Mohamed Douyeb

Editorialiste, expert en médias, fondateur de l’agence Le Media

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(Re)penser la presse post Covid-19 Photo Needpix

(Re)penser la presse post Covid-19

Le 20 avril 2020 à 08:40

Modifié le 20 avril 2020 à 09:20

Notre confrère Mohamed Douyeb estime que la crise actuelle pourrait être une opportunité historique pour un nouveau départ dans la presse au Maroc. Voici son analyse et ses propositions.

Et si la crise inédite du Covid-19 était une opportunité historique pour se donner les moyens d’un nouveau départ pour les médias en général et la presse en particulier? La question interpelle les professionnels de l’information un peu partout dans le monde. Une chose est sûre : la pandémie a dévasté les médias. Mais de grands journaux à l’image du Washington Post et du New York Times résistent. Mieux encore! Ils continuent de recruter.

Actualité oblige, dans une récente tribune, j’ai lancé un appel pour sauver la presse marocaine sérieuse et professionnelle, ce bien commun essentiel à préserver et soutenir dans une situation de crise sanitaire exceptionnelle.

L’appel n’était pas uniquement destiné aux pouvoirs publics, mais à l’ensemble des acteurs de l’écosystème de ce secteur particulier… à savoir les éditeurs, les journalistes, les lecteurs, les annonceurs, les agences et régies média. Comme prévisible, les effets dévastateurs du Covid-19 sur les finances des médias se sont fait sentir dès les premiers jours de la crise.

La presse mondiale en a fait les frais, même si la couverture de la pandémie a permis d’atteindre des records d’audience. Les derniers échos sur la situation donnent des sueurs froides. Aux Etats-Unis, les journaux appellent le gouvernement à déployer des aides publiques pour sauver la presse. Une première! En Grande-Bretagne, le management du célèbre The Guardian a dû réduire son salaire de 30%. Le cas aussi pour les dirigeants et cadres du Financial Times.

Au Maroc, le Covid-19 a intensifié la crise de la presse. Un secteur de plus en plus vulnérable. La presse papier souffrait déjà d’une baisse considérable des recettes publicitaires et du recul de la diffusion. Quant aux sites d’information, ils arrivent à peine à décrocher 10 à 15% des investissements publicitaires dédiés au digital. Fait nouveau, le digital, en ce temps de crise sanitaire, est l’unique canal de diffusion, vu que l’impression et la distribution des journaux ont été suspendues suite à un appel du ministère de tutelle (Une première mondiale !).

Aujourd’hui la situation est critique. Des éditeurs viennent de prendre la décision difficile de couper dans les salaires de leur personnel notamment des journalistes pendant une période transitoire le temps que la crise soit résolue.

Le fait que des groupes dotés d’un actionnariat prestigieux adoptent une telle mesure suscite une levée de boucliers compréhensible au sein de la profession et de l’opinion publique. Toucher les salaires d’une rédaction, bien que la décision soit présentée comme le fruit d’une entente, est perçu comme une attaque violente à l’encontre du corps journalistique. Tout un symbole! L’élan de solidarité des éditeurs exprimé en grande pompe ne doit-il pas commencer par soutenir les journalistes et le personnel de leurs supports en maintenant leurs revenus? La question est légitime.

D’autres éditeurs s’accrochent en essayant de maintenir le cap. Mais pour combien de temps? Au bout de quelques semaines, l’impact de l’arrêt brutal des investissements publicitaires dicté par les annonceurs est de plus en plus préoccupant. Sans parler de l’énorme difficulté du recouvrement des créances en souffrance et le rallongement illimité des délais de paiement. Dans le microcosme, on apprend que des éditeurs comptent procéder à des retenues sur salaires allant de 30 à 50%.

Pendant ce temps, les annonceurs et leurs organisations représentatives, à savoir la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et le Groupement des annonceurs du Maroc (GAM) font montre d’un silence assourdissant. Pour l’heure, la politique de l'autruche reste de mise.

A aucun moment, ni la CGEM ni le GAM ne se sont prononcés, ne serait-ce que pour exprimer un peu de solidarité avec les éditeurs et le corps de la presse dans cette phase critique. En mettant un coup d’arrêt drastique à leur communication, les annonceurs ont une lourde responsabilité dans la crise sans précédent que vit aujourd’hui la presse et l’ensemble de l’écosystème de la communication. Que penser de cette attitude quand on sait l’énorme mobilisation de la presse pour accompagner les entreprises et le milieu des affaires? Pour rappel, l’Union des agences conseil en communication (UACC) a lancé, au tout début de la crise, un appel de solidarité en faveur de l’écosystème de la communication et des médias.

