Omar Balafrej livre sa recette pour réduire les inégalités sociales

INTERVIEW. Le député FGD propose toute une ingénierie fiscale autour du patrimoine, des successions et des hauts revenus pour permettre à l’Etat de dégager de nouvelles marges budgétaires. La priorité pour lui reste l’éducation. Un secteur où il faut investir 20 milliards de dirhams supplémentaires tous les ans. Du Pikettisme pur et dur, mais à la sauce marocaine.

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Omar Balafrej livre sa recette pour réduire les inégalités sociales Omar Balafrej lors d'une conférence donnée vendredi 31 janvier à la Maison du Maroc à Paris

Le 07 février 2020 à 15:00

Modifié le 08 février 2020 à 07:17

Omar Balafrej est un des députés les plus actifs de cette législature. Ancré à gauche sous la bannière FGD, il s’illustre notamment pour son militantisme social sur toutes les questions liées aux inégalités, l’éducation, la santé.

Il a fait notamment de la réforme de l’éducation sa priorité, en tant que parlementaire, considérant que c’est la solution à l’impasse de développement que connaît le pays et à la réduction des inégalités sociales.

Il est convaincu que le Maroc peut, s’il y a une réelle volonté politique, relever le défi et rattraper en une génération le grand retard sur les pays développés.

Alliant effort national et solidarité entre classes sociales, la recette qu’il propose est fortement inspirée par les travaux de l’économiste Thomas Piketty, auteur de Capital au XXIe siècle et Capital et Idéologie (Ed. Le Seuil).

Un pikettisme qu’il incarne au quotidien dans son action de parlementaire. Dans la commission des Finances dont il est membre, il propose tous les ans, à l’occasion des discussions des projets de lois de finances, une réallocation budgétaire au profit de l’éducation, ainsi qu’une refonte de l’impôt sur le revenu et la mise en place d’impôts progressifs sur le patrimoine et l’héritage.

Si ses amendements sont, tous les ans, rejetés par la majorité, il ne lâche pas pour autant l’affaire et reste convaincu que sans taxation du capital et des hauts revenus, on ne pourra jamais dégager des marges pour financer l’Etat social, réduire les inégalités et s’inscrire sur une réelle trajectoire de développement.

Il nous livre dans cet entretien sa lecture de l'état des inégalités, les difficultés qu'il rencontre en tant que député pour avoir accès aux données, les détails de la recette qu'il propose pour réduire le gap entre pauvres et riches et sa vision sur l'avenir de la gauche au Maroc. 

Médias24: Il y a aujourd’hui consensus autour de l’état des inégalités dans le pays. Mais personne n’arrive à évaluer exactement l’ampleur du phénomène.  Vous avez essayé en tant que député d’obtenir des données en ce sens. Quelle a été votre démarche ? 

Omar Balafrej: J’ai essayé d’obtenir des données sur les inégalités, les plus importantes étant liées à la propriété. J’ai fait une requête au gouvernement lors du débat sur la loi de finances concernant la distribution des propriétés foncières au Maroc. L’information existe à la Conservation foncière, mais je n’ai toujours pas reçu de réponse…

- Que vouliez-vous avoir au juste comme informations ?

Je veux savoir ce que les 1% les plus riches détiennent comme foncier, puis les 9% qui suivent et ainsi de suite. L’idée est de savoir concrètement comment est réparti le foncier au Maroc, en quantité et en valeur. Je sais que cette information est disponible à la Conservation foncière qui est une institution moderne. Je compte relancer le gouvernement et la Conservation foncière.

- Pensez-vous que la Conservation foncière dispose de ces informations, avec tous les détails requis ?

C’est son métier. Et puis la conservation est une institution super informatisée qui dispose de deux satellites… L’information existe. Mais pour l’instant, le gouvernement refuse de la donner. Cela illustre bien l’omerta qui existe sur ce type de données.

- Pourquoi à votre avis cette omerta, sachant que si on veut résoudre le problème des inégalités, il faudra bien commencer par dresser un état des lieux exact ?

On refuse de dévoiler l’information parce que cela risque, à mon avis, de mettre à nu la vraie inégalité au Maroc, celle de la propriété, qui est autrement plus importante que l’inégalité des revenus.

- En l’absence de données exactes, pouvons-nous avoir des estimations sur qui détient quoi ?

Il n’y a pas d’estimation exacte. Mais je pense que nous nous trouvons dans la même situation que celle de l’Europe à la fin du 19e siècle. C'est-à-dire que 1% des plus riches détiennent autour de 70% de la propriété. Je me base ici sur le benchmark fait par Thomas Piketty dans son livre "Le Capital au XXIe siècle" et qu’il reprend et développe dans "Capital et Idéologie". Ces ouvrages m’ont beaucoup éclairé sur le sujet.

- Dans quel sens ?

Je ne pensais pas que les inégalités de patrimoine avaient été aussi importantes dans l’histoire. J’ai toujours pensé intuitivement que les inégalités en capital, ou en propriété si l’on préfère, étaient plus ou moins équivalentes aux inégalités de revenus pour lesquelles les données sont souvent publiées. C’est tout l’intérêt du travail de Piketty. Il a éclairé même des économistes sur ces questions-là, en montrant que la vraie inégalité, la plus criante, est sur le patrimoine, plus que sur le revenu.

Les 300.000 Marocains les plus aisés détiennent autour de 2.000 milliards de dirhams en valeur foncière.

L’absence de données sur le patrimoine au Maroc est ainsi regrettable. Car si l’information était disponible, elle pousserait les politiques, les économistes et plus généralement les intellectuels, à se poser la question de la nécessité de commencer à taxer ce patrimoine -et notamment le capital dormant- de manière progressive. Même avec de faibles niveaux de prélèvement, cela pourrait générer des recettes fiscales non négligeables pour l’Etat.

- Il existe une forme de taxe sur le patrimoine au Maroc qui touche justement le capital dormant, comme les terrains non bâtis par exemple…

C’est un impôt ridicule, à peine quelques dirhams au mètre carré. Et il est flat, c’est-à-dire qu’il n’est pas calculé en proportion de la valeur du bien. Il en va de même pour la taxe d’habitation : des propriétaires de villas à Anfa Supérieur à Casablanca ou au Souissi à Rabat se retrouvent à payer des petits montants n’allant pas au-delà de 4.000 ou 5.000 dirhams par an.

- Mais le capital non dormant n’échappe pas totalement à l’impôt, puisque les revenus qu’il génère qui peuvent être soit un loyer, soit des intérêts, des plus-values ou des dividendes d’un actif financier, sont soumis à l’impôt sur le revenu. Qu’en dites-vous ?

C’est pour cela que nous proposons tous les ans, avec mon camarade Chennaoui, d’instituer une taxe progressive très légère sur le patrimoine, qui démarre à 0,1% et ne monte pas plus que 1,5%.

Prenons l’exemple du propriétaire d’un immeuble qui, en faisant fructifier son bien, obtient autour de 5% de rendement : un prélèvement de 0,2 ou 0,5% sur son capital ne devrait pas lui poser de problème. On peut même imaginer que cette taxe ne soit pas cumulative avec l’impôt qu’il doit payer sur ses revenus, à condition de revoir le barème de ce dernier. Les nouveaux citoyens réellement impactés par cet impôt seraient les très riches détenteurs de plusieurs terrains et maisons secondaires et de capitaux dormants. Et c’est à mon avis une part très importante de la valeur foncière marocaine.

- Avez-vous une estimation de la valeur de ce patrimoine foncier, dormant ou pas ?

