Quand Dizzy Gillespie jouait pour financer l’école américaine de Casablanca

Le 14 janvier 1989, le jazzman américain se produisait au Rialto. Un concert inédit qui a permis aux Américains de récolter plusieurs dizaines de millions de dirhams.

0-https://medias24.com//photos_articles/big/25-05-2020/JacksonetGillespie___.jpg-oui
 Quand Dizzy Gillespie jouait pour financer l’école américaine de Casablanca Le consul général américain à Casablanca, Richard L. Jackson avec Dizzy Gillespie

Le 25 mai 2020 à 12:43

Modifié le 27 mai 2020 à 10:08

Ce 24 septembre 1956, Louis Fischer est formel. De passage à l’ambassade des États-Unis à Londres, le journaliste américain revient d’un séjour à Moscou, où il a vécu plusieurs années.

Là-bas, il a approché quelques-uns de ses contacts et les a interrogés. Que pensent-ils de Voice of America ? « Ils en ont assez de leur propre propagande et aiment encore moins celle des Américains ». Peu importe au fond ce qu’ils pensent du régime en place, explique Fischer, les Soviétiques sont des patriotes et n’apprécient pas qu’on malmène leur pays. Seule note positive : « Le jazz fait le bonheur des jeunes Russes. »

Le constat est raide, mais ne surprend personne. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale déjà, en mars 1947, Walter B. Smith, l’ambassadeur des États-Unis en Union soviétique et futur directeur de la CIA, avait enjoint les services de radiodiffusion à l’étranger à mettre l’accent sur le jazz pour améliorer leur audience. « Il y a trop d’informations et pas assez de musique. La structure recommandée est la suivante : quinze minutes d’informations, suivies de quinze minutes de musique. Celle-ci doit être gaie et harmonieuse, avec une préférence pour le jazz mélodique. »

Les propos de Fischer font aussi écho à une initiative nouvelle, lancée quelques mois avant son retour : le programme « Jazz Ambassadors », commandé par le département d’État, avec le soutien actif de son secrétaire John F. Dulles.

Le pilotage est assuré par l'United States Information Agency (USIA). Créée en 1953 par Dwight D. Eisenhower, qui a compris que la guerre froide ne se jouera pas uniquement dans la course à l’armement, l’agence est chargée de promouvoir les intérêts américains à travers un programme d’informations et d’actions culturelles (Voice of America et la bourse Fulbright, entre autres).

Qui mieux que des musiciens dont les airs font danser des millions de personnes dans le monde pour remplir cette mission ? En Europe, Louis Armstrong et Sidney Bechet jouent à guichets fermés, ce qui fait dire au New York Times, en novembre 1955, que « les États-Unis ont une arme sonique secrète ». Presque exclusivement joué par des Noirs, le jazz est aussi un formidable moyen pour faire oublier la réalité d’une Amérique où la ségrégation bat son plein.

Mais comment s’y prendre ? Afin que sa voix soit entendue à l’Est et dans les pays du tiers-monde, Washington mobilise son réseau diplomatique autour d’un dispositif qui va s’avérer redoutablement efficace : la tournée. Celle de Dave Brubeck en Pologne en 1958 est courte, douze jours, mais symbolique : c’est le premier « ambassadeur » à passer de l’autre côté du rideau de fer. Celle de Satchmo en Afrique, entamée en 1960, est longue : trois mois. Les chiffres officiels indiquent que le trompettiste a joué devant cinq cent mille personnes.

En 1963, Duke Ellington établit un record : il embarque pour l’Asie dans un voyage de plus de cent jours. Prévue pour durer quinze semaines, la tournée est interrompue en Turquie par l’assassinat de John F. Kennedy.

Au cours des années suivantes, le département d’État va employer les services de dizaines de musiciens.

Charlie Byrd, Benny Carter, Cozy Cole, Miles Davis, Benny Goodman, Woody Herman, Earl Hines, Herbie Mann, Ray McKinley, Red Nichols, Oscar Peterson, Jack Teagarden, Clark Terry, Sarah Vaughan, Paul Winter ou encore Stan Getz sont envoyés à l’assaut de la planète.

En 1966, Lyndon B. Johnson réquisitionne le saxophoniste lors de sa visite officielle en Thaïlande. Le roi Bhumibol adore le jazz. Quand Brubeck retourne en Union soviétique en 1988, jouer au sommet de Moscou devant Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, le secrétaire d'État George Shultz est aux anges : « Dave, tu as fait de cette rencontre une réussite. Personne ne s’est parlé pendant trois jours, jusqu’à ton concert. Les Soviétiques ont enfin compris que nous avions un point commun : toi ! »

Le premier jazzman « recruté » pour jouer la partition des États-Unis dans les pays communistes ou sous influence est aussi l’un des plus grands.

