Nezha Lahrichi

Ancienne conseillère  du Premier ministre ... en charge notamment du dossier télécoms, ex-membre du Conseil d'administration de l'ANRT.

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Le Covid 19 accélère le numérique et la marche vers le futur

Le 19 mai 2020 à 11:25

Modifié le 19 mai 2020 à 15:44

Le confinement imposé par le Covid-19 nous fait vivre un moment numérique qui interpelle : télé travail, web conférences, transferts des aides par téléphones ….. Il s’agit  d’expériences qui constituent probablement les prémices d’une accélération de la numérisation de notre économie. Une analyse de Nezha Lahrichi.

Les avancées qui me semblent significatives et porteuses d’espoir pour un saut qualitatif se situent à deux niveaux :

1- la capacité des pouvoirs publics à innover et à s’approprier les nouvelles technologies comme en témoignent deux  innovations :

-le parapheur électronique pour le traitement du courrier au sein des administrations

-et le bureau d’Ordre digital, un canal électronique pour la réception des courriers des citoyens formulant toute sortes de demandes y compris les paiements des factures. L’application utilisée permet la signature électronique dont la loi a été adoptée il y a des années ; 

Ces initiatives ont été accompagnées par des actions de formation à distance des fonctionnaires chargés d’exploiter ces nouveaux instruments ; un nouvel âge de l’action publique se dessine qui lui a permis de gagner en légitimité ! Le défi est de rester sur cette trajectoire après la pandémie.

2- la prise de conscience que la mutation numérique est engagée et s’impose : il ne se passe rien et tout arrive ! pour reprendre une réflexion du Général De Gaulle.  Les exemples de la digitalisations sont nombreux : Tourisme (secteur particulièrement réceptif), médias, banques, commerce, services administratifs, dématérialisation d’une partie de la production dans l’industrie automobile par exemple.

D’ailleurs, lorsqu’on parle de la priorité à accorder à l’industrie dans la politique de relance, il s’agit d’un secteur qui va combiner industrie et services, inclure  l’investissement immatériel dans le processus de production, soit une industrie qui ne sera plus celle de la production de masse standardisée mais une configuration productive qui s’ajuste à la demande particulière du client.

Nous sommes, certes, dans un contexte international dépressif mais il n’y a pas de fin de l’histoire ; chaque génération fait face à son lot de menaces mais aussi d’opportunités : accorder de  l’importance au numérique, c’est créer les conditions pour que la majorité des jeunes ne soient pas les laissés pour compte des nouvelles technologies en devenant des êtres inutiles socialement. Cette épreuve a aussi révélé les inégalités des territoires en termes de connexion internet et renouvelle la question des inégalités au sein d’une même génération comme l’illustre la faiblesse d’équipements en ordinateurs et tablettes des familles à bas revenus.

Internet est une révolution des pouvoirs où les cartes sont rebattues

La révolution numérique n’est pas que technique ; c’est une révolution des pouvoirs où les cartes sont rebattues quel que soit l’espace étudié ; il faut commencer par comprendre les rapports de force qui détermineront de plus en plus la nouvelle division internationale du savoir ; la technologie est devenue un champ stratégique qui ne fait l’objet d’aucun compromis entre deux grandes puissances, les Etats-Unis et la Chine en pleine guerre techno-commerciale ; au-delà, il est question de la rivalité pour l’hégémonie mondiale.

Aujourd’hui, la gratuité de Google n’est qu’apparente ; deux principaux facteurs de création de valeur sont à l’œuvre: les données massives (big data) et l’essor des plateformes. Cette seconde phase de l’ère du numérique a commencé lorsque les Etats-Unis ont fait du contrôle des données l’axe prioritaire de leur stratégie économique et sécuritaire ; ils  s’appuient sur les GAFAM, acronyme qui regroupe  Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft avec une concentration des marchés autour de ces grands acteurs.

