Les Marocains assurent 30% du coût de l'éducation, le double de la moyenne OCD

C'est ce qu'a affirmé Saaid Amzazi, ministre de l'Education nationale, samedi 5 décembre. Pour soulager les ménages mais aussi l'Etat, confronté à de nombreux défis budgétaires, le ministre propose des solutions de financement innovantes.

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Le 07 décembre 2020 à 19:35

Modifié le 08 décembre 2020 à 11:50

Saaid Amzazi s'exprimait lors d'un colloque sur le financement du système éducatif, organisé par la Trésorerie générale du Royaume du Maroc et la Fondafip (Association pour la fondation internationale de finances publiques), avec le soutien de la RFFP (revue Française de finances publiques).

Malgré le budget conséquent affecté au ministère de l'Education nationale, la marge consacrée aux chantiers de réformes et améliorations reste fine. Pour décharger l'Etat, mais aussi les ménages qui supportent une part de financement de l'éducation nationale deux fois supérieure à la moyenne OCDE, le ministre a, dans son intervention, exposé des solutions innovantes à envisager dont les partenariats public-privé, la contribution de la diaspora, le prélèvement sur la contribution libératoire relative aux avoirs détenus à l'étranger, ou encore la taxe sur les richesses naturelles. 

Selon le ministre, un investissement plus important dans le système éducatif permettra non seulement d'améliorer le capital humain mais aussi de construire l'école de demain axée, entre autres, sur le numérique.  

Investir dans l'éducation: plus lucratif que l'industrie ou l'immobilier

"Le grand problème de l'éducation est qu'il s'agit d'une urgence silencieuse", indique le ministre. 

Selon ce dernier, "on ne meurt pas brusquement d’une absence de diplômes, mais un capital humain insuffisamment qualifié mènera peu à peu, et de façon inéluctable, toute une nation à son propre déclin". 

"Les emplois pour lesquels nous formons actuellement seront progressivement et inéluctablement remplacés par du travail à utilisation intensive de la connaissance qui deviendra une ressource économique clé. Si notre système éducatif n’anticipe pas cette mutation, il y aura une pénurie de cette ressource et cela impactera indéniablement nos perspectives économiques futures", poursuit M. Amzazi. 

Pourtant, comme l'explique le ministre, "les études ont montré que le retour sur investissement d’un dollar dans l’éducation est bien supérieur à celui d’un dollar investi dans l’industrie, dans l’immobilier ou encore dans la finance". 

Ainsi, une année de scolarisation supplémentaire constitue une augmentation de 10% des revenus d'une personne et correspond à 1 point du PIB annuel gagné si l'action est généralisée.  

"Voilà pourquoi l'éducation est tout simplement le meilleur investissement qu'une nation pourrait réaliser", souligne le ministre. 

Avant de s'attarder sur les multiples options de financement à envisager, le ministre a d'abord fait le point sur le bilan alarmant du système éducatif. 

 "Seuls 8% des plus de 25 ans sont diplômés du supérieur"

Saaid Amzazi rappelle qu'en 2018, le Haut-Commissariat au plan faisait état d'une "réalité préoccupante", puisque "plus du tiers de la population marocaine des plus de 25 ans, n'a pas dépassé le niveau du collège et que seuls 8% sont diplômés du supérieur". 

De plus, près d’un Marocain sur 4 n’a pas dépassé le niveau du primaire, sachant que la durée moyenne de scolarisation est estimée à 5 ans et 6 mois, c’est-à-dire moins que les 6 années du primaire et moins que la majorité des pays de la région Mena

"Aujourd’hui, fort heureusement, avec le vote de la loi cadre 51-17 sur l'éducation, la durée de la scolarité obligatoire sera augmentée de 4 ans soit un total de 9 à 10 ans", déclare le ministre avant de préciser que "nous continuons de payer les erreurs du passé". 

"Il nous faut aujourd’hui reconnaître, en toute humilité, qu’il n’y a pas eu dans notre pays d’accumulation de capital humain et un Marocain sur 3 demeure analphabète à l’heure du numérique et de la quatrième révolution industrielle", déplore-t-il. 