Et les pouvoirs publics? Une sortie du nouveau ministre de la Jeunesse, des sports et de la culture, en charge de la communication, Othman El Ferdaous (sur twitter), au lendemain de sa nomination, a permis de véhiculer l’idée que la tutelle est à l’écoute. Le ministre devait d’ailleurs répondre à la question du groupe haraki à la Chambre des représentants adressée, vendredi 17 avril, sur les mesures mises en place pour sauver les entreprises médiatiques de la faillite. Le débat devient donc politique et le gouvernement est censé donner des éléments de réponses.

Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur la relance de la presse via un plan de sauvetage et une nouvelle feuille de route. Il est clair que la crise Covid-19 va entrainer inéluctablement des défaillances d’entreprises de presse.  

Une mobilisation générale, sur la base d’un grand débat de société impliquant l’ensemble des parties prenantes, est capitale. Seuls le professionnalisme et le journalisme de qualité doivent prévaloir. Des mesures peuvent être rapidement déployées pour limiter la casse. Dans un premier temps, des aides sont nécessaires pour traverser la crise. Elles peuvent être déclinées sous forme de crédits garantis par l’Etat. Au sortir de la crise Covid-19, des états généraux de la presse seront salvateurs pour ce grand corps malade. Des points importants devraient être débattus :

-Refonte du système actuel de la subvention

-Mise en place de mécanismes au profit des rédactions et des journalistes

-Révision du cadre juridique pour libérer les initiatives et l’investissement

-Mise à niveau de l’entreprise médiatique

-Création d’un fonds public-privé géré par une instance indépendante

Encore une fois, ce n’est pas le moment de lâcher la presse professionnelle.

Lecteurs, annonceurs et pouvoirs publics ont un rendez-vous historique. L’ouverture du paysage et la mise en conformité à tout-va des sites d’info a bien démontré que la quantité des supports ne fait pas la qualité et ne consolide pas le pluralisme. Et c’est dans des conjonctures difficiles, que l’on se rend compte de l’importance stratégique de la presse sérieuse.

Pourquoi ne pas se donner les moyens pour lui permettre de continuer d’exercer sa mission d’utilité publique dans les meilleures conditions tout en hissant les standards ? 

Mohamed Douyeb

Editorialiste, expert en médias, fondateur de l’agence Le Media

Photo Needpix

(Re)penser la presse post Covid-19

Le 20 avril 2020 à09:20

Modifié le 20 avril 2020 à 09:20

Notre confrère Mohamed Douyeb estime que la crise actuelle pourrait être une opportunité historique pour un nouveau départ dans la presse au Maroc. Voici son analyse et ses propositions.

Et si la crise inédite du Covid-19 était une opportunité historique pour se donner les moyens d’un nouveau départ pour les médias en général et la presse en particulier? La question interpelle les professionnels de l’information un peu partout dans le monde. Une chose est sûre : la pandémie a dévasté les médias. Mais de grands journaux à l’image du Washington Post et du New York Times résistent. Mieux encore! Ils continuent de recruter.

Actualité oblige, dans une récente tribune, j’ai lancé un appel pour sauver la presse marocaine sérieuse et professionnelle, ce bien commun essentiel à préserver et soutenir dans une situation de crise sanitaire exceptionnelle.

L’appel n’était pas uniquement destiné aux pouvoirs publics, mais à l’ensemble des acteurs de l’écosystème de ce secteur particulier… à savoir les éditeurs, les journalistes, les lecteurs, les annonceurs, les agences et régies média. Comme prévisible, les effets dévastateurs du Covid-19 sur les finances des médias se sont fait sentir dès les premiers jours de la crise.

La presse mondiale en a fait les frais, même si la couverture de la pandémie a permis d’atteindre des records d’audience. Les derniers échos sur la situation donnent des sueurs froides. Aux Etats-Unis, les journaux appellent le gouvernement à déployer des aides publiques pour sauver la presse. Une première! En Grande-Bretagne, le management du célèbre The Guardian a dû réduire son salaire de 30%. Le cas aussi pour les dirigeants et cadres du Financial Times.

Au Maroc, le Covid-19 a intensifié la crise de la presse. Un secteur de plus en plus vulnérable. La presse papier souffrait déjà d’une baisse considérable des recettes publicitaires et du recul de la diffusion. Quant aux sites d’information, ils arrivent à peine à décrocher 10 à 15% des investissements publicitaires dédiés au digital. Fait nouveau, le digital, en ce temps de crise sanitaire, est l’unique canal de diffusion, vu que l’impression et la distribution des journaux ont été suspendues suite à un appel du ministère de tutelle (Une première mondiale !).