Dès avril 1956, Dizzy Gillespie s’envole pour une tournée de dix semaines en Iran, au Pakistan, en Syrie, au Liban et en Turquie. À chaque concert, des files d’attentes. Comme à Beyrouth, où le Dunia, mille cinq cent places assises, fait salle comble trois soirs de suite. La presse suit le musicien à la trace.

Une photographie de lui à Karachi, charmant un serpent au son de sa trompette, fait le tour du monde. Le succès est tel que Gillespie repart la même année pour une seconde tournée, cette fois en Amérique du Sud.

Trois décennies plus tard, le monde a changé. Pendant que la guerre froide vit ses derniers soubresauts, l’USIA fait une nouvelle fois appel à Gillespie. Nous sommes en 1989. La tournée est prévue en Afrique au mois de janvier, avec des étapes en Égypte, au Sénégal, au Zaïre, au Nigéria et au Maroc, où le musicien doit se produire à Casablanca, Marrakech et Rabat.

Dès les années 1960, la décolonisation et la « menace » communiste ont rangé le continent au rang des territoires prioritaires ciblés par le soft power américain. Le 24 mai 1961, devant le National Press Club et en présence de John F. Kennedy, qui l’a nommé directeur de l'USIA, le journaliste Edward R. Murrow, dont George Clooney raconte une partie de la vie dans le film Good Night and Good Luck, déclare : « En Afrique, de nouvelles terres émergent avec de nouveaux dirigeants. C'est un continent à la recherche de directions, débordant d'idées, examinant notre façon de vivre, échantillonnant nos idéaux. Il suffit de nous rappeler combien notre indépendance en 1776 a été grisante pour apprécier à sa juste valeur le sentiment d’ivresse qui parcourt l'Afrique aujourd’hui. Nous devons donc faire davantage que critiquer leur politique et les mettre en garde contre les Soviétiques (…), sinon nous abandonnerons à la vague inexorable de l'histoire notre rôle de promoteur de la liberté. »

Avec Hassan II à sa tête, le Maroc a très vite fait le choix de l’Ouest, mais le royaume ne rechigne pas, à l’occasion, à commander à Moscou des armes, du matériel agricole et même des centrales. Celle, thermique, de Jerada est construite par les Russes. Ces coups de barre à l’Est ont le don d’inquiéter les Américains, qui cherchent par ailleurs à réduire l’hégémonie de la France dans le royaume. En cette fin des années 1980, un projet en particulier mobilise les services de l’ambassade à Rabat.

À Casablanca, l'école américaine est dans une situation financière précaire. Pas assez d’élèves, des locaux trop étroits… Pour se développer et lutter à armes égales avec la « mission » française, le conseil d’administration envisage de réunir les deux antennes de l’établissement, situées rue Oulad Bouzid et rue Ibn Hamdis, dans un seul site au quartier Californie. Un terrain de quinze mille mètres carrés a été cédé gracieusement par son propriétaire, Abdellah Sajid, père de Mohammed Sajid, et le projet validé par le ministère de l’Éducation, suite à l’intervention personnelle de l’ambassadeur Thomas A. Nassif.

Reste à trouver des fonds pour financer les travaux. Pourquoi ne pas profiter de la venue de Gillespie, et de sa célébrité, pour lancer un appel aux dons ? Contacté, le musicien accepte la proposition. La recette de son concert, transformé en opération de charité, sera également mise à contribution.

Mais où organiser sa prestation ? Le stade Mohammed V est un temps envisagé, mais encore faut-il remplir ses cinquante mille places. Le climat hivernal, plutôt rude en cette période, ne joue pas non plus en faveur d’un lieu en plein air. Le choix se porte finalement sur le Rialto, un théâtre doté de plus de mille sièges. La date est arrêtée : ce sera le 14 janvier, un samedi. Réalisé par Cinémapresse, un spot publicitaire faisant la promotion du concert est diffusé à la télévision.

Coordonné par le consul général à Casablanca, Richard L. Jackson, l’appel aux dons dépasse toutes les prévisions. Des entreprises, comme Alpha 55, Auto Hall, CitiBank, Clark Gum, General Tire, Good-Year, Price Waterhouse, Sheraton, Somachim et Wafabank, mais aussi des particuliers, dont Saâd Kettani et Abderrahim Zniber, mettent la main à la poche. Plus de trente millions de dirhams sont récoltés.