Les données numériques, c'est une question de souveraineté nationale

De nos jours, la fourniture des données ne compense plus le fait que les grandes plateformes numériques soient des acteurs générateurs d’innovations et de satisfaction pour les usagers qui les conduit à arbitrer, plus ou moins consciemment, en faveur des bénéfices réels au détriment des risques hypothétiques. C’est une question de souveraineté nationale ; l’ex Conseil National du Commerce Extérieur, soucieux de la sécurité économique du Maroc, avait développé une plateforme qui couvre tout le processus de gestion de l’information y compris les données non structurées.

La domination du numérique, pour le moment, est américaine et se retrouve dans tous les maillons : infrastructures technologiques, moteurs de recherche, réseaux sociaux …. mais les Etats-Unis se sentent menacés par la Chine qui a intégré, au cours des années 2010, le cyberespace mais à ses propres conditions en créant ses propres  grands acteurs, les BATX : Baidu, le Google chinois, Alibaba le site de vente en ligne dont la capitalisation boursière est du même ordre de grandeur que celle de son concurrent Amazon, Tencent avec son application mobile de messagerie WeChat qui est l’équivalent de Facebook et l’entreprise Xiaomi concurrent d’Apple sur le segment du Smartphone avec 10 % des parts du marché mondiale.

Ces acteurs dominants sont au cœur d’un écosystème où leur pouvoir leur permet de prendre une grande partie de la valeur alors qu’elles ne sont que des plateformes d’intermédiation. Comment alors limiter leur pouvoir ? Par le contrôle de la matière première, la régulation de la propriété du Big Data.

Les objets connectés occupent une place centrale

Nos téléphones portables et nos ordinateurs enregistrent toutes les opérations de notre quotidien qui sont transformées en informations ; à cette collecte, s’ajoute la numérisation de toutes nos ressources institutionnelles, culturelles, les traditions, les lois, le tout filtré par des algorithmes dits intelligents et déployés pour remplir des fonctions commerciales ou autres.

Ces ensembles de données sont si volumineux qu’ils deviennent difficiles à traiter par les outils classiques de gestion de l’information ; de ce fait, le Big data désigne aussi l’ensemble des technologies, infrastructures et services qui permettent la collecte, le stockage et l’analyse de données recueillies et produites en nombre croissant ; Google est le maître du plus grand réseau d’ordinateurs qui permettent des calculs à très grande échelle (hyperscale) ; il est pionnier des réseaux neuronaux, le premier acquéreur de technologies, de talents en intelligence artificielle (IA), d’experts en méga données….

Les courtiers de données

Malgré ce gigantisme, la collecte tentaculaire des données personnelles a donné naissance à de nouveaux acteurs que sont les courtiers de données : « data brokers » qui pratiquent un véritable commerce de la donnée. Ce qui mérite d’être précisé, c’est que les traitements des données sont automatisés et ont recours aux technologies de l’IA ; c’est pour dire que pour donner des résultats pertinents, l’IA doit reposer sur d’importantes bases de données, à partir desquelles des programmes peuvent « apprendre » et effectuer des corrélations. D’ailleurs, l’IA n’a pas été d’une grande utilité pour le Covid 19 parce qu’il n’y avait pas d’historique  de données compte tenu de la nouveauté du virus.

Les atouts de la Chine

Mais la Chine a aussi ses atouts dans cette course technologique à l’hégémonie mondiale. D’abord ses plateformes (BATX) et la chasse gardée d’un gigantesque marché de 1,4 milliard de Chinois ; ensuite la Chine a pris de l’avance pour la commercialisation des services de la 5ème génération de technologie (5G) dont le débit internet ultra rapide abolira les délais de  connexion.

L’enjeu est important, il s’agit de se positionner pour la quatrième révolution industrielle dont les identifiants sont les objets connectés, l’intelligence artificielle et la robotique. La Chine est actuellement loin devant les Etats-Unis. Huawei pourrait fixer les prochaines conditions de marché relatives à cette technologie.