Le capital matériel d’un pays varie entre 4 et 6 fois son PIB (c’est le cas de tous les pays pour lesquels des données fiables existent et sont communiquées). Si je me souviens bien, le CESE et Bank Al Maghrib, dans leur rapport sur le capital matériel et immatériel, ont estimé la valeur globale du patrimoine du pays autour de 12.000 milliards de dirhams, dont un peu plus de 4.000 milliards de capital matériel. Lorsqu’on connait la capitalisation boursière de Casablanca (630 milliards de dirhams), qui n’est d’ailleurs pas totalement marocaine, on peut facilement déduire que la valeur capitalistique du Maroc est principalement foncière, probablement à plus de 70 ou 80%.

A partir de là, en se basant d’une part sur les cessions de terrains publics et de terres - aussi bien en milieu urbain que rural - lors de la marocanisation et dans les années 2000, et d’autre part sur les benchmarks internationaux publiés par Piketty pour les différents pays libéralisés, on arrive raisonnablement à une donnée importante : au moins 80% du foncier urbain et rural au Maroc est détenu par des privés.

Enfin, toujours sur la base du benchmark de l’Europe de la fin du 19ème siècle (données disponibles et mises en lumière par Piketty), les 1% les plus riches au Maroc détiennent très probablement entre 60 et 70% de ce foncier.

Ainsi, ce raisonnement, qui demande bien entendu à être validé par des données réelles existantes et détenues par la conservation foncière, nous amène à la conclusion que les 300.000 Marocains les plus aisés détiennent autour de 2.000 milliards de dirhams en valeur foncière.

- Pour réduire les inégalités, vous dites que l’un des moyens les plus efficaces est l’impôt progressif sur le patrimoine, l’héritage et le revenu. Que proposez-vous concrètement ?

Commençons d’abord par ce dont nous avons besoin, car je ne défends pas l’impôt pour l’impôt, je le défends car je suis convaincu que c’est l’unique moyen de développer notre pays. Aucun pays au monde dans toute l’histoire de l’humanité n’a pu réellement se développer sans impôts justes. Les États-Unis, l’Europe, le Japon se sont développés au 20ème siècle grâce à des impôts progressifs importants. Ils ont ainsi réussi à créer puis développer l’État social composé de l’École, l’Hôpital, la retraite, l’indemnité de chômage… Au Maroc, le plus urgent aujourd’hui est de créer une École digne de ce nom et accessible à tous.

Le constat de la faillite de notre éducation n’est même plus à faire, tous les indicateurs qualitatifs sont dans le rouge. L’aspect positif, c’est que les choses à faire pour sauver puis améliorer l’École sont désormais connues et apparemment partagées par une majorité. A ce titre, les différents rapports du conseil supérieur de l’enseignement regorgent d’excellentes idées.

Le problème, c’est le financement. Comment fait-on pour que les enfants issus de milieux défavorisés puissent avoir classe toute la journée, et pas seulement le matin ou l’après-midi, ce qui est le cas aujourd’hui par manque de classes et d’enseignants ? Comment offrir une vraie formation continue aux enseignants actuels ?

Notre impôt sur le revenu dénigre le travail et valorise la rente.

Comment fait-on pour offrir du préscolaire aux 500.000 enfants pauvres qui n’y ont pas accès ? Comment fait-on pour généraliser le transport scolaire ? Comment généraliser les cantines scolaires et y offrir des repas de qualité, et non des repas à 2 DH comme c'est le cas aujourd’hui dans les cantines publiques ?

L’État marocain dépense 7.000 dirhams par élève et par an, là où la Tunisie dépense 11.000 DH et les pays de l’OCDE plus de 80.000 dirhams par enfant et par an.

- A combien évaluez-vous les besoins financiers pour mener cette réforme de l’Ecole ?

La réforme de l’Éducation a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Nous l’avons évalué en étant raisonnable à plus de 20 milliards de dirhams supplémentaires par an, soit un peu plus de 3 000 dirhams par élève, en plus par an. Nous serions toujours derrière la Tunisie mais nous irions déjà dans le bon sens.

- Et cet argent, vous comptez le mobiliser en taxant les hauts revenus, le patrimoine et l’héritage ?

Ce que nous proposons depuis 4 ans au Parlement, c’est de faire contribuer toute la nation à ce défi: 10 milliards à récupérer des autres départements ministériels, qui doivent faire des économies, réduire leurs budgets de fonctionnement. Mais aussi réallouer certaines de leurs de ressources humaines vers l’École. Savez-vous par exemple que les écoles privées au Maroc comptent un agent de service (femmes ou hommes de ménage, surveillants...) pour 40 élèves alors que dans le public c’est un agent pour 900 élèves ?

Quant aux dix autres milliards, nous avons proposé de les collecter à travers une refonte de l’impôt sur le revenu, une progressivité de l’impôt sur l’héritage et en créant un impôt progressif sur le patrimoine.

- Commençons par l’impôt sur le revenu. Qu’est-ce qui doit être changé ?

On a une triple injustice dans la structure actuelle de l’impôt sur le revenu. Il est principalement payé par les salariés. Et il est faussement progressif, puisque vous arrivez au taux supérieur de 38% dès que vous dépassez le seuil des 180.000 DH de revenu par an. Que l’on gagne 20.000 DH par mois ou 300.000 DH, on est taxé de la même manière.

Autre injustice : la différence de taux entre salaires et revenus locatifs et financiers, où l’IR devient flat et demeure ainsi inférieur à l’impôt appliqué aux salariés et fonctionnaires. C’est totalement injuste. Celui qui travaille est taxé rapidement à 38% et celui qui a la chance d’avoir une rente locative ou financière n’est taxé qu’à 15% ou 20%. Notre impôt sur le revenu dénigre le travail et valorise la rente.

- Comment régler ces injustices ?

Nous proposons de mettre en place un barème ascendant pour toutes sortes de revenus (salariaux, locatifs, agricoles ou financiers…). Le barème doit être revu également de deux manières : en relevant les premières tranches pour ainsi donner du pouvoir d’achat aux classes moyennes et en créant plusieurs nouvelles tranches supérieures pour les hauts revenus.

- Et sur l’héritage, que proposez-vous ?

Nous proposons un impôt progressif qui commence à partir de 1%, qui est le taux actuel, puis une tranche à 5% au-dessus du million de dirhams, puis 10%, 20% et enfin 30% pour la part des successions supérieures à 100 MDH. On est loin des niveaux de 70% ou de 90% qui étaient appliqués aux États-Unis entre les années 1950 et 1980. Et même après Reagan, ces taux sont restés à 40%.

Avec une véritable volonté politique, nous pourrions, nous aussi, parvenir à réduire les inégalités.

L'impôt sur l’héritage que nous proposons pourrait générer autour de 3 milliards de dirhams. Ce n’est pas énorme mais ce n’est pas rien. Nous proposons de l’utiliser exclusivement pour généraliser le préscolaire public à toutes les petites filles et tous les petits garçons. Ne serait-ce pas un beau symbole que les plus riches, après leur mort, tout en laissant la majorité de leur patrimoine à leurs héritiers, permettent à tous les enfants du Maroc d’entrer à l’école dès la maternelle et ainsi d’augmenter de manière très significative leurs chances de réussite scolaire !

- L’impôt sur l’héritage existe déjà sous forme de droit d’enregistrement à un taux de 1%. Combien génère-t-il aujourd’hui ?

Dans le monde entier, cet impôt prend la forme d’une taxe d’enregistrement. Elle était de 1% au début du 20e siècle, en Europe comme aux États-Unis, avant que ces pays ne décident de la rendre progressive pour contribuer à financer l’État social. Au Maroc, cette taxe n’a généré que 20 millions de dirhams en 2018 et n’a été payée que par 4.000 personnes, alors qu’il y a au moins 200.000 décès par an. Et, cette année-là, au moins deux personnes très fortunées (au-dessus du milliard de dirhams de patrimoine) et très connues sont décédées. Cela veut dire que la majorité des gens ne déclarent pas leur héritage ou que les héritiers ne procèdent pas au transfert de propriété de manière systématique.

- Est-ce que les 30% que vous proposez pour la tranche supérieure s’appliquent à tout l’héritage ou uniquement à la partie qui dépasse le plafond des 100 MDH ?