Parmi les jeunes âgés entre 15 et 24 ans, ce taux chute à 10% ce qui, selon le ministre, "peut nous laisser raisonnablement espérer que ce problème d'analphabétisme au Maroc fera bientôt partie du passé". 

Ces chiffres reflètent la position du capital humain au Maroc, en tant que "maillon faible de la croissance économique". Un constat confirmé par la Banque mondiale, comme le souligne M. Amzazi. 

Cette dernière a attribué la note de 0,5 "dans le cadre de son rapport consacré à l'indice du capital humain de 2020 qui, bien qu'en légère progression, reste en dessous de la note moyenne de la région MENA, c'est-à-dire 0,57". 

Ministère budgétivore? Près de 90% du budget consacré aux salaires

"Dans la majorité des pays, l’éducation bénéficie d’un financement de l’Etat, des collectivités territoriales, des ménages et du secteur privé. Les contributions des uns et des autres sont variables d’un pays à l’autre. Les études ont montré que les meilleurs modèles d’écoles à travers le monde sont ceux des écoles dont la gestion et le fonctionnement sont totalement dévolus à la commune, du fait de sa proximité et de sa totale immersion dans le contexte environnemental de l’école, qui lui permet de contribuer directement et efficacement à la réussite de son projet, que ce soit en matière de transport scolaire, de vie scolaire, de cantine, ou d’activités parascolaires". 

A travers ce système, les pays développés de l'OCDE assurent une moyenne de 15 ans de scolarisation de bonne qualité. Tandis que les pays en cours de développement, "où la démographie galopante accroît lourdement les besoins et la faiblesse de la base fiscale", le financement de l'éducation se trouve impacté. 

"Au Maroc, le financement de l’éducation est très majoritairement fourni par l’Etat. Celui-ci alloue presque 22% de son budget, soit 7% du PIB". Or, si certains accusent le ministère "d'être budgétivore", M. Amzazi insiste sur la "très faible marge de manœuvre" dont dispose le ministère pour "mener à bien ses réformes et améliorer la qualité du système éducatif". 

Selon le ministre, "l’argent qu'alloue l’Etat au ministère de l'Enseignement n’en assure que le fonctionnement de base. 89% de ce budget est consacré à la masse salariale. Ce qui ne laisse au ministère que 11% de ce qu’il reçoit pour gérer tout ce qui est chantier pédagogique, accès à la scolarisation (c’est-à-dire construction, réhabilitation et équipement des établissements scolaires, création d’internats, digitalisation, formation des enseignants) et également une partie de l’appui social octroyé aux enfants issus de familles à revenus précaires". 

La moyenne OCDE du financement global de l’éducation (par l'Etat) est de 83,5% allant jusqu’à 96% pour la Finlande, alors qu'au Maroc elle ne représente que 68%.

Par contre, la part du financement assurée par les ménages est estimée à 30% au Maroc. Un chiffre "trop élevé, car deux fois plus important que la moyenne OCDE qui est autour de 16%". 

Vers une gestion communale des projets éducatifs? 

Dans les pays asiatiques, "à la réussite exemplaire en matière d'éducation", le budget de l'enseignement primaire et secondaire est pris en charge, à hauteur de 90%, par les collectivités locales

La moyenne OCDE en termes de contribution des collectivités territoriales au financement de l'éducation est de 66%, mais au Maroc, le ministre souligne que "la place des collectivités locales et territoriales est toujours restée, jusqu’à ces dernières années, relativement marginale et c’est là un véritable manque à gagner".

Un manque auquel la loi cadre 51-17 sur l'éducation tente de palier puisqu'elle apporte, selon M. Amzazi, "quelques améliorations notables en ce sens, et des efforts concrets sont en train d’être réalisés. Faut-il rappeler que notre Constitution prône la déconcentration et la décentralisation administrative et c’est donc à nos élus locaux que devrait revenir une partie de la responsabilité du financement, de la réalisation des constructions, de leurs maintenances ou encore de la rémunération du personnel non enseignant, à l’image de ce qui est pratiqué dans de nombreux pays ; ce qui suppose bien évidemment un certain niveau de compétences de ces derniers en matière de gestion de tels projets éducatifs". 