Le troisième atout de la Chine est son capitalisme d’Etat. De grands projets  sont lancés ; il s’agit de l'ambitieux programme "Fabriqué en Chine 2025" qui vise à faire du géant asiatique une puissance des nouvelles technologies en devenant autonome sur le plan technologique ; il s’agit aussi, et surtout, de son vaste projet des Nouvelles routes de la soie qui comportent une route de la soie électrique, accolée à une route de la soie numérique, les deux fonctionnant ensemble compte tenu de la forte consommation d’énergie du numérique.
L’ambition de la chine est de conquérir les marchés européen et américain, Xiaomi est déjà implanté en France, et de faire des BATX des concurrents directs des GAFAM sur pratiquement l’ensemble des segments.

La riposte à ce nouveau paysage menaçant s’organise. Depuis la mi-mai 2019, l’isolement technologique de Huawei est orchestré : aucune entreprise américaine n’a plus le droit de fournir du matériel et des équipements technologiques à Huawei. 

Google a décidé de priver les futurs téléphones Huawei de l'accès à son système d'exploitation Android. Microsoft ne permet plus l’accès à Windows. La filiale américaine américaine de China télécom ne peut plus fournir de services à l’International ….. Les pressions américaines se multiplient sur leurs alliés pour qu'ils bannissent Huawei de leurs infrastructures réseaux. Le Japon par exemple a fait son choix. Panasonic a décidé de ne plus fournir à l’entreprise chinoise et à ses 68 filiales certaines composantes électroniques d’origine américaine… Bref les Etats-Unis affûtent leurs armes derrière la guerre commerciale plus visible et plus médiatisée. Leur champ de bataille concerne également l’Europe et au-delà l’Afrique.

L’Europe a adopté, en 2016, l’initiative sur le Cloud européen qui reste à mettre en œuvre, une façon de parier sur des technologies alternatives à même de lui conférer un avantage comparatif dans la concurrence avec les plateformes américaines et asiatiques. Il s’agit de se doter de capacités de niveau mondial en matière d’acheminement, de stockage et de traitement des données, comparables à celles dont disposent de grands acteurs tels que les États-Unis, la Chine ou le Japon. L’objectif est de traiter les méga-données en  Europe.

Quant à l’Afrique, Huawei tire sa croissance externe du marché africain et aussi européen ; près d’une trentaine de pays africains lui ont confié le développement de leurs réseaux télécom notamment le Cameroun, l’Algérie, l’Egypte ou encore l’Afrique du Sud. Huawei teste déjà la technologie 5G avec les plus grandes entreprises de télécommunications du continent: le groupe sud-africain MTN, présent dans près de 20 pays africains, Vodacom et Maroc Telecom. 

Huawei a bien entendu la capacité de rebondir suite à l’ « isolement » technologique américain mais cette guerre technologique est une opportunité pour envisager  des solutions alternatives pour les pays africains pour ne plus rester des consommateurs passifs.

L’Afrique est le deuxième grand marché au monde en termes de demande en technologies, 37% seulement du 1,2 milliard d’Africains ont accès à internet ; pour 2020, les prévisions tablent sur 600 millions de personnes équipées en smartphones, et la quasi totalité des donnée sont stockées en dehors du continent; le lancement de milliers de satellites par Elon Musk, pour connecter l’ensemble du globe à internet n’est pas fortuit mais il va permettre à l’Afrique de couvrir toutes les zones blanches ; donc le potentiel est énorme et se chiffre à plusieurs milliards de dollars d’investissements dans les dix années à venir.

Opportunités pour le Maroc

Dans ce contexte international, comment le Maroc peut-il intégrer la dimension numérique dans sa stratégie de co-développement avec l’Afrique ?

Pour capitaliser sur le formidable positionnement du Maroc en Afrique, il faut commencer par devenir un centre incontournable pour les startups ; aucun modèle n’est transposable mais on peut s’inspirer de ceux qui ont réussi même si les particularismes prennent le pas sur le modèle ; le Maroc a pris du retard mais un retard rattrapable, la révolution numérique étant à ses prémices car l’intelligence artificielle, les objets connectés, la blockchain….. vont profondément modifier la donne.