Uniquement sur ce qui dépasse le plafond, comme pour l’impôt progressif sur le revenu. Concernant l’impôt sur la fortune, nous sommes dans la même logique, c’est-à-dire que nous proposons un impôt uniquement à partir de à 5 MDH de patrimoine. Tout ce qui est en-dessous du plafond n’est pas taxé. Si vous êtes à la tête d’une fortune évaluée à 6 MDH, vous ne payez que sur le million qui dépasse le plafond, et seulement 0,1%, soit 1.000 DH par an.

- Le gouvernement a accepté un de vos amendements sur l’impôt sur l’héritage, mais pas celui de la progressivité…

Le gouvernement a accepté en effet une partie de notre amendement qui était d’exonérer la maison principale, et ce pour tout le monde, riches et pauvres. Auparavant, la maison principale était taxée. C’est une très bonne mesure pour les plus défavorisés, qui s’endettaient généralement pour payer cet impôt, mais j’ai tout de même trouvé cela assez cynique de la part de la majorité d’accepter cet aspect de l’amendement et d’en rejeter la deuxième partie, qui était la plus importante.

- Pour quel motif la majorité a-t-elle rejeté votre amendement sur la progressivité de cet impôt ?

Lorsque j’ai présenté l’amendement sur l’impôt sur l’héritage pour la première fois, tout le monde m’a dit, et pas seulement dans le camp des islamistes, que c’était contre la religion. J’ai alors répondu à mes détracteurs que, dans ce cas, s'ils voulaient rester cohérents, ils devaient tout bonnement retirer cet impôt du Code général des impôts, c’est-à-dire retirer le 1% flat !

Au Maroc, nous avons une politique monétaire allemande, alors que ce pays est en situation de plein emploi.

La manière dont cette question est traitée est hypocrite, et cela montre bien que ce qui pose problème au gouvernement, c’est avant tout la progressivité et donc la solidarité, et non pas l’impôt en soi.

- Ce que vous proposez en gros, c’est du Pikettisme appliqué au Maroc : taxer le patrimoine, l’héritage et les hauts revenus pour réduire les inégalités...

C’est en effet la leçon d’histoire que donne Thomas Piketty dans son livre, Capital et Idéologie. Il montre que tous les pays du monde qui se sont développés au 20e siècle l’ont fait en investissant dans l’éducation et l’État social. Et en finançant cela majoritairement par l’impôt sur le revenu, le capital et la succession. La TVA n’est devenue un impôt prépondérant qu’à la fin du siècle.

Ce travail prouve qu’il n’y a pas non plus de déterminisme culturel. La Suède, qui est considérée aujourd’hui comme un modèle dans le monde, a été l’un des pays les plus inégalitaires au début du 20e siècle. Pour moi, cela signifie que, avec une véritable volonté politique, nous pourrions, nous aussi, parvenir à réduire les inégalités.

- Piketty dit aussi que l’inflation peut, dans certains cas, être un moyen pour réduire les inégalités. Qu’en pensez-vous ?

Pour réduire les inégalités, on a deux choix. C’est aussi une leçon d’histoire que l’on retrouve dans les livres de Piketty. Il est possible d’utiliser l’inflation pour désendetter l’Etat ; la France l’a d’ailleurs fait de manière massive après la deuxième guerre mondiale. Si ce procédé permet à l’Etat désendetté d’investir dans les services sociaux, cela impacte aussi négativement les petits épargnants. La deuxième possibilité est de rendre l’impôt réellement progressif et efficace. Cette dernière méthode est plus saine, plus pérenne et plus juste.

Pour mon pays, le Maroc, je prône la deuxième solution, même si je suis convaincu que nous avons besoin à court terme d’un peu d’inflation. On ne peut pas continuer avec une inflation proche de 0%. Raisonnablement, nous devrions viser une inflation à 4 ou 5%.

- Le Wali de Bank Al Maghrib s’est toujours opposé à cette logique…

J’ai interpellé justement Abdellatif Jouahri sur ce point lors de son dernier passage au Parlement. Il dit qu’il n’a pas de bouton magique pour faire monter l’inflation. Ce qui est faux, puisqu’il peut injecter des liquidités, baisser les taux d’intérêt, ou faire les deux en même temps.

La BCE a injecté des centaines de milliards d’euros dans l'économie européenne pour favoriser la croissance et créer des emplois. Pourquoi, au Maroc, nous continuons à nous accrocher à une inflation basse qui ne crée ni croissance ni emploi ?

D’autant qu’il y a aujourd’hui un consensus chez les économistes sur le fait qu’un bon niveau d’inflation pour un pays en voie de développement doit se situer entre 5 et 7%. Au Maroc, nous avons une politique monétaire allemande, alors que ce pays est en situation de plein emploi. Je rappelle que le taux d’emploi au Maroc est de l’ordre de 43%. Même la Grèce de 2010-2011 n’est jamais tombée aussi bas.

- Au Maroc, il y a une faible adhésion à l’impôt et les gens ont généralement peu confiance en la capacité de l’Etat à assurer une bonne redistribution des richesses. Votre recette fiscale peut-elle être applicable dans ces conditions ?

Jamais une société n’accepte de gaieté de cœur de payer l’impôt. Mais il faut expliquer aux gens que c’est de cette manière que l’on finance le service public, qu’il soit régalien (police, armée, justice…) ou social (éducation, santé, indemnités chômage, …).

Ce qui est sûr, c’est que la classe moyenne, déjà imposée, ne doit pas être plus taxée. Il faut, au contraire, lui redonner du pouvoir d’achat. Et c’est une des nombreuses conséquences positives des propositions que nous présentons au Parlement. En effet, je pense que la réforme de l’École, si elle est menée sérieusement et efficacement, peut se traduire par une injection directe de pouvoir d’achat de 10 milliards de dirhams pour les classes moyennes, car dès qu’elles verront que l’école publique peut être meilleure que la mauvaise école privée où ils sont aujourd’hui contraints d’envoyer leurs enfants, ils y retourneront de gaieté de cœur et gagneront aussi en pouvoir d’achat.

- A quoi correspondent ces 10 milliards ?

Le marché de l’école privée est estimé aujourd’hui à 10 milliards de dirhams pour une population d’un million d’élèves. Le gros de ce million d’élèves vient de la classe moyenne, des familles qui paient en moyenne 1.000 DH par mois. Les missions et les écoles similaires ne représentent que 60.000 personnes. Si nous améliorons réellement l’offre publique et que nous parvenons à réinstaurer de la confiance vis-à-vis de cette école publique, nous pourrons alors générer des économies non négligeables pour ces familles, des sommes qu’elles pourront dépenser autrement pour leurs enfants et pour elles-mêmes.

- Ne faut-il pas commencer d’abord par s’assurer que tout le monde paie déjà ses impôts, avant de penser à en augmenter les taux ou à en instituer d’autres ?

On nous dit en permanence qu’il faut élargir l’assiette fiscale. Autant dans le cas des entreprises, et donc de l’IS, je suis plutôt d’accord, autant pour ce qui est des individus et donc de l’impôt sur le revenu, je pense que le vrai problème n’est pas celui de l’assiette.

Les gens qui paient l’IR au Maroc sont autour de 2,5 millions de personnes, dont 2 millions de salariés du privé et du public. Dans le privé, seule la moitié paie l’impôt, car l’autre moitié est sous le seuil imposable. Dans le public, à peine plus de 70% sont éligibles à l’impôt.

Au Maroc, nous avons un siècle de retard sur les pays développés. Nous devons le rattraper en une génération, 25 ou 30 ans.

