marché] effectue son travail mais elle peut le faire par strangulation ».

- Quelle appréciation vous inspirent les mesures prises par Bank Al Maghrib et le comité de veille économique ?

- A examiner les réponses des décideurs publics, on s’aperçoit qu’elles portent un coup à la sentence « il n’y a pas d’alternative », souvent proférée face aux objections des tenants de l’utilisation discrétionnaire des instruments monétaire ou budgétaire. La Banque centrale a adopté une attitude réactive : la détente du taux directeur, l’élargissement de la liste des titres et effet admis en garantie, la couverture des exigences en matière de liquidité, de fonds propres et de provisionnement des créances sont autant de dispositions destinées à accroître le montant des refinancements du système bancaire.

En contribuant ainsi à aviver le crédit et à favoriser l’application des mesures de report des échéances de remboursement des entreprises, ces dispositions visent à limiter la détérioration de l’activité.

De son côté, Le Fonds Covid-19 remplit, par les aides ciblées aux ménages et l’apport de deniers aux services sanitaires, une fonction contra-cyclique que l’instrument budgétaire ne peut assurer sous la contrainte du plafond de déficit. Cette réactivité atteste, en négatif, les limites de la subordination de la politique budgétaire à des règles de conduite prédéfinies. Comme telle, elle plaide pour des règles assorties de marges d’adaptation à la conjoncture.

Pareille flexibilité peut être conçue, en respect de l’impératif de crédibilité des engagements, selon des principes préétablis que le décideur public annonce lors de la conduite de ses actions. La gestion de la crise suggère dans ce sens des réajustements de la politique budgétaire, principal instrument aux mains du gouvernement, compte tenu de la conjoncture et des objectifs de long terme.

Outre l’instauration d’une règle de déficit courant flexible, le gouvernement peut accroitre l’espace budgétaire qui, se définit selon le FMI, comme la marge dont dispose l’Etat pour affecter les ressources à des dépenses sans compromettre sa position financière et la stabilité macroéconomique. La mobilisation de cet espace peut ainsi renforcer le potentiel des stabilisateurs automatiques qui résulte de la réponse spontanée des recettes et des dépenses publiques à la variation de l’activité. Dans le cas d’un ralentissement de l’activité, la baisse des recettes induites par la réduction de l’assiette fiscale a pour effet de soutenir les revenus privés et donc la consommation et de modérer ainsi la volatilité de l’activité. Ce rôle d’amortisseur s’exerce également en cas de hausse de recettes en période de surchauffe.

Au vu de l’importance à accorder à l’éducation et la santé, la distinction entre dépenses d’investissement et dépenses de fonctionnement appelle réflexion. Le budget public inclut dans ces dernières les salaires du personnel de santé et d’éducation qui sont des dépenses dont la contribution au potentiel de croissance est bien reconnue. Tenues pour une essentielle composante dans la formation du « capital humain », ces dépenses peuvent être comptabilisées comme investissement public, et être encadrées par des règles spécifiques évitant des arbitrages en leur défaveur. La saignée en capital humain provoquée par la fameuse d’opération de départ volontaire à la retraite de 2005 est un argument de taille en faveur des dépenses d’avenir.

- Peut-on dire que la crise sanitaire sonne le réveil du sommeil dogmatique de la politique économique ?

- Le lancement de plans de soutien à la population active et aux entreprises affectées par la baisse de l’activité n’a pas manqué de susciter des propos qui évoquent le retour de l’Etat keynésien ou de l’Etat social ou encore de l’Etat-providence. Si de tels propos sont animés par une défiance vis-à-vis de ces poncifs, ils sont aussi hâtifs que sujets à discussion.

Les mesures prises par le Comité de veille économique, à l’instar des dispositions à l’œuvre dans d’autres pays, consistent à freiner les effets de la crise sur l’activité et l’emploi. Le Fonds Covid-19 et le levier monétaire sont appelés à la rescousse pour modérer la contraction de la demande et l’affaiblissement de l’offre globale.

Il ne s’agit là en rien de modalités caractéristiques d’un Etat qui met sa politique économique au service de la lutte contre le sous-emploi et organise son système social en vue d’une redistribution des revenus et une gestion active de la demande. Au contraire, les dispositifs de gestion de la crise illustrent la nécessité de construire…un Etat social.

Le débat sur la crise financière de 2008-2009 a bien vu aussi la proclamation d’un retour à Keynes suite à la mobilisation de la politique budgétaire, au prix d’un relâchement des règles, à des fins de sauvetage du système bancaire et de limitation des effets récessifs. Mais dès la sortie de la tourmente, l’austérité budgétaire a repris ses droits et les références à la figure de proue de l’Economie du XXième siècle se sont évanouies.