Un projet de Silicon Valley à Bouznika marocaine a été abandonné

Le projet conçu pour un saut qualitatif du Maroc a été abandonné ; je me permets ce témoignage de mon vécu juste pour dire que tout est possible ; il s’agit du projet de technopole de Bouznika sous le gouvernement Youssoufi pour attirer les IDE dans le secteur des TIC et être producteur et exportateur de biens et services et pas seulement consommateur.

L’étude de faisabilité du projet avait été réalisée, un terrain de 200 ha attribué par les domaines, le financement du fonds Hassan II acquis, la maquette élaborée, et surtout un accord de partenariat signé avec MultiMedia Super Corridor de la Malaisie qui est la version asiatique de la Silicon Valley. Lors de l’organisation au Maroc, en 2000, du congrès de l’Union Internationale des Télécommunications, un forum parallèle a été consacré à la réalisation du technopole de Bouznika, des accords ont été signés avec de grands groupes dont le Chinois Huawei ; des contacts avaient été pris pour la formation d’un conseil scientifique où devaient participer Bill Gates et Winton Cerf, un des pères fondateurs d’internet. La réalisation du Technopark de Casablanca était une sorte de laboratoire pour insérer le Maroc dans la société de l’information ; d’ailleurs, c’est la société de gestion du Technopark qui devait réaliser le technopole, elle avait même procédé à l’augmentation de son capital.

C’est pour dire qu’il y a certainement un choix stratégique à faire en mesure de dessiner notre avenir. Le Maroc sait faire ; les exemples de projets historiquement structurants sont nombreux : la constitution d’un pôle phosphatier, clé de voûte de notre politique africaine, l’option de l’Energie solaire, la construction de Tanger Med …

Cela suppose une initiative, portée politiquement, pour créer une synergie entre tous les acteurs du digital : opérateurs télécom, Universités, grandes Ecoles d’ingénieurs, Centres de recherche, Capitalistes-risqueurs, Fonds de développement, Associations professionnelles, toutes les institutions déjà engagées comme l’Agence de Développement du Digital, la CDG, la CCG, l’OCP, la Commission Nationale de Protection des Données à caractère personnel…. la liste n’est pas exhaustive. Le défi est de trouver la bonne formule ! 

L'Estonie, un modèle

Le modèle de l’Estonie, souvent cité, mérite qu’on s’y arrête. L’Estonie, un petit pays de 1,3 million d’habitants fait rêver parce que le citoyen donne une seule fois dans sa vie les informations qui le concernent. Cet  Etat-plateforme a adopté le système X-Road  qui permet à toutes les bases de données de communiquer entre elles, par exemple celles de différents ministères, des établissements publics, des caisses de sécurité sociales et bien d’autres services ; le gain est double, l’utilisateur n’a pas à répéter les mêmes informations et il n’ y a qu’une seule base de données qui permet des économies de gestion.

C’est donc une infrastructure carrefour qui permet l’interopérabilité des différents systèmes d’information. Le second pilier est un système d’identification numérique, une sorte de carte d’identité électronique qui permet d’accéder aux services de manière sécurisée et authentifiée. Dans quelle mesure ce modèle est-il transposable ?

Il faut souligner les spécificités historiques et culturelles de ce pays, porte d’accès entre l’Europe et la Russie qui après un demi-siècle d’occupation soviétique devait construire un Etat et pas seulement le moderniser ; c’est un pays adepte des thérapies de choc. J’ai eu l’occasion de le découvrir en travaillant sur les schistes bitumineux dans le cadre de la préparation de ma thèse de doctorat sur la question énergétique.

C’est  le seul pays qui a eu l’audace d’organiser son indépendance énergétique dans une économie mondiale dominée par le pétrole en produisant 90% de son électricité à partir de ses ressources en schistes.