Dans ce sens, des actions que le ministre qualifie de "particulièrement innovantes" commencent à se mettre en place. Parmi lesquelles, le ministre cite "l’action menée dans le cadre du programme national de réduction des disparités territoriales et sociales, pour lequel 5 milliards de DH ont été mis à la disposition des collectivités territoriales pour des constructions et réhabilitations d’établissements scolaires principalement dans le monde rural". 

Un second "modèle à succès" a été présenté par le ministre lors de son intervention. Il s'agit "de l’expérience menée dans deux régions: celle de Fès-Meknès et celle de Beni Mellal-Khénifra, qui ont inclus l’éducation dans le cadre de leurs programmes de développement régional en s’engageant à financer, sur une durée de 3 ans, le tiers du besoin évalué de leurs établissements scolaires en constructions, réhabilitations et équipements. Les deux tiers étant apportés par l’Etat". 

Le troisième modèle évoqué est celui "du transfert de compétences aux conseils provinciaux depuis 2014, même si sur le terrain ce mode de fonctionnement gagnerait encore à être optimisé", indique le ministre qui estime que malgré la perspective d’une implication "plus concrète et plus large des collectivités territoriales dans le financement de l’éducation, des défis très importants restent à relever à savoir la pérennisation du financement et son augmentation". 

En effet, au vu du contexte actuel, le projet de loi de Finances de 2021 a "quand même pu maintenir le même niveau de financement que celui de l'exercice de 2020". Et ce, sachant que les chantiers entamés ne peuvent être décalés. 

Migration des élèves du privé vers le public: plus d'apprenants, plus de dépenses

M. Amzazi souligne que le Maroc a réussi à relever le défi de la généralisation de la scolarisation avec 90% au niveau du collège, 65% au niveau du lycée et en avoisinant les 100% au niveau du primaire. Des scores réalisés malgré l'augmentation des effectifs des élèves et étudiants et donc des besoins en investissement et en financement. 

Il faut compter annuellement près de 750.000 nouveaux apprenants au niveau du primaire, 250.000 étudiants au niveau universitaire et 250.000 stagiaires au niveau de la formation professionnelle. "Soit plus d'un million de nouveaux apprenants chaque année", indique M. Amzazi avant de préciser qu'entre 2019 et 2020 "plus de 200.000 élèves ont migré du secteur privé vers le public

Numérique: entre défi d'accessibilité et école de demain

Par ailleurs, "avec la crise du Covid-19, l’urgence de la digitalisation, outil majeur de l’enseignement à distance, s’est plus que jamais fait sentir".

A cause de la suspension de la scolarité pendant plusieurs mois depuis mars 2020, le ministère de l'Education nationale a dû relever le défi de "remplacer l'enseignement présentiel par celui en distanciel et ce, pour tout le monde". 

Or, comme le souligne M. Amzazi, "les premières évaluations effectuées en mai 2020 avaient révélé une difficulté d'accessibilité (à la digitalisation, ndlr)". De ce fait, le développement du numérique est certes nécessaire mais le ministre estime que "l'Etat doit régler ce problème d'accessibilité, de formation et d'appropriation du numérique".

Cela dit, pour généraliser cette action, le ministre rappelle qu'il faut non seulement réunir des ressources financières conséquentes mais aussi trouver des solutions pour les 45% des élèves qui se trouvent en zone rurale et qui sont issus de familles à revenus modestes.

"Il faut savoir que chaque petit Douar de l’immense territoire qui est le nôtre, dispose de son école y compris dans les zones les plus enclavées ou les plus reculées. Ecole qui doit être connectée et dotée d’un minimum d'outils informatiques", déclare-t-il. 

Ce projet s'inscrit dans le cadre de la "pédagogie pour l'avenir" évoquée par le ministre lors de son intervention. 

Selon lui, un modèle de l'école de demain est en train d'être mis en place. Il s'agit d'une école à effectif réduit, qui n'est pas forcément physique et où le savoir peut être acquis n'importe où. 