Les professions libérales et ceux qui ont des rentes immobilières ou financières représentent environ 300.000 personnes d’après le ministère des Finances. Il n’y a que 15.000 médecins du privé dans tout le Maroc. Les gros agriculteurs ne sont pas nombreux non plus. Idem pour les grossistes. C’est un nombre réduit de personnes. Et ce nombre réduit est déjà dans les listes de la DGI. Le problème n’est pas de les inscrire dans l’impôt sur le revenu, ils le payent déjà. Le problème c’est qu’ils ne paient pas assez, soit parce qu’ils bénéficient d’impôts forfaitaires injustement bas, soit parce qu’ils fraudent.

- Mais l’informel représente beaucoup dans l’économie du pays. Et il échappe totalement à l’impôt…

L’informel, c’est un autre débat, car la majorité des Marocains qui travaillent dans l’informel ont des petits revenus et si ces derniers étaient déclarés, ils seraient de toute façon en-dessous du seuil. Les patrons dans l’informel sont comptabilisés mais ne déclarent pas leurs vrais revenus, c’est là le problème. En vérité, j’ai de plus en plus l’intuition que l’élargissement de l’assiette fiscale est devenu un prétexte avancé par ceux qui ne veulent pas payer plus d’impôt sur le revenu. Ils nous disent, en gros, qu’ils n’ont pas à faire d’efforts, tant qu’il y a des populations qui ne paient rien. Encore une fois, je parle d’impôt sur le revenu et non d’impôt sur les sociétés ou de TVA.

- Le travail de Piketty renouvelle aussi le discours de la gauche, lui ouvre de nouveaux horizons, un nouvel idéal. Est-ce que cela vous donne un espoir pour la gauche marocaine dont vous êtes un des représentants ?

Piketty fait partie des gens qui ont créé un nouvel espoir à gauche pour un renouvellement des idées économiques. Il y a aujourd’hui un mouvement mondial qui essaie de renouveler le logiciel de la gauche, le logiciel de la solidarité. Ce qui se passe chez les démocrates américains par exemple me rend très optimiste. Certains candidats aux primaires parlent aujourd’hui de démantèlement des GAFA, qu’ils considèrent comme une menace contre la démocratie américaine. Et ils sont soutenus par beaucoup de gens, alors que les GAFA sont un symbole indéniable de la puissance américaine contemporaine.

Les démocrates américains donnent une leçon à toutes les gauches du monde. Ce n’est pas pour rien que Piketty et d’autres économistes européens ont beaucoup de succès aux États-Unis.

Il y a un mouvement mondial, un élan. Et on en a besoin. Un cycle est en train de se terminer. « La fin de l’histoire » de Fukuyama, assez mal interprété au demeurant, avait endormi la gauche. On croyait que le capitalisme avait gagné, et qu’on devait se contenter de le gérer, de l’adoucir. Ce discours a montré ses limites ces vingt dernières années.

Sans revenir à un idéal communiste, qui a échoué en débouchant très vite vers le totalitarisme, il faut à mon sens se réapproprier et revisiter ce qui a fonctionné un certain moment : la social-démocratie à la scandinave. Elle a pu réduire considérablement les inégalités, développer la créativité et inculquer aux citoyens dès leur jeune âge des valeurs de justice sociale, de solidarité, de vivre-ensemble. La réussite financière individuelle est, et restera, un indicateur de réussite mais cela ne peut pas être le seul, sinon nous finirons par retourner au moyen-âge, aux temps des maîtres et des esclaves.

Au Maroc, nous avons à mon avis un siècle de retard sur les pays développés. Nous devons le rattraper en une génération, 25 ou 30 ans. C’est faisable avec une réelle volonté politique.

- La FGD a suscité beaucoup d’espoir au moment des législatives 2016. Le projet de fusion de ses trois composantes est-il toujours d’actualité ?

Pour moi oui. Malheureusement, certains ne partagent pas ou plus cet avis. Je persiste à dire que la FGD est une nécessité si nous voulons peser dans les décisions du pays à moyen terme. De plus, nous avons créé des attentes chez de nombreux citoyens. Nous avons promis aux gens en 2015 et en 2016 que nous allions fusionner à court terme, en nous ouvrant également sur d’autres militants de gauche, de nouvelles associations. Je n’arrive pas à comprendre comment certains peuvent dire après plus de 5 ans qu’il faut encore du temps de réflexion, qu’il ne faut pas se précipiter. J’aimerais qu’ils aient l’honnêteté de dire qu’ils ne veulent plus fusionner en toute transparence et qu’ils ou elles en expliquent les vraies raisons.

- Pourquoi ça bloque ?

A mon avis, et je l’ai déjà exprimé, c’est à cause de petits egos. Certaines personnes préfèrent rester leaders nationaux ou locaux d’un petit parti plutôt que de mettre leur ambition personnelle un peu de côté afin de participer à un projet plus grand.

Si la FGD ne se fait pas avant les élections locales, je ne pense pas qu’elle puisse se faire après. J’espère encore, avec de nombreux amis, convaincre certains réticents de bonne foi.

- La gauche est devenue un mouvement élitiste au fil du temps, comme le montrent l’électorat et les scores de la FGD. Comment réinventer votre discours pour toucher le plus grand nombre ?

Notre problème numéro 1, c’est que bon nombre de personnes approuvant notre vision, même partiellement, sont désabusées et ne veulent pas s’inscrire sur les listes électorales. Il y a plus de 10 millions de non-inscrits au Maroc, alors que le Parlement a été élu avec 6 millions de voix.

Par ailleurs, il nous faut tenir un discours de raison, de modération et éviter le populisme. Les Marocains ont envie d’entendre des choses raisonnables. Ils ont été vaccinés par le populisme de Benkirane. Copier Benkirane sur la forme ne peut pas créer de l’adhésion pérenne. Je pense qu’il faut raisonner avec la population, débattre, dire ce que l’on propose vraiment, quitte à ne pas être d’accord avec elle sur certains points. Il est essentiel d’assumer nos valeurs. Ce qui a fait gagner le PJD, c’est d’abord sa cohérence idéologique. Les grandes capacités oratoires de Benkirane n’étaient qu’un plus. Une gauche qui serait incohérente sur le plan idéologique, ou qui cacherait ses convictions, n’irait pas loin et serait toujours battue par les islamistes, même dans une vraie démocratie.

Nous devons assumer pleinement notre positionnement sur la question de la liberté et de la solidarité, et être pleinement cohérents et honnêtes sur ces points. C’est le cœur de notre idéologie. Mais quand je dis être honnête, cela veut dire bien sûr que si nous demandons des efforts aux plus riches de nos concitoyens, il faut aussi être capable de se regarder dans un miroir. Certaines corporations doivent également faire des efforts.

- A quelles corporations faites-vous allusion ?

Je vous donne un exemple symbolique : les enseignants du supérieur. Il est anormal que dans un pays qui manque cruellement de professeurs, de nombreux enseignants ne travaillent pas plus de 6h par semaine et n’offrent aucun encadrement à leurs étudiants. Il faut être honnête et dire la vérité. Certes, les professeurs doivent être mieux payés et mieux considérés, avoir des budgets et des moyens pour faire de la recherche, mais ils doivent aussi dénoncer ceux qui ne travaillent que 6 heures par semaine et qui n’encadrent pas leurs étudiants. C’est d’une révolution interne dont nous avons besoin. Nous ne sommes pas encore habitués à cela, mais il faut y aller sinon les Marocains ne nous feront pas confiance et ils auraient raison.

- Avez-vous des chances de percer dans les prochaines législatives ?