La même audace se retrouve au niveau de l’ouverture du pays via le  numérique ;  l’Estonie a adopté la e-résidence : de n’importe quel pays au monde, les e-résidents peuvent accéder aux services numériques et créer leurs entreprises d’où le succès auprès des entrepreneurs du monde. Ce n’est donc pas un hasard si l’Estonie est le pays de Skype !  Le choix est d’abord politique et consiste à servir au mieux les entreprises.

Au-delà de ces spécificités et bien d’autres, si on se limite à l’aspect technologique et en supposant que les inégalités territoriales de la connexion internet soient résolues, il est possible d’avoir une adaptabilité à grande échelle du modèle et d’avoir l’interopérabilité entre tous les services ; de grands pays comme l’Inde et le Canada utilisent le système X-Road ; mais il y a des préalables à la technologie.

En Estonie, le gouvernement a organisé la formation au numérique pour toute la population ; le citoyen est au centre des préoccupations, c’est un client que l’Etat s’attèle à servir au mieux. L’instauration de ce type de rapport de l’Etat au citoyen relèverait d’une révolution culturelle dans de nombreux pays ! En Estonie, la notion qui prime va au-delà de l’intérêt général, c’est celle des biens communs, plus en adéquation avec les questions du XXIe siècle : réseaux numériques, économie de la connaissance, droits de propriété immatérielle etc... En bref, il est possible de s’inspirer du modèle à condition de combiner état d’esprit, culture et volonté politique.   

Le Maroc qui abrite Al Quaraouine, non seulement  a plus ancienne université du monde depuis le 9eme siècle, mais toujours en activité, est en mesure de trouver sa place dans la société du savoir.  

Nezha Lahrichi

Ancienne conseillère  du Premier ministre ... en charge notamment du dossier télécoms, ex-membre du Conseil d'administration de l'ANRT.

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Le Covid 19 accélère le numérique et la marche vers le futur

Le 19 mai 2020 à11:30

Modifié le 19 mai 2020 à 15:44

Le confinement imposé par le Covid-19 nous fait vivre un moment numérique qui interpelle : télé travail, web conférences, transferts des aides par téléphones ….. Il s’agit  d’expériences qui constituent probablement les prémices d’une accélération de la numérisation de notre économie. Une analyse de Nezha Lahrichi.

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Les avancées qui me semblent significatives et porteuses d’espoir pour un saut qualitatif se situent à deux niveaux :

1- la capacité des pouvoirs publics à innover et à s’approprier les nouvelles technologies comme en témoignent deux  innovations :

-le parapheur électronique pour le traitement du courrier au sein des administrations

-et le bureau d’Ordre digital, un canal électronique pour la réception des courriers des citoyens formulant toute sortes de demandes y compris les paiements des factures. L’application utilisée permet la signature électronique dont la loi a été adoptée il y a des années ; 

Ces initiatives ont été accompagnées par des actions de formation à distance des fonctionnaires chargés d’exploiter ces nouveaux instruments ; un nouvel âge de l’action publique se dessine qui lui a permis de gagner en légitimité ! Le défi est de rester sur cette trajectoire après la pandémie.

2- la prise de conscience que la mutation numérique est engagée et s’impose : il ne se passe rien et tout arrive ! pour reprendre une réflexion du Général De Gaulle.  Les exemples de la digitalisations sont nombreux : Tourisme (secteur particulièrement réceptif), médias, banques, commerce, services administratifs, dématérialisation d’une partie de la production dans l’industrie automobile par exemple.

D’ailleurs, lorsqu’on parle de la priorité à accorder à l’industrie dans la politique de relance, il s’agit d’un secteur qui va combiner industrie et services, inclure  l’investissement immatériel dans le processus de production, soit une industrie qui ne sera plus celle de la production de masse standardisée mais une configuration productive qui s’ajuste à la demande particulière du client.