Dans l'école de demain, le numérique et l'auto-apprentissage sont intégrés et l'encadrement des enseignants et de la famille sont reconsidérés. 

PPP, contribution de la diaspora et taxes sur les ressources naturelles

Saaid Amzazi estime que l'exploration des sources innovantes de financement devient une priorité, compte tenu de toutes ces difficultés y compris de la conjoncture actuelle. D'autant plus que "les sources traditionnelles de financement sont totalement dépassées à cause des recettes fiscales qui se font de plus en plus faibles et l’aide internationale de plus en plus rare". 

"La loi cadre 51-17 sur l'éducation a prévu la création d’un fonds spécial pour la promotion du système d’éducation, de la formation et de l’amélioration de sa qualité". Désormais, il ne manque plus qu’à trouver le moyen d'alimenter ce fonds

En attendant, des alternatives stratégiques ont été présentées par le ministre. Parmi lesquelles le modèle PPP (Partenariat public-privé) qui est "de plus en plus usité dans le monde pour relever les défis auxquels le système éducatif est confronté. Le secteur privé peut être incarné par une variété d’acteurs non gouvernementaux dont les entreprises et organisations caritatives, etc." 

"Ce type de financement alternatif prend le plus souvent la forme de 'construction - gestion - transfert' d’établissements scolaires. Dans un tel schéma, le ministère concède à un opérateur privé le droit de financer, construire, gérer une infrastructure éducationnelle telle qu’une école publique, un bâtiment ou un hébergement universitaire, en échange d’un loyer qu’il lui verse pour une période donnée à la suite de laquelle l’infrastructure sera transférée à l’Etat", explique-t-il. 

"Bien entendu, dans le souci de l’équité prônée par la charte nationale sur l'éducation, le ministère devra veiller à ce qu’un taux autour de 10 à 15% d’élèves issus de familles modestes puissent bénéficier de bourses au sein de ce système de partenariat", poursuit le ministre. 

L'avantage ? D'abord celui de soulager le ministère en matières de dépenses d'investissements mais aussi de le décharger d'un "travail qui, à bien y réfléchir, n'est pas vraiment de son ressort". 

En effet, M. Amzazi estime que la construction, le suivi des chantiers et l'entretien des bâtiments ne constituent pas des attributions du ministère de l'Enseignement puisqu'en s'en déchargeant, "ses cadres auront plus d’opportunités de se consacrer à la gouvernance et au suivi pédagogique du système éducatif qui restent leurs réelles attributions".  

De même, la contribution de la diaspora constitue un modèle "vivement préconisé par la Banque mondiale". Il a été expérimenté en Inde ainsi qu'en Israël, comme le souligne Saaid Amzazi. 

Selon ce dernier, "ce modèle pourrait apporter un soutien non négligeable au financement de l’éducation au Maroc, pays qui compte tout de même près de 5 millions d’expatriés". 

Le prélèvement sur la contribution libératoire mise en place pour régulariser les avoirs des Marocains détenus à l'étranger en infraction de la réglementation des changes, est un autre moyen innovant de financement pour M. Amzazi. En 2014, l'amnistie des changes avait rapporté à l'Etat 2,3 MMDH. L'opération a été reconduite en 2020.

L'utilisation des taxes sur les ressources naturelles comme le fait le Botswana ou le Ghana est une piste non négligeable en matière de financement innovant.

En effet, l’exemple du Botswana en la matière est, selon le ministre, "assez édifiant". Le pays qui finance l'éducation à plus de 8% de son PIB grâce à l’exploitation des minerais de diamants en particulier, a atteint l'éducation primaire pour tous

Quant au Ghana, "le pays dispose d’une loi sur la gestion de ses ressources pétrolières qui oriente 70% des recettes tirées du pétrole vers les secteurs prioritaires, dont l’éducation", souligne le ministre. 

Ce dernier présente les taxes sur les produits financiers ou encore les micro-donations comme dernier modèle de financement innovant. Ces "mécanismes consistent à recueillir à très grande échelle, sous des formes diverses, des petits montants sur des transactions financières ou des salaires arrondis".