S’il y a 2 millions de nouveaux inscrits dans les listes électorales, que la FGD fusionne et qu’elle s’ouvre plus sur la société… oui, il y a des chances. Mais à ce stade, nous sommes très en retard. Et avant de penser au Parlement, il faut d’abord passer par l’expérience locale. Il faut que les jeunes militants, mais aussi nos leaders, se présentent aux communales, nous avons besoin d’acquérir de l’expérience et des compétences. Je ne pense pas que l’on puisse sauter cette étape…

>>Lire aussi: Conversation avec Thomas Piketty : des pistes pour le Maroc

Omar Balafrej lors d'une conférence donnée vendredi 31 janvier à la Maison du Maroc à Paris

Omar Balafrej livre sa recette pour réduire les inégalités sociales

Le 07 février 2020 à14:57

Modifié le 08 février 2020 à 07:17

INTERVIEW. Le député FGD propose toute une ingénierie fiscale autour du patrimoine, des successions et des hauts revenus pour permettre à l’Etat de dégager de nouvelles marges budgétaires. La priorité pour lui reste l’éducation. Un secteur où il faut investir 20 milliards de dirhams supplémentaires tous les ans. Du Pikettisme pur et dur, mais à la sauce marocaine.

Omar Balafrej est un des députés les plus actifs de cette législature. Ancré à gauche sous la bannière FGD, il s’illustre notamment pour son militantisme social sur toutes les questions liées aux inégalités, l’éducation, la santé.

Il a fait notamment de la réforme de l’éducation sa priorité, en tant que parlementaire, considérant que c’est la solution à l’impasse de développement que connaît le pays et à la réduction des inégalités sociales.

Il est convaincu que le Maroc peut, s’il y a une réelle volonté politique, relever le défi et rattraper en une génération le grand retard sur les pays développés.

Alliant effort national et solidarité entre classes sociales, la recette qu’il propose est fortement inspirée par les travaux de l’économiste Thomas Piketty, auteur de Capital au XXIe siècle et Capital et Idéologie (Ed. Le Seuil).

Un pikettisme qu’il incarne au quotidien dans son action de parlementaire. Dans la commission des Finances dont il est membre, il propose tous les ans, à l’occasion des discussions des projets de lois de finances, une réallocation budgétaire au profit de l’éducation, ainsi qu’une refonte de l’impôt sur le revenu et la mise en place d’impôts progressifs sur le patrimoine et l’héritage.

Si ses amendements sont, tous les ans, rejetés par la majorité, il ne lâche pas pour autant l’affaire et reste convaincu que sans taxation du capital et des hauts revenus, on ne pourra jamais dégager des marges pour financer l’Etat social, réduire les inégalités et s’inscrire sur une réelle trajectoire de développement.

Il nous livre dans cet entretien sa lecture de l'état des inégalités, les difficultés qu'il rencontre en tant que député pour avoir accès aux données, les détails de la recette qu'il propose pour réduire le gap entre pauvres et riches et sa vision sur l'avenir de la gauche au Maroc. 

Médias24: Il y a aujourd’hui consensus autour de l’état des inégalités dans le pays. Mais personne n’arrive à évaluer exactement l’ampleur du phénomène.  Vous avez essayé en tant que député d’obtenir des données en ce sens. Quelle a été votre démarche ? 

Omar Balafrej: J’ai essayé d’obtenir des données sur les inégalités, les plus importantes étant liées à la propriété. J’ai fait une requête au gouvernement lors du débat sur la loi de finances concernant la distribution des propriétés foncières au Maroc. L’information existe à la Conservation foncière, mais je n’ai toujours pas reçu de réponse…

- Que vouliez-vous avoir au juste comme informations ?

Je veux savoir ce que les 1% les plus riches détiennent comme foncier, puis les 9% qui suivent et ainsi de suite. L’idée est de savoir concrètement comment est réparti le foncier au Maroc, en quantité et en valeur. Je sais que cette information est disponible à la Conservation foncière qui est une institution moderne. Je compte relancer le gouvernement et la Conservation foncière.

- Pensez-vous que la Conservation foncière dispose de ces informations, avec tous les détails requis ?

C’est son métier. Et puis la conservation est une institution super informatisée qui dispose de deux satellites… L’information existe. Mais pour l’instant, le gouvernement refuse de la donner. Cela illustre bien l’omerta qui existe sur ce type de données.

- Pourquoi à votre avis cette omerta, sachant que si on veut résoudre le problème des inégalités, il faudra bien commencer par dresser un état des lieux exact ?

On refuse de dévoiler l’information parce que cela risque, à mon avis, de mettre à nu la vraie inégalité au Maroc, celle de la propriété, qui est autrement plus importante que l’inégalité des revenus.

- En l’absence de données exactes, pouvons-nous avoir des estimations sur qui détient quoi ?

Il n’y a pas d’estimation exacte. Mais je pense que nous nous trouvons dans la même situation que celle de l’Europe à la fin du 19e siècle. C'est-à-dire que 1% des plus riches détiennent autour de 70% de la propriété. Je me base ici sur le benchmark fait par Thomas Piketty dans son livre "Le Capital au XXIe siècle" et qu’il reprend et développe dans "Capital et Idéologie". Ces ouvrages m’ont beaucoup éclairé sur le sujet.

- Dans quel sens ?

Je ne pensais pas que les inégalités de patrimoine avaient été aussi importantes dans l’histoire. J’ai toujours pensé intuitivement que les inégalités en capital, ou en propriété si l’on préfère, étaient plus ou moins équivalentes aux inégalités de revenus pour lesquelles les données sont souvent publiées. C’est tout l’intérêt du travail de Piketty. Il a éclairé même des économistes sur ces questions-là, en montrant que la vraie inégalité, la plus criante, est sur le patrimoine, plus que sur le revenu.

Les 300.000 Marocains les plus aisés détiennent autour de 2.000 milliards de dirhams en valeur foncière.

L’absence de données sur le patrimoine au Maroc est ainsi regrettable. Car si l’information était disponible, elle pousserait les politiques, les économistes et plus généralement les intellectuels, à se poser la question de la nécessité de commencer à taxer ce patrimoine -et notamment le capital dormant- de manière progressive. Même avec de faibles niveaux de prélèvement, cela pourrait générer des recettes fiscales non négligeables pour l’Etat.

- Il existe une forme de taxe sur le patrimoine au Maroc qui touche justement le capital dormant, comme les terrains non bâtis par exemple…

C’est un impôt ridicule, à peine quelques dirhams au mètre carré. Et il est flat, c’est-à-dire qu’il n’est pas calculé en proportion de la valeur du bien. Il en va de même pour la taxe d’habitation : des propriétaires de villas à Anfa Supérieur à Casablanca ou au Souissi à Rabat se retrouvent à payer des petits montants n’allant pas au-delà de 4.000 ou 5.000 dirhams par an.

- Mais le capital non dormant n’échappe pas totalement à l’impôt, puisque les revenus qu’il génère qui peuvent être soit un loyer, soit des intérêts, des plus-values ou des dividendes d’un actif financier, sont soumis à l’impôt sur le revenu. Qu’en dites-vous ?

C’est pour cela que nous proposons tous les ans, avec mon camarade Chennaoui, d’instituer une taxe progressive très légère sur le patrimoine, qui démarre à 0,1% et ne monte pas plus que 1,5%.

Prenons l’exemple du propriétaire d’un immeuble qui, en faisant fructifier son bien, obtient autour de 5% de rendement : un prélèvement de 0,2 ou 0,5% sur son capital ne devrait pas lui poser de problème. On peut même imaginer que cette taxe ne soit pas cumulative avec l’impôt qu’il doit payer sur ses revenus, à condition de revoir le barème de ce dernier. Les nouveaux citoyens réellement impactés par cet impôt seraient les très riches détenteurs de plusieurs terrains et maisons secondaires et de capitaux dormants. Et c’est à mon avis une part très importante de la valeur foncière marocaine.

- Avez-vous une estimation de la valeur de ce patrimoine foncier, dormant ou pas ?

Le capital matériel d’un pays varie entre 4 et 6 fois son PIB (c’est le cas de tous les pays pour lesquels des données fiables existent et sont communiquées). Si je me souviens bien, le CESE et Bank Al Maghrib, dans leur rapport sur le capital matériel et immatériel, ont estimé la valeur globale du patrimoine du pays autour de 12.000 milliards de dirhams, dont un peu plus de 4.000 milliards de capital matériel. Lorsqu’on connait la capitalisation boursière de Casablanca (630 milliards de dirhams), qui n’est d’ailleurs pas totalement marocaine, on peut facilement déduire que la valeur capitalistique du Maroc est principalement foncière, probablement à plus de 70 ou 80%.