Le contraste est en effet saisissant entre la persistance d’idées reçues, mises à mal par la crise, et la sévérité des impacts sur la société dans son ensemble. Pour tirer parti des leçons de l’épidémie, il est nécessaire de poursuivre les remises en cause des règles et arbitrages qui commandent la politique économique, en les assortissant d’une argumentation serrée, et d’identifier les options possibles.

Le débat sur le modèle du développement est à l’évidence convié à répondre à ce défi. Aussi, importe-t-il d’approfondir le diagnostic de l’économie nationale en s’interrogeant sur des bienfaits prêtés à l’impact de la concurrence sur l’efficacité, à l’amélioration de la gouvernance d’Etat et à la baisse de la pression fiscale et au contrôle des dépenses publiques, à la réduction du niveau de la réglementation et à l’extension des incitations au secteur privé et au soutien à la compétitivité.

A cet égard, la littérature sur le développement offre des analyses dont l’exploitation est en mesure d’apporter un éclairage sur les bilans des politiques publiques, sur les structures et le comportement du secteur privé, les formes de chômage autant que sur la répartition des ressources et des droits. Ce préalable est déterminant quant à la conception de recommandations cohérentes.

A ce sujet, peuvent être sollicitées avec profit des études d’organisations comme le FMI ou l’OCDE sur la qualité de la stabilité-macroéconomique et des réformes de marché comme sur les liens entre inégalités et croissance. En mettant l’accent sur les facteurs d’inefficience et des dispositifs contreproductifs ou inappropriés, elles permettent de secouer des lieux communs qui ont la vie dure. Se défaire des préjugés est ici un impératif. Comme l’écrit Gaston Bachelard, « La lumière projette toujours quelque part des ombres ».

Rédouane Taouil : "La crise révèle les limites de la politique économique"

Le 06 avril 2020 à11:19

Modifié le 06 avril 2020 à 11:39

INTERVIEW. Inadéquation de la règle de contrôle du déficit budgétaire, inefficiences de la flexibilité du marché du travail, carences des institutions protectrices contre les risques de perte de revenus et d’emploi... Pour Rédouane Taouil, professeur à l’Université de Grenoble et auteur de travaux sur le modèle du développement du Maroc, la lutte contre l’insécurité sociale appelle à l'adoption de nouveaux principes et à la redéfinition des frontières entre les interventions publiques et le marché.

- Médias24 : les effets de la crise sanitaire et les décisions adoptées en vue de les atténuer jettent-ils le doute sur la pertinence de la politique économique adoptée par le Maroc ?

-Rédouane Taouil : La crise du Coronavirus s’avère, en effet, un moment favorable à la mise en question de la doxa de la politique économique qui, à force d’être martelée, se trouve à l’abri du soupçon.

Le caractère exceptionnel des mesures des décideurs publics suscite des interrogations auxquelles le débat sur le modèle de croissance, n’a pas, en dehors de quelques exceptions, donné lieu. Non seulement, il a conduit à placer le logiciel de politique économique hors du doute, mais il a réitéré la préservation de la gestion des finances publiques selon une stricte discipline et le parachèvement des réformes des marchés du travail et des produits en vue d’intensifier la concurrence et étendre la flexibilité.

La pandémie a mis en évidence les limites de la politique économique. D’abord, la mise en place d’un Fonds Covid-19 signale l’impossibilité d’utiliser l’instrument budgétaire en vue de faire face à la contraction de l’activité sous peine de passer outre la règle de limitation du déficit à 3%. Celle règle est visiblement inadaptée tant à l’amortissement des fluctuations conjoncturelles qu’à la redistribution par la compensation des pertes de revenus ou d’emplois.

L’aide aux salariés mis au chômage vient exhiber les vices de la flexibilité du marché du travail qui est largement prônée comme solution à l’équation de l’emploi. Cette flexibilité, qui est le fait de la majorité de la population active, entraîne, faute d’institutions protectrices contre les risques de chômage et de maladie, une insécurité sociale sur laquelle la crise actuelle jette une lumière toute crue. Les contrats temporaires comme les dérogations à la législation du travail facilitent plus le licenciement que la création l’emploi.