Les Marocains assurent 30% du coût de l'éducation, le double de la moyenne OCD

Le 07 décembre 2020 à19:45

Modifié le 08 décembre 2020 à 11:50

C'est ce qu'a affirmé Saaid Amzazi, ministre de l'Education nationale, samedi 5 décembre. Pour soulager les ménages mais aussi l'Etat, confronté à de nombreux défis budgétaires, le ministre propose des solutions de financement innovantes.

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Saaid Amzazi s'exprimait lors d'un colloque sur le financement du système éducatif, organisé par la Trésorerie générale du Royaume du Maroc et la Fondafip (Association pour la fondation internationale de finances publiques), avec le soutien de la RFFP (revue Française de finances publiques).

Malgré le budget conséquent affecté au ministère de l'Education nationale, la marge consacrée aux chantiers de réformes et améliorations reste fine. Pour décharger l'Etat, mais aussi les ménages qui supportent une part de financement de l'éducation nationale deux fois supérieure à la moyenne OCDE, le ministre a, dans son intervention, exposé des solutions innovantes à envisager dont les partenariats public-privé, la contribution de la diaspora, le prélèvement sur la contribution libératoire relative aux avoirs détenus à l'étranger, ou encore la taxe sur les richesses naturelles. 

Selon le ministre, un investissement plus important dans le système éducatif permettra non seulement d'améliorer le capital humain mais aussi de construire l'école de demain axée, entre autres, sur le numérique.  

Investir dans l'éducation: plus lucratif que l'industrie ou l'immobilier

"Le grand problème de l'éducation est qu'il s'agit d'une urgence silencieuse", indique le ministre. 

Selon ce dernier, "on ne meurt pas brusquement d’une absence de diplômes, mais un capital humain insuffisamment qualifié mènera peu à peu, et de façon inéluctable, toute une nation à son propre déclin". 

"Les emplois pour lesquels nous formons actuellement seront progressivement et inéluctablement remplacés par du travail à utilisation intensive de la connaissance qui deviendra une ressource économique clé. Si notre système éducatif n’anticipe pas cette mutation, il y aura une pénurie de cette ressource et cela impactera indéniablement nos perspectives économiques futures", poursuit M. Amzazi. 

Pourtant, comme l'explique le ministre, "les études ont montré que le retour sur investissement d’un dollar dans l’éducation est bien supérieur à celui d’un dollar investi dans l’industrie, dans l’immobilier ou encore dans la finance". 

Ainsi, une année de scolarisation supplémentaire constitue une augmentation de 10% des revenus d'une personne et correspond à 1 point du PIB annuel gagné si l'action est généralisée.  

"Voilà pourquoi l'éducation est tout simplement le meilleur investissement qu'une nation pourrait réaliser", souligne le ministre. 

Avant de s'attarder sur les multiples options de financement à envisager, le ministre a d'abord fait le point sur le bilan alarmant du système éducatif. 

 "Seuls 8% des plus de 25 ans sont diplômés du supérieur"

Saaid Amzazi rappelle qu'en 2018, le Haut-Commissariat au plan faisait état d'une "réalité préoccupante", puisque "plus du tiers de la population marocaine des plus de 25 ans, n'a pas dépassé le niveau du collège et que seuls 8% sont diplômés du supérieur". 

De plus, près d’un Marocain sur 4 n’a pas dépassé le niveau du primaire, sachant que la durée moyenne de scolarisation est estimée à 5 ans et 6 mois, c’est-à-dire moins que les 6 années du primaire et moins que la majorité des pays de la région Mena

"Aujourd’hui, fort heureusement, avec le vote de la loi cadre 51-17 sur l'éducation, la durée de la scolarité obligatoire sera augmentée de 4 ans soit un total de 9 à 10 ans", déclare le ministre avant de préciser que "nous continuons de payer les erreurs du passé". 

"Il nous faut aujourd’hui reconnaître, en toute humilité, qu’il n’y a pas eu dans notre pays d’accumulation de capital humain et un Marocain sur 3 demeure analphabète à l’heure du numérique et de la quatrième révolution industrielle", déplore-t-il. 