Nous sommes, certes, dans un contexte international dépressif mais il n’y a pas de fin de l’histoire ; chaque génération fait face à son lot de menaces mais aussi d’opportunités : accorder de  l’importance au numérique, c’est créer les conditions pour que la majorité des jeunes ne soient pas les laissés pour compte des nouvelles technologies en devenant des êtres inutiles socialement. Cette épreuve a aussi révélé les inégalités des territoires en termes de connexion internet et renouvelle la question des inégalités au sein d’une même génération comme l’illustre la faiblesse d’équipements en ordinateurs et tablettes des familles à bas revenus.

Internet est une révolution des pouvoirs où les cartes sont rebattues

La révolution numérique n’est pas que technique ; c’est une révolution des pouvoirs où les cartes sont rebattues quel que soit l’espace étudié ; il faut commencer par comprendre les rapports de force qui détermineront de plus en plus la nouvelle division internationale du savoir ; la technologie est devenue un champ stratégique qui ne fait l’objet d’aucun compromis entre deux grandes puissances, les Etats-Unis et la Chine en pleine guerre techno-commerciale ; au-delà, il est question de la rivalité pour l’hégémonie mondiale.

Aujourd’hui, la gratuité de Google n’est qu’apparente ; deux principaux facteurs de création de valeur sont à l’œuvre: les données massives (big data) et l’essor des plateformes. Cette seconde phase de l’ère du numérique a commencé lorsque les Etats-Unis ont fait du contrôle des données l’axe prioritaire de leur stratégie économique et sécuritaire ; ils  s’appuient sur les GAFAM, acronyme qui regroupe  Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft avec une concentration des marchés autour de ces grands acteurs.

Les données numériques, c'est une question de souveraineté nationale

De nos jours, la fourniture des données ne compense plus le fait que les grandes plateformes numériques soient des acteurs générateurs d’innovations et de satisfaction pour les usagers qui les conduit à arbitrer, plus ou moins consciemment, en faveur des bénéfices réels au détriment des risques hypothétiques. C’est une question de souveraineté nationale ; l’ex Conseil National du Commerce Extérieur, soucieux de la sécurité économique du Maroc, avait développé une plateforme qui couvre tout le processus de gestion de l’information y compris les données non structurées.

La domination du numérique, pour le moment, est américaine et se retrouve dans tous les maillons : infrastructures technologiques, moteurs de recherche, réseaux sociaux …. mais les Etats-Unis se sentent menacés par la Chine qui a intégré, au cours des années 2010, le cyberespace mais à ses propres conditions en créant ses propres  grands acteurs, les BATX : Baidu, le Google chinois, Alibaba le site de vente en ligne dont la capitalisation boursière est du même ordre de grandeur que celle de son concurrent Amazon, Tencent avec son application mobile de messagerie WeChat qui est l’équivalent de Facebook et l’entreprise Xiaomi concurrent d’Apple sur le segment du Smartphone avec 10 % des parts du marché mondiale.

Ces acteurs dominants sont au cœur d’un écosystème où leur pouvoir leur permet de prendre une grande partie de la valeur alors qu’elles ne sont que des plateformes d’intermédiation. Comment alors limiter leur pouvoir ? Par le contrôle de la matière première, la régulation de la propriété du Big Data.

Les objets connectés occupent une place centrale

Nos téléphones portables et nos ordinateurs enregistrent toutes les opérations de notre quotidien qui sont transformées en informations ; à cette collecte, s’ajoute la numérisation de toutes nos ressources institutionnelles, culturelles, les traditions, les lois, le tout filtré par des algorithmes dits intelligents et déployés pour remplir des fonctions commerciales ou autres.

Ces ensembles de données sont si volumineux qu’ils deviennent difficiles à traiter par les outils classiques de gestion de l’information ; de ce fait, le Big data désigne aussi l’ensemble des technologies, infrastructures et services qui permettent la collecte, le stockage et l’analyse de données recueillies et produites en nombre croissant ; Google est le maître du plus grand réseau d’ordinateurs qui permettent des calculs à très grande échelle (hyperscale) ; il est pionnier des réseaux neuronaux, le premier acquéreur de technologies, de talents en intelligence artificielle (IA), d’experts en méga données….