Le jour J, la salle est comble. La vente des tickets a rapporté quelque trois cent mille dirhams. Figure du Parti démocrate et ardent promoteur du jazz, John Conyers est présent, ainsi qu’un parterre d’hommes d’affaires. Après les discours de Richard L. Jackson et du président de l’association du Grand Casablanca, Haj Belyout Bouchentouf, Gillespie et ses cinq musiciens, dont James Moody, entrent en scène. Deux heures et une vingtaine de titres plus tard, ponctuées par un bœuf avec Jil Jilala, le sextet fait ses adieux sous les applaudissements.

Interrogé dix ans après, Richard L. Jackson avoue avoir été surpris par l’engouement autour du projet de la nouvelle école américaine. « Cela montre à quel point le monde des affaires était riche, même si à cette époque le Maroc était souvent décrit comme un pays de vingt-cinq millions d'habitants avec seulement un million de consommateurs. »

Avec un taux de croissance à plus de 11 %, la perspective de l'ouverture du marché unique européen et le rétablissement des relations diplomatiques avec l'Algérie, l'année 1988 a été exceptionnelle au Maroc.

Les investisseurs étrangers se ruent à Casablanca. C'est l'euphorie. Dans la presse, on parle « dragon », « décollage », « reprise », « confiance ». « Nous exportons des fleurs au Canada. C'était impensable il y a cinq ans », déclare au journal Le Monde le directeur de l'Office des changes. « Hongkong a commencé comme ça ! », prédit Saâd Kettani. « Avant, nous allions chercher les partenaires étrangers. Maintenant c'est eux qui viennent nous solliciter ! », assure de son côté le président d’ONA, Fouad Filali.

Mais le miracle ne dure pas. En 1989, la croissance repasse sous la barre des 3 %. Trois ans plus tard, elle est négative. Qu’importe : la venue de Gillespie est encore dans tous les esprits. Et la nouvelle école américaine, qui a ouvert ses portes un an après son concert, se porte comme un charme. Le New York Times avait prévenu : « Les États-Unis ont une arme sonique secrète : une note bleue en mode mineur. »

Le consul général américain à Casablanca, Richard L. Jackson avec Dizzy Gillespie

Quand Dizzy Gillespie jouait pour financer l’école américaine de Casablanca

Le 25 mai 2020 à13:14

Modifié le 27 mai 2020 à 10:08

Le 14 janvier 1989, le jazzman américain se produisait au Rialto. Un concert inédit qui a permis aux Américains de récolter plusieurs dizaines de millions de dirhams.

Ce 24 septembre 1956, Louis Fischer est formel. De passage à l’ambassade des États-Unis à Londres, le journaliste américain revient d’un séjour à Moscou, où il a vécu plusieurs années.

Là-bas, il a approché quelques-uns de ses contacts et les a interrogés. Que pensent-ils de Voice of America ? « Ils en ont assez de leur propre propagande et aiment encore moins celle des Américains ». Peu importe au fond ce qu’ils pensent du régime en place, explique Fischer, les Soviétiques sont des patriotes et n’apprécient pas qu’on malmène leur pays. Seule note positive : « Le jazz fait le bonheur des jeunes Russes. »

Le constat est raide, mais ne surprend personne. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale déjà, en mars 1947, Walter B. Smith, l’ambassadeur des États-Unis en Union soviétique et futur directeur de la CIA, avait enjoint les services de radiodiffusion à l’étranger à mettre l’accent sur le jazz pour améliorer leur audience. « Il y a trop d’informations et pas assez de musique. La structure recommandée est la suivante : quinze minutes d’informations, suivies de quinze minutes de musique. Celle-ci doit être gaie et harmonieuse, avec une préférence pour le jazz mélodique. »

Les propos de Fischer font aussi écho à une initiative nouvelle, lancée quelques mois avant son retour : le programme « Jazz Ambassadors », commandé par le département d’État, avec le soutien actif de son secrétaire John F. Dulles.

Le pilotage est assuré par l'United States Information Agency (USIA). Créée en 1953 par Dwight D. Eisenhower, qui a compris que la guerre froide ne se jouera pas uniquement dans la course à l’armement, l’agence est chargée de promouvoir les intérêts américains à travers un programme d’informations et d’actions culturelles (Voice of America et la bourse Fulbright, entre autres).