Parmi les jeunes âgés entre 15 et 24 ans, ce taux chute à 10% ce qui, selon le ministre, "peut nous laisser raisonnablement espérer que ce problème d'analphabétisme au Maroc fera bientôt partie du passé". 

Ces chiffres reflètent la position du capital humain au Maroc, en tant que "maillon faible de la croissance économique". Un constat confirmé par la Banque mondiale, comme le souligne M. Amzazi. 

Cette dernière a attribué la note de 0,5 "dans le cadre de son rapport consacré à l'indice du capital humain de 2020 qui, bien qu'en légère progression, reste en dessous de la note moyenne de la région MENA, c'est-à-dire 0,57". 

Ministère budgétivore? Près de 90% du budget consacré aux salaires

"Dans la majorité des pays, l’éducation bénéficie d’un financement de l’Etat, des collectivités territoriales, des ménages et du secteur privé. Les contributions des uns et des autres sont variables d’un pays à l’autre. Les études ont montré que les meilleurs modèles d’écoles à travers le monde sont ceux des écoles dont la gestion et le fonctionnement sont totalement dévolus à la commune, du fait de sa proximité et de sa totale immersion dans le contexte environnemental de l’école, qui lui permet de contribuer directement et efficacement à la réussite de son projet, que ce soit en matière de transport scolaire, de vie scolaire, de cantine, ou d’activités parascolaires". 

A travers ce système, les pays développés de l'OCDE assurent une moyenne de 15 ans de scolarisation de bonne qualité. Tandis que les pays en cours de développement, "où la démographie galopante accroît lourdement les besoins et la faiblesse de la base fiscale", le financement de l'éducation se trouve impacté. 

"Au Maroc, le financement de l’éducation est très majoritairement fourni par l’Etat. Celui-ci alloue presque 22% de son budget, soit 7% du PIB". Or, si certains accusent le ministère "d'être budgétivore", M. Amzazi insiste sur la "très faible marge de manœuvre" dont dispose le ministère pour "mener à bien ses réformes et améliorer la qualité du système éducatif". 

Selon le ministre, "l’argent qu'alloue l’Etat au ministère de l'Enseignement n’en assure que le fonctionnement de base. 89% de ce budget est consacré à la masse salariale. Ce qui ne laisse au ministère que 11% de ce qu’il reçoit pour gérer tout ce qui est chantier pédagogique, accès à la scolarisation (c’est-à-dire construction, réhabilitation et équipement des établissements scolaires, création d’internats, digitalisation, formation des enseignants) et également une partie de l’appui social octroyé aux enfants issus de familles à revenus précaires". 

La moyenne OCDE du financement global de l’éducation (par l'Etat) est de 83,5% allant jusqu’à 96% pour la Finlande, alors qu'au Maroc elle ne représente que 68%.

Par contre, la part du financement assurée par les ménages est estimée à 30% au Maroc. Un chiffre "trop élevé, car deux fois plus important que la moyenne OCDE qui est autour de 16%". 

Vers une gestion communale des projets éducatifs? 

Dans les pays asiatiques, "à la réussite exemplaire en matière d'éducation", le budget de l'enseignement primaire et secondaire est pris en charge, à hauteur de 90%, par les collectivités locales

La moyenne OCDE en termes de contribution des collectivités territoriales au financement de l'éducation est de 66%, mais au Maroc, le ministre souligne que "la place des collectivités locales et territoriales est toujours restée, jusqu’à ces dernières années, relativement marginale et c’est là un véritable manque à gagner".

Un manque auquel la loi cadre 51-17 sur l'éducation tente de palier puisqu'elle apporte, selon M. Amzazi, "quelques améliorations notables en ce sens, et des efforts concrets sont en train d’être réalisés. Faut-il rappeler que notre Constitution prône la déconcentration et la décentralisation administrative et c’est donc à nos élus locaux que devrait revenir une partie de la responsabilité du financement, de la réalisation des constructions, de leurs maintenances ou encore de la rémunération du personnel non enseignant, à l’image de ce qui est pratiqué dans de nombreux pays ; ce qui suppose bien évidemment un certain niveau de compétences de ces derniers en matière de gestion de tels projets éducatifs". 