Est également significative des méfaits de la flexibilité, la mise en œuvre des mesures de versement monétaires aux salariés en arrêt de travail. Celle-ci se heurte aux entorses au droit du travail : un grand nombre de salariés n’est pas déclaré à la Caisse nationale de sécurité sociale. Qui plus est, les facilités de licenciement peuvent, si les soutiens aux entreprises par le report des échéances de remboursement des crédits bancaires ne sont pas conditionnels au maintien de l’emploi, contrarier l’objectif d’atténuation de l’impact sur l’économie réelle.

Enfin, il est remarquable d’observer la mise à mal du credo selon lequel le développement passe par la priorité aux forces anonymes du marché, à la promotion des institutions favorables à la concurrence et la limitation des interventions publiques. Le fameux slogan « il faut soustraire l’éducation et la santé aux forces de l’Etat » fait l’objet aujourd’hui de critiques affirmant que ces deux domaines doivent échapper à l’appropriation privée et à la logique de la rentabilité.

- Grâce au Covid-19, est-on en train de découvrir ce que Robert Castel nomme « le virus de l’insécurité sociale » ?

- Le coronavirus fait figure d’un miroir à un double titre. Le caractère endémique réfléchit avec clarté l’interdépendance qui unit l’ensemble des membres de la société. Dans le même temps, il montre que la cohésion sociale et la sécurité de chacun nécessitent le consentement au confinement et le respect de la loi.

Dans ces conditions, la floraison du leitmotiv de protection revêt une signification insigne en ce qu’elle exprime la demande d’Etat protecteur. Les pertes d’emploi ou de revenus, la dégradation des moyens d’accès à la subsistance jointe aux contraintes de confinement ont montré au grand jour l’étendue de l’insécurité sociale due à la pauvreté d’accessibilité, qui résulte du faible accès aux services d’éducation et de santé.

Le rationnement de l’accès à ces services de base est une privation de sécurité qui conditionne les pouvoirs d’être et d’agir. Cette pauvreté se conjugue avec le manque de potentialités, qui découle de l’absence de dotations en capital physique ou financier ou défaut d’inclusion. Les individus qui ne peuvent, faute de ressources, investir dans l’élargissement de leurs capacités, expriment une faible demande en matière d’éducation, ce qui réduit leurs possibilités d’intégration et accentue la trappe de la sous-éducation.

Cette insécurité, qui nuit à la fois à l’efficacité et à la cohésion sociale, requiert des dispositifs de protection contre les risques et la garantie des droits-créances exigibles par les individus à l’égard de l’Etat telles que la santé et l’éducation. C’est par le biais des services publics que L’Etat peut assumer cette fonction de pourvoyeur de protections. Comme l’affirme avec force Joan Robinson : « La main invisible [du marché] effectue son travail mais elle peut le faire par strangulation ».

- Quelle appréciation vous inspirent les mesures prises par Bank Al Maghrib et le comité de veille économique ?

- A examiner les réponses des décideurs publics, on s’aperçoit qu’elles portent un coup à la sentence « il n’y a pas d’alternative », souvent proférée face aux objections des tenants de l’utilisation discrétionnaire des instruments monétaire ou budgétaire. La Banque centrale a adopté une attitude réactive : la détente du taux directeur, l’élargissement de la liste des titres et effet admis en garantie, la couverture des exigences en matière de liquidité, de fonds propres et de provisionnement des créances sont autant de dispositions destinées à accroître le montant des refinancements du système bancaire.

En contribuant ainsi à aviver le crédit et à favoriser l’application des mesures de report des échéances de remboursement des entreprises, ces dispositions visent à limiter la détérioration de l’activité.

De son côté, Le Fonds Covid-19 remplit, par les aides ciblées aux ménages et l’apport de deniers aux services sanitaires, une fonction contra-cyclique que l’instrument budgétaire ne peut assurer sous la contrainte du plafond de déficit. Cette réactivité atteste, en négatif, les limites de la subordination de la politique budgétaire à des règles de conduite prédéfinies. Comme telle, elle plaide pour des règles assorties de marges d’adaptation à la conjoncture.

Pareille flexibilité peut être conçue, en respect de l’impératif de crédibilité des engagements, selon des principes préétablis que le décideur public annonce lors de la conduite de ses actions. La gestion de la crise suggère dans ce sens des réajustements de la politique budgétaire, principal instrument aux mains du gouvernement, compte tenu de la conjoncture et des objectifs de long terme.