Qui mieux que des musiciens dont les airs font danser des millions de personnes dans le monde pour remplir cette mission ? En Europe, Louis Armstrong et Sidney Bechet jouent à guichets fermés, ce qui fait dire au New York Times, en novembre 1955, que « les États-Unis ont une arme sonique secrète ». Presque exclusivement joué par des Noirs, le jazz est aussi un formidable moyen pour faire oublier la réalité d’une Amérique où la ségrégation bat son plein.

Mais comment s’y prendre ? Afin que sa voix soit entendue à l’Est et dans les pays du tiers-monde, Washington mobilise son réseau diplomatique autour d’un dispositif qui va s’avérer redoutablement efficace : la tournée. Celle de Dave Brubeck en Pologne en 1958 est courte, douze jours, mais symbolique : c’est le premier « ambassadeur » à passer de l’autre côté du rideau de fer. Celle de Satchmo en Afrique, entamée en 1960, est longue : trois mois. Les chiffres officiels indiquent que le trompettiste a joué devant cinq cent mille personnes.

En 1963, Duke Ellington établit un record : il embarque pour l’Asie dans un voyage de plus de cent jours. Prévue pour durer quinze semaines, la tournée est interrompue en Turquie par l’assassinat de John F. Kennedy.

Au cours des années suivantes, le département d’État va employer les services de dizaines de musiciens.

Charlie Byrd, Benny Carter, Cozy Cole, Miles Davis, Benny Goodman, Woody Herman, Earl Hines, Herbie Mann, Ray McKinley, Red Nichols, Oscar Peterson, Jack Teagarden, Clark Terry, Sarah Vaughan, Paul Winter ou encore Stan Getz sont envoyés à l’assaut de la planète.

En 1966, Lyndon B. Johnson réquisitionne le saxophoniste lors de sa visite officielle en Thaïlande. Le roi Bhumibol adore le jazz. Quand Brubeck retourne en Union soviétique en 1988, jouer au sommet de Moscou devant Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, le secrétaire d'État George Shultz est aux anges : « Dave, tu as fait de cette rencontre une réussite. Personne ne s’est parlé pendant trois jours, jusqu’à ton concert. Les Soviétiques ont enfin compris que nous avions un point commun : toi ! »

Le premier jazzman « recruté » pour jouer la partition des États-Unis dans les pays communistes ou sous influence est aussi l’un des plus grands.

Dès avril 1956, Dizzy Gillespie s’envole pour une tournée de dix semaines en Iran, au Pakistan, en Syrie, au Liban et en Turquie. À chaque concert, des files d’attentes. Comme à Beyrouth, où le Dunia, mille cinq cent places assises, fait salle comble trois soirs de suite. La presse suit le musicien à la trace.

Une photographie de lui à Karachi, charmant un serpent au son de sa trompette, fait le tour du monde. Le succès est tel que Gillespie repart la même année pour une seconde tournée, cette fois en Amérique du Sud.

Trois décennies plus tard, le monde a changé. Pendant que la guerre froide vit ses derniers soubresauts, l’USIA fait une nouvelle fois appel à Gillespie. Nous sommes en 1989. La tournée est prévue en Afrique au mois de janvier, avec des étapes en Égypte, au Sénégal, au Zaïre, au Nigéria et au Maroc, où le musicien doit se produire à Casablanca, Marrakech et Rabat.

Dès les années 1960, la décolonisation et la « menace » communiste ont rangé le continent au rang des territoires prioritaires ciblés par le soft power américain. Le 24 mai 1961, devant le National Press Club et en présence de John F. Kennedy, qui l’a nommé directeur de l'USIA, le journaliste Edward R. Murrow, dont George Clooney raconte une partie de la vie dans le film Good Night and Good Luck, déclare : « En Afrique, de nouvelles terres émergent avec de nouveaux dirigeants. C'est un continent à la recherche de directions, débordant d'idées, examinant notre façon de vivre, échantillonnant nos idéaux. Il suffit de nous rappeler combien notre indépendance en 1776 a été grisante pour apprécier à sa juste valeur le sentiment d’ivresse qui parcourt l'Afrique aujourd’hui. Nous devons donc faire davantage que critiquer leur politique et les mettre en garde contre les Soviétiques (…), sinon nous abandonnerons à la vague inexorable de l'histoire notre rôle de promoteur de la liberté. »

Avec Hassan II à sa tête, le Maroc a très vite fait le choix de l’Ouest, mais le royaume ne rechigne pas, à l’occasion, à commander à Moscou des armes, du matériel agricole et même des centrales. Celle, thermique, de Jerada est construite par les Russes. Ces coups de barre à l’Est ont le don d’inquiéter les Américains, qui cherchent par ailleurs à réduire l’hégémonie de la France dans le royaume. En cette fin des années 1980, un projet en particulier mobilise les services de l’ambassade à Rabat.

