Daoud Kuttab

Ex-professeur de l’Université Princeton, fondateur de l’Institut des médias modernes à l’Université Al-Qods de Ramallah

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Pour relancer la solution à deux Etats, l'Europe doit reconnaître la Palestine

Le 17 février 2021 à 15:34

Modifié le 17 février 2021 à 15:53

A l'heure où les grandes orientations de politique étrangère du président américain Joe Biden deviennent de plus en plus claires, les doutes s'amplifient quant à son engagement à résoudre le conflit israélo-arabe. Et ces doutes soulèvent une question urgente: qui va pouvoir combler le vide diplomatique laissé par les Etats-Unis?

AMMAN – Il est certain que Biden s'est empressé de faire marche arrière sur certaines des mesures les plus choquantes de son prédécesseur. Moins d'une semaine après l'investiture de Biden, son administration a annoncé son intention de rétablir les relations américaines avec les dirigeants palestiniens et de relancer l'aide aux réfugiés palestiniens. Cette administration s'est également engagée une nouvelle fois à trouver une solution à deux Etats au conflit israélo-palestinien.

Mais ces promesses timides, ainsi que la réticence apparente de Biden à s'entretenir avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, ne reflètent pas le niveau d'intérêt ou de dévouement nécessaire pour pousser les deux parties prenantes vers une paix durable. De toute évidence, les dirigeants américains croient qu'ils peuvent s'en tirer à bon compte en apportant un simple soutien de façade à la solution à deux Etats.

On ne peut pas en dire autant de l'Europe: sa proximité géographique avec le Moyen-Orient la rend vulnérable à l'instabilité de la région. C'est ce qui a motivé, en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité de l'année dernière, le regroupement des ministres français et allemand des Affaires étrangères avec leurs homologues égyptiens et jordaniens en vue d'entamer un dialogue avec les Palestiniens. Le "Groupe de Munich" s'emploie actuellement à relancer les pourparlers de paix avec les Palestiniens.

La participation de l'Egypte au "Groupe de Munich" traduit ses efforts plus larges en vue de diriger le processus de paix israélo-palestinien. Ce mois-ci, l'Egypte a accueilli une réunion d'urgence des ministres des Affaires étrangères arabes pour discuter des développements régionaux et des politiques probables de l'administration Biden. Les participants ont souligné que la question palestinienne resterait une préoccupation centrale pour tous les pays arabes jusqu'à ce qu'une solution à deux Etats soit trouvée.

La même semaine, l'Egypte a accueilli un dialogue entre les partis palestiniens rivaux, afin d'aider à préparer le terrain pour des élections législatives et présidentielles palestiniennes concluantes cet été. Si un gouvernement de coalition unifié devait en sortir, il pourrait enfin mettre fin au contrôle du Hamas sur la bande de Gaza.

Une solution unilatérale ne serait pas efficace 

Mais aussi importants que soient les efforts régionaux, le rôle de chef de file d'acteurs mondiaux comme la France et l'Allemagne est essentiel pour renforcer la position de négociation des Palestiniens et pour pousser Israël vers un accord de paix équitable. Si la France, l'Allemagne et l'Union européenne veulent plus largement montrer leur rôle de chef de file en la matière, elles devraient commencer par reconnaître sans équivoque l'Etat de Palestine.

En décembre 2014, le Parlement européen a voté massivement en faveur d'une résolution reconnaissant l'Etat de Palestine. Les parlements de chaque pays ont fait de même. Mais ces résolutions étaient non contraignantes. Et bien que certains membres de l'UE figurent parmi près de 140 pays reconnaissant l'Etat palestinien, la plupart, dont la France et l'Allemagne, ont jusqu'à présent refusé de prendre cette mesure.

La Chancelière allemande Angela Merkel soutient qu'une telle manœuvre "unilatérale" porterait atteinte aux progrès vers une solution négociée à deux Etats. De même, le président français Emmanuel Macron a déclaré qu'une "décision unilatérale de reconnaître la Palestine" ne serait pas "efficace", en ajoutant qu'il reconnaîtrait un Etat palestinien uniquement lorsqu'il jurerait que la démarche serait "utile pour construire la paix sur le terrain".

Après quatre années d'agression contre la solution à deux Etats, le plan de "paix" de l'administration Trump a laissé Israël annexer environ un tiers de la Cisjordanie occupée, il est difficile de prendre ces arguments au sérieux. En fait, les développements récents ont tellement affaibli la confiance dans la solution à deux Etats qu'une proportion croissante de Palestiniens l'ont totalement abandonnée, et que 58% d'entre eux y sont opposés. Au lieu de cela, des appels de plus en plus fréquents en faveur de l'égalité des droits dans un seul Etat se font entendre.