Outre l’instauration d’une règle de déficit courant flexible, le gouvernement peut accroitre l’espace budgétaire qui, se définit selon le FMI, comme la marge dont dispose l’Etat pour affecter les ressources à des dépenses sans compromettre sa position financière et la stabilité macroéconomique. La mobilisation de cet espace peut ainsi renforcer le potentiel des stabilisateurs automatiques qui résulte de la réponse spontanée des recettes et des dépenses publiques à la variation de l’activité. Dans le cas d’un ralentissement de l’activité, la baisse des recettes induites par la réduction de l’assiette fiscale a pour effet de soutenir les revenus privés et donc la consommation et de modérer ainsi la volatilité de l’activité. Ce rôle d’amortisseur s’exerce également en cas de hausse de recettes en période de surchauffe.

Au vu de l’importance à accorder à l’éducation et la santé, la distinction entre dépenses d’investissement et dépenses de fonctionnement appelle réflexion. Le budget public inclut dans ces dernières les salaires du personnel de santé et d’éducation qui sont des dépenses dont la contribution au potentiel de croissance est bien reconnue. Tenues pour une essentielle composante dans la formation du « capital humain », ces dépenses peuvent être comptabilisées comme investissement public, et être encadrées par des règles spécifiques évitant des arbitrages en leur défaveur. La saignée en capital humain provoquée par la fameuse d’opération de départ volontaire à la retraite de 2005 est un argument de taille en faveur des dépenses d’avenir.

- Peut-on dire que la crise sanitaire sonne le réveil du sommeil dogmatique de la politique économique ?

- Le lancement de plans de soutien à la population active et aux entreprises affectées par la baisse de l’activité n’a pas manqué de susciter des propos qui évoquent le retour de l’Etat keynésien ou de l’Etat social ou encore de l’Etat-providence. Si de tels propos sont animés par une défiance vis-à-vis de ces poncifs, ils sont aussi hâtifs que sujets à discussion.

Les mesures prises par le Comité de veille économique, à l’instar des dispositions à l’œuvre dans d’autres pays, consistent à freiner les effets de la crise sur l’activité et l’emploi. Le Fonds Covid-19 et le levier monétaire sont appelés à la rescousse pour modérer la contraction de la demande et l’affaiblissement de l’offre globale.

Il ne s’agit là en rien de modalités caractéristiques d’un Etat qui met sa politique économique au service de la lutte contre le sous-emploi et organise son système social en vue d’une redistribution des revenus et une gestion active de la demande. Au contraire, les dispositifs de gestion de la crise illustrent la nécessité de construire…un Etat social.

Le débat sur la crise financière de 2008-2009 a bien vu aussi la proclamation d’un retour à Keynes suite à la mobilisation de la politique budgétaire, au prix d’un relâchement des règles, à des fins de sauvetage du système bancaire et de limitation des effets récessifs. Mais dès la sortie de la tourmente, l’austérité budgétaire a repris ses droits et les références à la figure de proue de l’Economie du XXième siècle se sont évanouies.

Le contraste est en effet saisissant entre la persistance d’idées reçues, mises à mal par la crise, et la sévérité des impacts sur la société dans son ensemble. Pour tirer parti des leçons de l’épidémie, il est nécessaire de poursuivre les remises en cause des règles et arbitrages qui commandent la politique économique, en les assortissant d’une argumentation serrée, et d’identifier les options possibles.

Le débat sur le modèle du développement est à l’évidence convié à répondre à ce défi. Aussi, importe-t-il d’approfondir le diagnostic de l’économie nationale en s’interrogeant sur des bienfaits prêtés à l’impact de la concurrence sur l’efficacité, à l’amélioration de la gouvernance d’Etat et à la baisse de la pression fiscale et au contrôle des dépenses publiques, à la réduction du niveau de la réglementation et à l’extension des incitations au secteur privé et au soutien à la compétitivité.

A cet égard, la littérature sur le développement offre des analyses dont l’exploitation est en mesure d’apporter un éclairage sur les bilans des politiques publiques, sur les structures et le comportement du secteur privé, les formes de chômage autant que sur la répartition des ressources et des droits. Ce préalable est déterminant quant à la conception de recommandations cohérentes.

A ce sujet, peuvent être sollicitées avec profit des études d’organisations comme le FMI ou l’OCDE sur la qualité de la stabilité-macroéconomique et des réformes de marché comme sur les liens entre inégalités et croissance. En mettant l’accent sur les facteurs d’inefficience et des dispositifs contreproductifs ou inappropriés, elles permettent de secouer des lieux communs qui ont la vie dure. Se défaire des préjugés est ici un impératif. Comme l’écrit Gaston Bachelard, « La lumière projette toujours quelque part des ombres ».

A lire aussi


Communication financière

SAHAM Assurance Maroc : Indicateurs d’activité du 1er trimestre 2020

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.