À Casablanca, l'école américaine est dans une situation financière précaire. Pas assez d’élèves, des locaux trop étroits… Pour se développer et lutter à armes égales avec la « mission » française, le conseil d’administration envisage de réunir les deux antennes de l’établissement, situées rue Oulad Bouzid et rue Ibn Hamdis, dans un seul site au quartier Californie. Un terrain de quinze mille mètres carrés a été cédé gracieusement par son propriétaire, Abdellah Sajid, père de Mohammed Sajid, et le projet validé par le ministère de l’Éducation, suite à l’intervention personnelle de l’ambassadeur Thomas A. Nassif.

Reste à trouver des fonds pour financer les travaux. Pourquoi ne pas profiter de la venue de Gillespie, et de sa célébrité, pour lancer un appel aux dons ? Contacté, le musicien accepte la proposition. La recette de son concert, transformé en opération de charité, sera également mise à contribution.

Mais où organiser sa prestation ? Le stade Mohammed V est un temps envisagé, mais encore faut-il remplir ses cinquante mille places. Le climat hivernal, plutôt rude en cette période, ne joue pas non plus en faveur d’un lieu en plein air. Le choix se porte finalement sur le Rialto, un théâtre doté de plus de mille sièges. La date est arrêtée : ce sera le 14 janvier, un samedi. Réalisé par Cinémapresse, un spot publicitaire faisant la promotion du concert est diffusé à la télévision.

Coordonné par le consul général à Casablanca, Richard L. Jackson, l’appel aux dons dépasse toutes les prévisions. Des entreprises, comme Alpha 55, Auto Hall, CitiBank, Clark Gum, General Tire, Good-Year, Price Waterhouse, Sheraton, Somachim et Wafabank, mais aussi des particuliers, dont Saâd Kettani et Abderrahim Zniber, mettent la main à la poche. Plus de trente millions de dirhams sont récoltés.

Le jour J, la salle est comble. La vente des tickets a rapporté quelque trois cent mille dirhams. Figure du Parti démocrate et ardent promoteur du jazz, John Conyers est présent, ainsi qu’un parterre d’hommes d’affaires. Après les discours de Richard L. Jackson et du président de l’association du Grand Casablanca, Haj Belyout Bouchentouf, Gillespie et ses cinq musiciens, dont James Moody, entrent en scène. Deux heures et une vingtaine de titres plus tard, ponctuées par un bœuf avec Jil Jilala, le sextet fait ses adieux sous les applaudissements.

Interrogé dix ans après, Richard L. Jackson avoue avoir été surpris par l’engouement autour du projet de la nouvelle école américaine. « Cela montre à quel point le monde des affaires était riche, même si à cette époque le Maroc était souvent décrit comme un pays de vingt-cinq millions d'habitants avec seulement un million de consommateurs. »

Avec un taux de croissance à plus de 11 %, la perspective de l'ouverture du marché unique européen et le rétablissement des relations diplomatiques avec l'Algérie, l'année 1988 a été exceptionnelle au Maroc.

Les investisseurs étrangers se ruent à Casablanca. C'est l'euphorie. Dans la presse, on parle « dragon », « décollage », « reprise », « confiance ». « Nous exportons des fleurs au Canada. C'était impensable il y a cinq ans », déclare au journal Le Monde le directeur de l'Office des changes. « Hongkong a commencé comme ça ! », prédit Saâd Kettani. « Avant, nous allions chercher les partenaires étrangers. Maintenant c'est eux qui viennent nous solliciter ! », assure de son côté le président d’ONA, Fouad Filali.

Mais le miracle ne dure pas. En 1989, la croissance repasse sous la barre des 3 %. Trois ans plus tard, elle est négative. Qu’importe : la venue de Gillespie est encore dans tous les esprits. Et la nouvelle école américaine, qui a ouvert ses portes un an après son concert, se porte comme un charme. Le New York Times avait prévenu : « Les États-Unis ont une arme sonique secrète : une note bleue en mode mineur. »

A lire aussi


Communication financière

Aluminium du Maroc : Communiqué de presse suivant la réunion du Conseil d’Administration, réuni le 29 Juin 2020

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.