Dans ce sens, des actions que le ministre qualifie de "particulièrement innovantes" commencent à se mettre en place. Parmi lesquelles, le ministre cite "l’action menée dans le cadre du programme national de réduction des disparités territoriales et sociales, pour lequel 5 milliards de DH ont été mis à la disposition des collectivités territoriales pour des constructions et réhabilitations d’établissements scolaires principalement dans le monde rural". 

Un second "modèle à succès" a été présenté par le ministre lors de son intervention. Il s'agit "de l’expérience menée dans deux régions: celle de Fès-Meknès et celle de Beni Mellal-Khénifra, qui ont inclus l’éducation dans le cadre de leurs programmes de développement régional en s’engageant à financer, sur une durée de 3 ans, le tiers du besoin évalué de leurs établissements scolaires en constructions, réhabilitations et équipements. Les deux tiers étant apportés par l’Etat". 

Le troisième modèle évoqué est celui "du transfert de compétences aux conseils provinciaux depuis 2014, même si sur le terrain ce mode de fonctionnement gagnerait encore à être optimisé", indique le ministre qui estime que malgré la perspective d’une implication "plus concrète et plus large des collectivités territoriales dans le financement de l’éducation, des défis très importants restent à relever à savoir la pérennisation du financement et son augmentation". 

En effet, au vu du contexte actuel, le projet de loi de Finances de 2021 a "quand même pu maintenir le même niveau de financement que celui de l'exercice de 2020". Et ce, sachant que les chantiers entamés ne peuvent être décalés. 

Migration des élèves du privé vers le public: plus d'apprenants, plus de dépenses

M. Amzazi souligne que le Maroc a réussi à relever le défi de la généralisation de la scolarisation avec 90% au niveau du collège, 65% au niveau du lycée et en avoisinant les 100% au niveau du primaire. Des scores réalisés malgré l'augmentation des effectifs des élèves et étudiants et donc des besoins en investissement et en financement. 

Il faut compter annuellement près de 750.000 nouveaux apprenants au niveau du primaire, 250.000 étudiants au niveau universitaire et 250.000 stagiaires au niveau de la formation professionnelle. "Soit plus d'un million de nouveaux apprenants chaque année", indique M. Amzazi avant de préciser qu'entre 2019 et 2020 "plus de 200.000 élèves ont migré du secteur privé vers le public

Numérique: entre défi d'accessibilité et école de demain

Par ailleurs, "avec la crise du Covid-19, l’urgence de la digitalisation, outil majeur de l’enseignement à distance, s’est plus que jamais fait sentir".

A cause de la suspension de la scolarité pendant plusieurs mois depuis mars 2020, le ministère de l'Education nationale a dû relever le défi de "remplacer l'enseignement présentiel par celui en distanciel et ce, pour tout le monde". 

Or, comme le souligne M. Amzazi, "les premières évaluations effectuées en mai 2020 avaient révélé une difficulté d'accessibilité (à la digitalisation, ndlr)". De ce fait, le développement du numérique est certes nécessaire mais le ministre estime que "l'Etat doit régler ce problème d'accessibilité, de formation et d'appropriation du numérique".

Cela dit, pour généraliser cette action, le ministre rappelle qu'il faut non seulement réunir des ressources financières conséquentes mais aussi trouver des solutions pour les 45% des élèves qui se trouvent en zone rurale et qui sont issus de familles à revenus modestes.

"Il faut savoir que chaque petit Douar de l’immense territoire qui est le nôtre, dispose de son école y compris dans les zones les plus enclavées ou les plus reculées. Ecole qui doit être connectée et dotée d’un minimum d'outils informatiques", déclare-t-il. 

Ce projet s'inscrit dans le cadre de la "pédagogie pour l'avenir" évoquée par le ministre lors de son intervention. 

Selon lui, un modèle de l'école de demain est en train d'être mis en place. Il s'agit d'une école à effectif réduit, qui n'est pas forcément physique et où le savoir peut être acquis n'importe où. 