L'Europe serait-elle assez courageuse? 

Alors que le nombre de Juifs israéliens qui peuplent la zone entre le Jourdain et la Méditerranée est inférieur au nombre d'Arabes palestiniens, une "solution à un seul Etat" semble être l'objectif le plus réaliste pour les Palestiniens. La plupart des Israéliens risquent de ne pas être favorables à une telle approche. Mais s'ils la repoussent d'un revers de main, tout en rejetant la possibilité de deux Etats le long des frontières d'avant 1967, leur argumentation ne sera pas tenable.

Les Israéliens vont se rendre de nouveau aux urnes le mois prochain, mais il n'y a aucune raison de penser que le nouveau gouvernement fera preuve d'un intérêt renouvelé en faveur des négociations de paix: tous les candidats au poste de Premier ministre sont prêts à rejeter l'Etat palestinien. Si Macron et Merkel continuent d'attendre un engagement bilatéral en faveur d'un Etat palestinien, ils vont attendre encore longtemps, même après avoir quitté la scène politique.

En outre, l'Europe ne peut se racheter en envoyant une aide financière aux Palestiniens. Après tout, Israël n'a pas hésité à détruire ce que cette aide contribue à construire. En novembre dernier, les autorités israéliennes ont démoli plus de 70 structures appartenant à des Palestiniens en Cisjordanie, le plus grand déplacement forcé de Palestiniens dans les territoires occupés depuis plus de quatre ans. Cette décision n'a guère suscité de réaction, si ce n'est la condamnation verbale de l'Europe.

Si l'Europe veut réellement progresser vers la paix, elle doit faire montre de courage et de conviction. Cela implique de reconnaître l'Etat de Palestine le long des frontières d'avant 1967, en contribuant de la sorte à trouver un juste équilibre dans les négociations et à clarifier le cadre de la paix. Israël va s'opposer à de telles mesures mais, comme le suggère l'expérience de la Suède, les relations bilatérales ne seront pas mises à mal pas en fin de compte une fois qu'un pays aura le courage de reconnaître la Palestine. Et même si c'est le cas, c'est une mauvaise raison pour saboter tous les espoirs d'une paix véritable et durable dans le voisinage immédiat de l'Europe.

© Project Syndicate 1995–2021
Daoud Kuttab

Ex-professeur de l’Université Princeton, fondateur de l’Institut des médias modernes à l’Université Al-Qods de Ramallah

Pour relancer la solution à deux Etats, l'Europe doit reconnaître la Palestine

Le 17 février 2021 à15:47

Modifié le 17 février 2021 à 15:53

A l'heure où les grandes orientations de politique étrangère du président américain Joe Biden deviennent de plus en plus claires, les doutes s'amplifient quant à son engagement à résoudre le conflit israélo-arabe. Et ces doutes soulèvent une question urgente: qui va pouvoir combler le vide diplomatique laissé par les Etats-Unis?

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AMMAN – Il est certain que Biden s'est empressé de faire marche arrière sur certaines des mesures les plus choquantes de son prédécesseur. Moins d'une semaine après l'investiture de Biden, son administration a annoncé son intention de rétablir les relations américaines avec les dirigeants palestiniens et de relancer l'aide aux réfugiés palestiniens. Cette administration s'est également engagée une nouvelle fois à trouver une solution à deux Etats au conflit israélo-palestinien.

Mais ces promesses timides, ainsi que la réticence apparente de Biden à s'entretenir avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, ne reflètent pas le niveau d'intérêt ou de dévouement nécessaire pour pousser les deux parties prenantes vers une paix durable. De toute évidence, les dirigeants américains croient qu'ils peuvent s'en tirer à bon compte en apportant un simple soutien de façade à la solution à deux Etats.

On ne peut pas en dire autant de l'Europe: sa proximité géographique avec le Moyen-Orient la rend vulnérable à l'instabilité de la région. C'est ce qui a motivé, en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité de l'année dernière, le regroupement des ministres français et allemand des Affaires étrangères avec leurs homologues égyptiens et jordaniens en vue d'entamer un dialogue avec les Palestiniens. Le "Groupe de Munich" s'emploie actuellement à relancer les pourparlers de paix avec les Palestiniens.

La participation de l'Egypte au "Groupe de Munich" traduit ses efforts plus larges en vue de diriger le processus de paix israélo-palestinien. Ce mois-ci, l'Egypte a accueilli une réunion d'urgence des ministres des Affaires étrangères arabes pour discuter des développements régionaux et des politiques probables de l'administration Biden. Les participants ont souligné que la question palestinienne resterait une préoccupation centrale pour tous les pays arabes jusqu'à ce qu'une solution à deux Etats soit trouvée.