A partir de là, en se basant d’une part sur les cessions de terrains publics et de terres - aussi bien en milieu urbain que rural - lors de la marocanisation et dans les années 2000, et d’autre part sur les benchmarks internationaux publiés par Piketty pour les différents pays libéralisés, on arrive raisonnablement à une donnée importante : au moins 80% du foncier urbain et rural au Maroc est détenu par des privés.

Enfin, toujours sur la base du benchmark de l’Europe de la fin du 19ème siècle (données disponibles et mises en lumière par Piketty), les 1% les plus riches au Maroc détiennent très probablement entre 60 et 70% de ce foncier.

Ainsi, ce raisonnement, qui demande bien entendu à être validé par des données réelles existantes et détenues par la conservation foncière, nous amène à la conclusion que les 300.000 Marocains les plus aisés détiennent autour de 2.000 milliards de dirhams en valeur foncière.

- Pour réduire les inégalités, vous dites que l’un des moyens les plus efficaces est l’impôt progressif sur le patrimoine, l’héritage et le revenu. Que proposez-vous concrètement ?

Commençons d’abord par ce dont nous avons besoin, car je ne défends pas l’impôt pour l’impôt, je le défends car je suis convaincu que c’est l’unique moyen de développer notre pays. Aucun pays au monde dans toute l’histoire de l’humanité n’a pu réellement se développer sans impôts justes. Les États-Unis, l’Europe, le Japon se sont développés au 20ème siècle grâce à des impôts progressifs importants. Ils ont ainsi réussi à créer puis développer l’État social composé de l’École, l’Hôpital, la retraite, l’indemnité de chômage… Au Maroc, le plus urgent aujourd’hui est de créer une École digne de ce nom et accessible à tous.

Le constat de la faillite de notre éducation n’est même plus à faire, tous les indicateurs qualitatifs sont dans le rouge. L’aspect positif, c’est que les choses à faire pour sauver puis améliorer l’École sont désormais connues et apparemment partagées par une majorité. A ce titre, les différents rapports du conseil supérieur de l’enseignement regorgent d’excellentes idées.

Le problème, c’est le financement. Comment fait-on pour que les enfants issus de milieux défavorisés puissent avoir classe toute la journée, et pas seulement le matin ou l’après-midi, ce qui est le cas aujourd’hui par manque de classes et d’enseignants ? Comment offrir une vraie formation continue aux enseignants actuels ?

Notre impôt sur le revenu dénigre le travail et valorise la rente.

Comment fait-on pour offrir du préscolaire aux 500.000 enfants pauvres qui n’y ont pas accès ? Comment fait-on pour généraliser le transport scolaire ? Comment généraliser les cantines scolaires et y offrir des repas de qualité, et non des repas à 2 DH comme c'est le cas aujourd’hui dans les cantines publiques ?

L’État marocain dépense 7.000 dirhams par élève et par an, là où la Tunisie dépense 11.000 DH et les pays de l’OCDE plus de 80.000 dirhams par enfant et par an.

- A combien évaluez-vous les besoins financiers pour mener cette réforme de l’Ecole ?

La réforme de l’Éducation a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Nous l’avons évalué en étant raisonnable à plus de 20 milliards de dirhams supplémentaires par an, soit un peu plus de 3 000 dirhams par élève, en plus par an. Nous serions toujours derrière la Tunisie mais nous irions déjà dans le bon sens.

- Et cet argent, vous comptez le mobiliser en taxant les hauts revenus, le patrimoine et l’héritage ?

Ce que nous proposons depuis 4 ans au Parlement, c’est de faire contribuer toute la nation à ce défi: 10 milliards à récupérer des autres départements ministériels, qui doivent faire des économies, réduire leurs budgets de fonctionnement. Mais aussi réallouer certaines de leurs de ressources humaines vers l’École. Savez-vous par exemple que les écoles privées au Maroc comptent un agent de service (femmes ou hommes de ménage, surveillants...) pour 40 élèves alors que dans le public c’est un agent pour 900 élèves ?

Quant aux dix autres milliards, nous avons proposé de les collecter à travers une refonte de l’impôt sur le revenu, une progressivité de l’impôt sur l’héritage et en créant un impôt progressif sur le patrimoine.

- Commençons par l’impôt sur le revenu. Qu’est-ce qui doit être changé ?

On a une triple injustice dans la structure actuelle de l’impôt sur le revenu. Il est principalement payé par les salariés. Et il est faussement progressif, puisque vous arrivez au taux supérieur de 38% dès que vous dépassez le seuil des 180.000 DH de revenu par an. Que l’on gagne 20.000 DH par mois ou 300.000 DH, on est taxé de la même manière.

Autre injustice : la différence de taux entre salaires et revenus locatifs et financiers, où l’IR devient flat et demeure ainsi inférieur à l’impôt appliqué aux salariés et fonctionnaires. C’est totalement injuste. Celui qui travaille est taxé rapidement à 38% et celui qui a la chance d’avoir une rente locative ou financière n’est taxé qu’à 15% ou 20%. Notre impôt sur le revenu dénigre le travail et valorise la rente.

- Comment régler ces injustices ?

Nous proposons de mettre en place un barème ascendant pour toutes sortes de revenus (salariaux, locatifs, agricoles ou financiers…). Le barème doit être revu également de deux manières : en relevant les premières tranches pour ainsi donner du pouvoir d’achat aux classes moyennes et en créant plusieurs nouvelles tranches supérieures pour les hauts revenus.

- Et sur l’héritage, que proposez-vous ?

Nous proposons un impôt progressif qui commence à partir de 1%, qui est le taux actuel, puis une tranche à 5% au-dessus du million de dirhams, puis 10%, 20% et enfin 30% pour la part des successions supérieures à 100 MDH. On est loin des niveaux de 70% ou de 90% qui étaient appliqués aux États-Unis entre les années 1950 et 1980. Et même après Reagan, ces taux sont restés à 40%.

Avec une véritable volonté politique, nous pourrions, nous aussi, parvenir à réduire les inégalités.

L'impôt sur l’héritage que nous proposons pourrait générer autour de 3 milliards de dirhams. Ce n’est pas énorme mais ce n’est pas rien. Nous proposons de l’utiliser exclusivement pour généraliser le préscolaire public à toutes les petites filles et tous les petits garçons. Ne serait-ce pas un beau symbole que les plus riches, après leur mort, tout en laissant la majorité de leur patrimoine à leurs héritiers, permettent à tous les enfants du Maroc d’entrer à l’école dès la maternelle et ainsi d’augmenter de manière très significative leurs chances de réussite scolaire !

- L’impôt sur l’héritage existe déjà sous forme de droit d’enregistrement à un taux de 1%. Combien génère-t-il aujourd’hui ?

Dans le monde entier, cet impôt prend la forme d’une taxe d’enregistrement. Elle était de 1% au début du 20e siècle, en Europe comme aux États-Unis, avant que ces pays ne décident de la rendre progressive pour contribuer à financer l’État social. Au Maroc, cette taxe n’a généré que 20 millions de dirhams en 2018 et n’a été payée que par 4.000 personnes, alors qu’il y a au moins 200.000 décès par an. Et, cette année-là, au moins deux personnes très fortunées (au-dessus du milliard de dirhams de patrimoine) et très connues sont décédées. Cela veut dire que la majorité des gens ne déclarent pas leur héritage ou que les héritiers ne procèdent pas au transfert de propriété de manière systématique.

- Est-ce que les 30% que vous proposez pour la tranche supérieure s’appliquent à tout l’héritage ou uniquement à la partie qui dépasse le plafond des 100 MDH ?