Dans l'école de demain, le numérique et l'auto-apprentissage sont intégrés et l'encadrement des enseignants et de la famille sont reconsidérés. 

PPP, contribution de la diaspora et taxes sur les ressources naturelles

Saaid Amzazi estime que l'exploration des sources innovantes de financement devient une priorité, compte tenu de toutes ces difficultés y compris de la conjoncture actuelle. D'autant plus que "les sources traditionnelles de financement sont totalement dépassées à cause des recettes fiscales qui se font de plus en plus faibles et l’aide internationale de plus en plus rare". 

"La loi cadre 51-17 sur l'éducation a prévu la création d’un fonds spécial pour la promotion du système d’éducation, de la formation et de l’amélioration de sa qualité". Désormais, il ne manque plus qu’à trouver le moyen d'alimenter ce fonds

En attendant, des alternatives stratégiques ont été présentées par le ministre. Parmi lesquelles le modèle PPP (Partenariat public-privé) qui est "de plus en plus usité dans le monde pour relever les défis auxquels le système éducatif est confronté. Le secteur privé peut être incarné par une variété d’acteurs non gouvernementaux dont les entreprises et organisations caritatives, etc." 

"Ce type de financement alternatif prend le plus souvent la forme de 'construction - gestion - transfert' d’établissements scolaires. Dans un tel schéma, le ministère concède à un opérateur privé le droit de financer, construire, gérer une infrastructure éducationnelle telle qu’une école publique, un bâtiment ou un hébergement universitaire, en échange d’un loyer qu’il lui verse pour une période donnée à la suite de laquelle l’infrastructure sera transférée à l’Etat", explique-t-il. 

"Bien entendu, dans le souci de l’équité prônée par la charte nationale sur l'éducation, le ministère devra veiller à ce qu’un taux autour de 10 à 15% d’élèves issus de familles modestes puissent bénéficier de bourses au sein de ce système de partenariat", poursuit le ministre. 

L'avantage ? D'abord celui de soulager le ministère en matières de dépenses d'investissements mais aussi de le décharger d'un "travail qui, à bien y réfléchir, n'est pas vraiment de son ressort". 

En effet, M. Amzazi estime que la construction, le suivi des chantiers et l'entretien des bâtiments ne constituent pas des attributions du ministère de l'Enseignement puisqu'en s'en déchargeant, "ses cadres auront plus d’opportunités de se consacrer à la gouvernance et au suivi pédagogique du système éducatif qui restent leurs réelles attributions".  

De même, la contribution de la diaspora constitue un modèle "vivement préconisé par la Banque mondiale". Il a été expérimenté en Inde ainsi qu'en Israël, comme le souligne Saaid Amzazi. 

Selon ce dernier, "ce modèle pourrait apporter un soutien non négligeable au financement de l’éducation au Maroc, pays qui compte tout de même près de 5 millions d’expatriés". 

Le prélèvement sur la contribution libératoire mise en place pour régulariser les avoirs des Marocains détenus à l'étranger en infraction de la réglementation des changes, est un autre moyen innovant de financement pour M. Amzazi. En 2014, l'amnistie des changes avait rapporté à l'Etat 2,3 MMDH. L'opération a été reconduite en 2020.

L'utilisation des taxes sur les ressources naturelles comme le fait le Botswana ou le Ghana est une piste non négligeable en matière de financement innovant.

En effet, l’exemple du Botswana en la matière est, selon le ministre, "assez édifiant". Le pays qui finance l'éducation à plus de 8% de son PIB grâce à l’exploitation des minerais de diamants en particulier, a atteint l'éducation primaire pour tous

Quant au Ghana, "le pays dispose d’une loi sur la gestion de ses ressources pétrolières qui oriente 70% des recettes tirées du pétrole vers les secteurs prioritaires, dont l’éducation", souligne le ministre. 

Ce dernier présente les taxes sur les produits financiers ou encore les micro-donations comme dernier modèle de financement innovant. Ces "mécanismes consistent à recueillir à très grande échelle, sous des formes diverses, des petits montants sur des transactions financières ou des salaires arrondis".

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