Aujourd’hui la situation est critique. Des éditeurs viennent de prendre la décision difficile de couper dans les salaires de leur personnel notamment des journalistes pendant une période transitoire le temps que la crise soit résolue.

Le fait que des groupes dotés d’un actionnariat prestigieux adoptent une telle mesure suscite une levée de boucliers compréhensible au sein de la profession et de l’opinion publique. Toucher les salaires d’une rédaction, bien que la décision soit présentée comme le fruit d’une entente, est perçu comme une attaque violente à l’encontre du corps journalistique. Tout un symbole! L’élan de solidarité des éditeurs exprimé en grande pompe ne doit-il pas commencer par soutenir les journalistes et le personnel de leurs supports en maintenant leurs revenus? La question est légitime.

D’autres éditeurs s’accrochent en essayant de maintenir le cap. Mais pour combien de temps? Au bout de quelques semaines, l’impact de l’arrêt brutal des investissements publicitaires dicté par les annonceurs est de plus en plus préoccupant. Sans parler de l’énorme difficulté du recouvrement des créances en souffrance et le rallongement illimité des délais de paiement. Dans le microcosme, on apprend que des éditeurs comptent procéder à des retenues sur salaires allant de 30 à 50%.

Pendant ce temps, les annonceurs et leurs organisations représentatives, à savoir la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et le Groupement des annonceurs du Maroc (GAM) font montre d’un silence assourdissant. Pour l’heure, la politique de l'autruche reste de mise.

A aucun moment, ni la CGEM ni le GAM ne se sont prononcés, ne serait-ce que pour exprimer un peu de solidarité avec les éditeurs et le corps de la presse dans cette phase critique. En mettant un coup d’arrêt drastique à leur communication, les annonceurs ont une lourde responsabilité dans la crise sans précédent que vit aujourd’hui la presse et l’ensemble de l’écosystème de la communication. Que penser de cette attitude quand on sait l’énorme mobilisation de la presse pour accompagner les entreprises et le milieu des affaires? Pour rappel, l’Union des agences conseil en communication (UACC) a lancé, au tout début de la crise, un appel de solidarité en faveur de l’écosystème de la communication et des médias.

Et les pouvoirs publics? Une sortie du nouveau ministre de la Jeunesse, des sports et de la culture, en charge de la communication, Othman El Ferdaous (sur twitter), au lendemain de sa nomination, a permis de véhiculer l’idée que la tutelle est à l’écoute. Le ministre devait d’ailleurs répondre à la question du groupe haraki à la Chambre des représentants adressée, vendredi 17 avril, sur les mesures mises en place pour sauver les entreprises médiatiques de la faillite. Le débat devient donc politique et le gouvernement est censé donner des éléments de réponses.

Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur la relance de la presse via un plan de sauvetage et une nouvelle feuille de route. Il est clair que la crise Covid-19 va entrainer inéluctablement des défaillances d’entreprises de presse.  

Une mobilisation générale, sur la base d’un grand débat de société impliquant l’ensemble des parties prenantes, est capitale. Seuls le professionnalisme et le journalisme de qualité doivent prévaloir. Des mesures peuvent être rapidement déployées pour limiter la casse. Dans un premier temps, des aides sont nécessaires pour traverser la crise. Elles peuvent être déclinées sous forme de crédits garantis par l’Etat. Au sortir de la crise Covid-19, des états généraux de la presse seront salvateurs pour ce grand corps malade. Des points importants devraient être débattus :

-Refonte du système actuel de la subvention

-Mise en place de mécanismes au profit des rédactions et des journalistes

-Révision du cadre juridique pour libérer les initiatives et l’investissement

-Mise à niveau de l’entreprise médiatique

-Création d’un fonds public-privé géré par une instance indépendante

Encore une fois, ce n’est pas le moment de lâcher la presse professionnelle.

Lecteurs, annonceurs et pouvoirs publics ont un rendez-vous historique. L’ouverture du paysage et la mise en conformité à tout-va des sites d’info a bien démontré que la quantité des supports ne fait pas la qualité et ne consolide pas le pluralisme. Et c’est dans des conjonctures difficiles, que l’on se rend compte de l’importance stratégique de la presse sérieuse.

Pourquoi ne pas se donner les moyens pour lui permettre de continuer d’exercer sa mission d’utilité publique dans les meilleures conditions tout en hissant les standards ? 

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