Uniquement sur ce qui dépasse le plafond, comme pour l’impôt progressif sur le revenu. Concernant l’impôt sur la fortune, nous sommes dans la même logique, c’est-à-dire que nous proposons un impôt uniquement à partir de à 5 MDH de patrimoine. Tout ce qui est en-dessous du plafond n’est pas taxé. Si vous êtes à la tête d’une fortune évaluée à 6 MDH, vous ne payez que sur le million qui dépasse le plafond, et seulement 0,1%, soit 1.000 DH par an.

- Le gouvernement a accepté un de vos amendements sur l’impôt sur l’héritage, mais pas celui de la progressivité…

Le gouvernement a accepté en effet une partie de notre amendement qui était d’exonérer la maison principale, et ce pour tout le monde, riches et pauvres. Auparavant, la maison principale était taxée. C’est une très bonne mesure pour les plus défavorisés, qui s’endettaient généralement pour payer cet impôt, mais j’ai tout de même trouvé cela assez cynique de la part de la majorité d’accepter cet aspect de l’amendement et d’en rejeter la deuxième partie, qui était la plus importante.

- Pour quel motif la majorité a-t-elle rejeté votre amendement sur la progressivité de cet impôt ?

Lorsque j’ai présenté l’amendement sur l’impôt sur l’héritage pour la première fois, tout le monde m’a dit, et pas seulement dans le camp des islamistes, que c’était contre la religion. J’ai alors répondu à mes détracteurs que, dans ce cas, s'ils voulaient rester cohérents, ils devaient tout bonnement retirer cet impôt du Code général des impôts, c’est-à-dire retirer le 1% flat !

Au Maroc, nous avons une politique monétaire allemande, alors que ce pays est en situation de plein emploi.

La manière dont cette question est traitée est hypocrite, et cela montre bien que ce qui pose problème au gouvernement, c’est avant tout la progressivité et donc la solidarité, et non pas l’impôt en soi.

- Ce que vous proposez en gros, c’est du Pikettisme appliqué au Maroc : taxer le patrimoine, l’héritage et les hauts revenus pour réduire les inégalités...

C’est en effet la leçon d’histoire que donne Thomas Piketty dans son livre, Capital et Idéologie. Il montre que tous les pays du monde qui se sont développés au 20e siècle l’ont fait en investissant dans l’éducation et l’État social. Et en finançant cela majoritairement par l’impôt sur le revenu, le capital et la succession. La TVA n’est devenue un impôt prépondérant qu’à la fin du siècle.

Ce travail prouve qu’il n’y a pas non plus de déterminisme culturel. La Suède, qui est considérée aujourd’hui comme un modèle dans le monde, a été l’un des pays les plus inégalitaires au début du 20e siècle. Pour moi, cela signifie que, avec une véritable volonté politique, nous pourrions, nous aussi, parvenir à réduire les inégalités.

- Piketty dit aussi que l’inflation peut, dans certains cas, être un moyen pour réduire les inégalités. Qu’en pensez-vous ?

Pour réduire les inégalités, on a deux choix. C’est aussi une leçon d’histoire que l’on retrouve dans les livres de Piketty. Il est possible d’utiliser l’inflation pour désendetter l’Etat ; la France l’a d’ailleurs fait de manière massive après la deuxième guerre mondiale. Si ce procédé permet à l’Etat désendetté d’investir dans les services sociaux, cela impacte aussi négativement les petits épargnants. La deuxième possibilité est de rendre l’impôt réellement progressif et efficace. Cette dernière méthode est plus saine, plus pérenne et plus juste.

Pour mon pays, le Maroc, je prône la deuxième solution, même si je suis convaincu que nous avons besoin à court terme d’un peu d’inflation. On ne peut pas continuer avec une inflation proche de 0%. Raisonnablement, nous devrions viser une inflation à 4 ou 5%.

- Le Wali de Bank Al Maghrib s’est toujours opposé à cette logique…

J’ai interpellé justement Abdellatif Jouahri sur ce point lors de son dernier passage au Parlement. Il dit qu’il n’a pas de bouton magique pour faire monter l’inflation. Ce qui est faux, puisqu’il peut injecter des liquidités, baisser les taux d’intérêt, ou faire les deux en même temps.

La BCE a injecté des centaines de milliards d’euros dans l'économie européenne pour favoriser la croissance et créer des emplois. Pourquoi, au Maroc, nous continuons à nous accrocher à une inflation basse qui ne crée ni croissance ni emploi ?

D’autant qu’il y a aujourd’hui un consensus chez les économistes sur le fait qu’un bon niveau d’inflation pour un pays en voie de développement doit se situer entre 5 et 7%. Au Maroc, nous avons une politique monétaire allemande, alors que ce pays est en situation de plein emploi. Je rappelle que le taux d’emploi au Maroc est de l’ordre de 43%. Même la Grèce de 2010-2011 n’est jamais tombée aussi bas.

- Au Maroc, il y a une faible adhésion à l’impôt et les gens ont généralement peu confiance en la capacité de l’Etat à assurer une bonne redistribution des richesses. Votre recette fiscale peut-elle être applicable dans ces conditions ?

Jamais une société n’accepte de gaieté de cœur de payer l’impôt. Mais il faut expliquer aux gens que c’est de cette manière que l’on finance le service public, qu’il soit régalien (police, armée, justice…) ou social (éducation, santé, indemnités chômage, …).

Ce qui est sûr, c’est que la classe moyenne, déjà imposée, ne doit pas être plus taxée. Il faut, au contraire, lui redonner du pouvoir d’achat. Et c’est une des nombreuses conséquences positives des propositions que nous présentons au Parlement. En effet, je pense que la réforme de l’École, si elle est menée sérieusement et efficacement, peut se traduire par une injection directe de pouvoir d’achat de 10 milliards de dirhams pour les classes moyennes, car dès qu’elles verront que l’école publique peut être meilleure que la mauvaise école privée où ils sont aujourd’hui contraints d’envoyer leurs enfants, ils y retourneront de gaieté de cœur et gagneront aussi en pouvoir d’achat.

- A quoi correspondent ces 10 milliards ?

Le marché de l’école privée est estimé aujourd’hui à 10 milliards de dirhams pour une population d’un million d’élèves. Le gros de ce million d’élèves vient de la classe moyenne, des familles qui paient en moyenne 1.000 DH par mois. Les missions et les écoles similaires ne représentent que 60.000 personnes. Si nous améliorons réellement l’offre publique et que nous parvenons à réinstaurer de la confiance vis-à-vis de cette école publique, nous pourrons alors générer des économies non négligeables pour ces familles, des sommes qu’elles pourront dépenser autrement pour leurs enfants et pour elles-mêmes.

- Ne faut-il pas commencer d’abord par s’assurer que tout le monde paie déjà ses impôts, avant de penser à en augmenter les taux ou à en instituer d’autres ?

On nous dit en permanence qu’il faut élargir l’assiette fiscale. Autant dans le cas des entreprises, et donc de l’IS, je suis plutôt d’accord, autant pour ce qui est des individus et donc de l’impôt sur le revenu, je pense que le vrai problème n’est pas celui de l’assiette.

Les gens qui paient l’IR au Maroc sont autour de 2,5 millions de personnes, dont 2 millions de salariés du privé et du public. Dans le privé, seule la moitié paie l’impôt, car l’autre moitié est sous le seuil imposable. Dans le public, à peine plus de 70% sont éligibles à l’impôt.

Au Maroc, nous avons un siècle de retard sur les pays développés. Nous devons le rattraper en une génération, 25 ou 30 ans.