La même semaine, l'Egypte a accueilli un dialogue entre les partis palestiniens rivaux, afin d'aider à préparer le terrain pour des élections législatives et présidentielles palestiniennes concluantes cet été. Si un gouvernement de coalition unifié devait en sortir, il pourrait enfin mettre fin au contrôle du Hamas sur la bande de Gaza.

Une solution unilatérale ne serait pas efficace 

Mais aussi importants que soient les efforts régionaux, le rôle de chef de file d'acteurs mondiaux comme la France et l'Allemagne est essentiel pour renforcer la position de négociation des Palestiniens et pour pousser Israël vers un accord de paix équitable. Si la France, l'Allemagne et l'Union européenne veulent plus largement montrer leur rôle de chef de file en la matière, elles devraient commencer par reconnaître sans équivoque l'Etat de Palestine.

En décembre 2014, le Parlement européen a voté massivement en faveur d'une résolution reconnaissant l'Etat de Palestine. Les parlements de chaque pays ont fait de même. Mais ces résolutions étaient non contraignantes. Et bien que certains membres de l'UE figurent parmi près de 140 pays reconnaissant l'Etat palestinien, la plupart, dont la France et l'Allemagne, ont jusqu'à présent refusé de prendre cette mesure.

La Chancelière allemande Angela Merkel soutient qu'une telle manœuvre "unilatérale" porterait atteinte aux progrès vers une solution négociée à deux Etats. De même, le président français Emmanuel Macron a déclaré qu'une "décision unilatérale de reconnaître la Palestine" ne serait pas "efficace", en ajoutant qu'il reconnaîtrait un Etat palestinien uniquement lorsqu'il jurerait que la démarche serait "utile pour construire la paix sur le terrain".

Après quatre années d'agression contre la solution à deux Etats, le plan de "paix" de l'administration Trump a laissé Israël annexer environ un tiers de la Cisjordanie occupée, il est difficile de prendre ces arguments au sérieux. En fait, les développements récents ont tellement affaibli la confiance dans la solution à deux Etats qu'une proportion croissante de Palestiniens l'ont totalement abandonnée, et que 58% d'entre eux y sont opposés. Au lieu de cela, des appels de plus en plus fréquents en faveur de l'égalité des droits dans un seul Etat se font entendre.

L'Europe serait-elle assez courageuse? 

Alors que le nombre de Juifs israéliens qui peuplent la zone entre le Jourdain et la Méditerranée est inférieur au nombre d'Arabes palestiniens, une "solution à un seul Etat" semble être l'objectif le plus réaliste pour les Palestiniens. La plupart des Israéliens risquent de ne pas être favorables à une telle approche. Mais s'ils la repoussent d'un revers de main, tout en rejetant la possibilité de deux Etats le long des frontières d'avant 1967, leur argumentation ne sera pas tenable.

Les Israéliens vont se rendre de nouveau aux urnes le mois prochain, mais il n'y a aucune raison de penser que le nouveau gouvernement fera preuve d'un intérêt renouvelé en faveur des négociations de paix: tous les candidats au poste de Premier ministre sont prêts à rejeter l'Etat palestinien. Si Macron et Merkel continuent d'attendre un engagement bilatéral en faveur d'un Etat palestinien, ils vont attendre encore longtemps, même après avoir quitté la scène politique.

En outre, l'Europe ne peut se racheter en envoyant une aide financière aux Palestiniens. Après tout, Israël n'a pas hésité à détruire ce que cette aide contribue à construire. En novembre dernier, les autorités israéliennes ont démoli plus de 70 structures appartenant à des Palestiniens en Cisjordanie, le plus grand déplacement forcé de Palestiniens dans les territoires occupés depuis plus de quatre ans. Cette décision n'a guère suscité de réaction, si ce n'est la condamnation verbale de l'Europe.

Si l'Europe veut réellement progresser vers la paix, elle doit faire montre de courage et de conviction. Cela implique de reconnaître l'Etat de Palestine le long des frontières d'avant 1967, en contribuant de la sorte à trouver un juste équilibre dans les négociations et à clarifier le cadre de la paix. Israël va s'opposer à de telles mesures mais, comme le suggère l'expérience de la Suède, les relations bilatérales ne seront pas mises à mal pas en fin de compte une fois qu'un pays aura le courage de reconnaître la Palestine. Et même si c'est le cas, c'est une mauvaise raison pour saboter tous les espoirs d'une paix véritable et durable dans le voisinage immédiat de l'Europe.

© Project Syndicate 1995–2021

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