Les professions libérales et ceux qui ont des rentes immobilières ou financières représentent environ 300.000 personnes d’après le ministère des Finances. Il n’y a que 15.000 médecins du privé dans tout le Maroc. Les gros agriculteurs ne sont pas nombreux non plus. Idem pour les grossistes. C’est un nombre réduit de personnes. Et ce nombre réduit est déjà dans les listes de la DGI. Le problème n’est pas de les inscrire dans l’impôt sur le revenu, ils le payent déjà. Le problème c’est qu’ils ne paient pas assez, soit parce qu’ils bénéficient d’impôts forfaitaires injustement bas, soit parce qu’ils fraudent.

- Mais l’informel représente beaucoup dans l’économie du pays. Et il échappe totalement à l’impôt…

L’informel, c’est un autre débat, car la majorité des Marocains qui travaillent dans l’informel ont des petits revenus et si ces derniers étaient déclarés, ils seraient de toute façon en-dessous du seuil. Les patrons dans l’informel sont comptabilisés mais ne déclarent pas leurs vrais revenus, c’est là le problème. En vérité, j’ai de plus en plus l’intuition que l’élargissement de l’assiette fiscale est devenu un prétexte avancé par ceux qui ne veulent pas payer plus d’impôt sur le revenu. Ils nous disent, en gros, qu’ils n’ont pas à faire d’efforts, tant qu’il y a des populations qui ne paient rien. Encore une fois, je parle d’impôt sur le revenu et non d’impôt sur les sociétés ou de TVA.

- Le travail de Piketty renouvelle aussi le discours de la gauche, lui ouvre de nouveaux horizons, un nouvel idéal. Est-ce que cela vous donne un espoir pour la gauche marocaine dont vous êtes un des représentants ?

Piketty fait partie des gens qui ont créé un nouvel espoir à gauche pour un renouvellement des idées économiques. Il y a aujourd’hui un mouvement mondial qui essaie de renouveler le logiciel de la gauche, le logiciel de la solidarité. Ce qui se passe chez les démocrates américains par exemple me rend très optimiste. Certains candidats aux primaires parlent aujourd’hui de démantèlement des GAFA, qu’ils considèrent comme une menace contre la démocratie américaine. Et ils sont soutenus par beaucoup de gens, alors que les GAFA sont un symbole indéniable de la puissance américaine contemporaine.

Les démocrates américains donnent une leçon à toutes les gauches du monde. Ce n’est pas pour rien que Piketty et d’autres économistes européens ont beaucoup de succès aux États-Unis.

Il y a un mouvement mondial, un élan. Et on en a besoin. Un cycle est en train de se terminer. « La fin de l’histoire » de Fukuyama, assez mal interprété au demeurant, avait endormi la gauche. On croyait que le capitalisme avait gagné, et qu’on devait se contenter de le gérer, de l’adoucir. Ce discours a montré ses limites ces vingt dernières années.

Sans revenir à un idéal communiste, qui a échoué en débouchant très vite vers le totalitarisme, il faut à mon sens se réapproprier et revisiter ce qui a fonctionné un certain moment : la social-démocratie à la scandinave. Elle a pu réduire considérablement les inégalités, développer la créativité et inculquer aux citoyens dès leur jeune âge des valeurs de justice sociale, de solidarité, de vivre-ensemble. La réussite financière individuelle est, et restera, un indicateur de réussite mais cela ne peut pas être le seul, sinon nous finirons par retourner au moyen-âge, aux temps des maîtres et des esclaves.

Au Maroc, nous avons à mon avis un siècle de retard sur les pays développés. Nous devons le rattraper en une génération, 25 ou 30 ans. C’est faisable avec une réelle volonté politique.

- La FGD a suscité beaucoup d’espoir au moment des législatives 2016. Le projet de fusion de ses trois composantes est-il toujours d’actualité ?

Pour moi oui. Malheureusement, certains ne partagent pas ou plus cet avis. Je persiste à dire que la FGD est une nécessité si nous voulons peser dans les décisions du pays à moyen terme. De plus, nous avons créé des attentes chez de nombreux citoyens. Nous avons promis aux gens en 2015 et en 2016 que nous allions fusionner à court terme, en nous ouvrant également sur d’autres militants de gauche, de nouvelles associations. Je n’arrive pas à comprendre comment certains peuvent dire après plus de 5 ans qu’il faut encore du temps de réflexion, qu’il ne faut pas se précipiter. J’aimerais qu’ils aient l’honnêteté de dire qu’ils ne veulent plus fusionner en toute transparence et qu’ils ou elles en expliquent les vraies raisons.

- Pourquoi ça bloque ?

A mon avis, et je l’ai déjà exprimé, c’est à cause de petits egos. Certaines personnes préfèrent rester leaders nationaux ou locaux d’un petit parti plutôt que de mettre leur ambition personnelle un peu de côté afin de participer à un projet plus grand.

Si la FGD ne se fait pas avant les élections locales, je ne pense pas qu’elle puisse se faire après. J’espère encore, avec de nombreux amis, convaincre certains réticents de bonne foi.

- La gauche est devenue un mouvement élitiste au fil du temps, comme le montrent l’électorat et les scores de la FGD. Comment réinventer votre discours pour toucher le plus grand nombre ?

Notre problème numéro 1, c’est que bon nombre de personnes approuvant notre vision, même partiellement, sont désabusées et ne veulent pas s’inscrire sur les listes électorales. Il y a plus de 10 millions de non-inscrits au Maroc, alors que le Parlement a été élu avec 6 millions de voix.

Par ailleurs, il nous faut tenir un discours de raison, de modération et éviter le populisme. Les Marocains ont envie d’entendre des choses raisonnables. Ils ont été vaccinés par le populisme de Benkirane. Copier Benkirane sur la forme ne peut pas créer de l’adhésion pérenne. Je pense qu’il faut raisonner avec la population, débattre, dire ce que l’on propose vraiment, quitte à ne pas être d’accord avec elle sur certains points. Il est essentiel d’assumer nos valeurs. Ce qui a fait gagner le PJD, c’est d’abord sa cohérence idéologique. Les grandes capacités oratoires de Benkirane n’étaient qu’un plus. Une gauche qui serait incohérente sur le plan idéologique, ou qui cacherait ses convictions, n’irait pas loin et serait toujours battue par les islamistes, même dans une vraie démocratie.

Nous devons assumer pleinement notre positionnement sur la question de la liberté et de la solidarité, et être pleinement cohérents et honnêtes sur ces points. C’est le cœur de notre idéologie. Mais quand je dis être honnête, cela veut dire bien sûr que si nous demandons des efforts aux plus riches de nos concitoyens, il faut aussi être capable de se regarder dans un miroir. Certaines corporations doivent également faire des efforts.

- A quelles corporations faites-vous allusion ?

Je vous donne un exemple symbolique : les enseignants du supérieur. Il est anormal que dans un pays qui manque cruellement de professeurs, de nombreux enseignants ne travaillent pas plus de 6h par semaine et n’offrent aucun encadrement à leurs étudiants. Il faut être honnête et dire la vérité. Certes, les professeurs doivent être mieux payés et mieux considérés, avoir des budgets et des moyens pour faire de la recherche, mais ils doivent aussi dénoncer ceux qui ne travaillent que 6 heures par semaine et qui n’encadrent pas leurs étudiants. C’est d’une révolution interne dont nous avons besoin. Nous ne sommes pas encore habitués à cela, mais il faut y aller sinon les Marocains ne nous feront pas confiance et ils auraient raison.

- Avez-vous des chances de percer dans les prochaines législatives ?

S’il y a 2 millions de nouveaux inscrits dans les listes électorales, que la FGD fusionne et qu’elle s’ouvre plus sur la société… oui, il y a des chances. Mais à ce stade, nous sommes très en retard. Et avant de penser au Parlement, il faut d’abord passer par l’expérience locale. Il faut que les jeunes militants, mais aussi nos leaders, se présentent aux communales, nous avons besoin d’acquérir de l’expérience et des compétences. Je ne pense pas que l’on puisse sauter cette étape…

>>Lire aussi: Conversation avec Thomas Piketty : des pistes pour le Maroc

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