Les courtiers de données

Malgré ce gigantisme, la collecte tentaculaire des données personnelles a donné naissance à de nouveaux acteurs que sont les courtiers de données : « data brokers » qui pratiquent un véritable commerce de la donnée. Ce qui mérite d’être précisé, c’est que les traitements des données sont automatisés et ont recours aux technologies de l’IA ; c’est pour dire que pour donner des résultats pertinents, l’IA doit reposer sur d’importantes bases de données, à partir desquelles des programmes peuvent « apprendre » et effectuer des corrélations. D’ailleurs, l’IA n’a pas été d’une grande utilité pour le Covid 19 parce qu’il n’y avait pas d’historique  de données compte tenu de la nouveauté du virus.

Les atouts de la Chine

Mais la Chine a aussi ses atouts dans cette course technologique à l’hégémonie mondiale. D’abord ses plateformes (BATX) et la chasse gardée d’un gigantesque marché de 1,4 milliard de Chinois ; ensuite la Chine a pris de l’avance pour la commercialisation des services de la 5ème génération de technologie (5G) dont le débit internet ultra rapide abolira les délais de  connexion.

L’enjeu est important, il s’agit de se positionner pour la quatrième révolution industrielle dont les identifiants sont les objets connectés, l’intelligence artificielle et la robotique. La Chine est actuellement loin devant les Etats-Unis. Huawei pourrait fixer les prochaines conditions de marché relatives à cette technologie.

Le troisième atout de la Chine est son capitalisme d’Etat. De grands projets  sont lancés ; il s’agit de l'ambitieux programme "Fabriqué en Chine 2025" qui vise à faire du géant asiatique une puissance des nouvelles technologies en devenant autonome sur le plan technologique ; il s’agit aussi, et surtout, de son vaste projet des Nouvelles routes de la soie qui comportent une route de la soie électrique, accolée à une route de la soie numérique, les deux fonctionnant ensemble compte tenu de la forte consommation d’énergie du numérique.
L’ambition de la chine est de conquérir les marchés européen et américain, Xiaomi est déjà implanté en France, et de faire des BATX des concurrents directs des GAFAM sur pratiquement l’ensemble des segments.

La riposte à ce nouveau paysage menaçant s’organise. Depuis la mi-mai 2019, l’isolement technologique de Huawei est orchestré : aucune entreprise américaine n’a plus le droit de fournir du matériel et des équipements technologiques à Huawei. 

Google a décidé de priver les futurs téléphones Huawei de l'accès à son système d'exploitation Android. Microsoft ne permet plus l’accès à Windows. La filiale américaine américaine de China télécom ne peut plus fournir de services à l’International ….. Les pressions américaines se multiplient sur leurs alliés pour qu'ils bannissent Huawei de leurs infrastructures réseaux. Le Japon par exemple a fait son choix. Panasonic a décidé de ne plus fournir à l’entreprise chinoise et à ses 68 filiales certaines composantes électroniques d’origine américaine… Bref les Etats-Unis affûtent leurs armes derrière la guerre commerciale plus visible et plus médiatisée. Leur champ de bataille concerne également l’Europe et au-delà l’Afrique.

L’Europe a adopté, en 2016, l’initiative sur le Cloud européen qui reste à mettre en œuvre, une façon de parier sur des technologies alternatives à même de lui conférer un avantage comparatif dans la concurrence avec les plateformes américaines et asiatiques. Il s’agit de se doter de capacités de niveau mondial en matière d’acheminement, de stockage et de traitement des données, comparables à celles dont disposent de grands acteurs tels que les États-Unis, la Chine ou le Japon. L’objectif est de traiter les méga-données en  Europe.

Quant à l’Afrique, Huawei tire sa croissance externe du marché africain et aussi européen ; près d’une trentaine de pays africains lui ont confié le développement de leurs réseaux télécom notamment le Cameroun, l’Algérie, l’Egypte ou encore l’Afrique du Sud. Huawei teste déjà la technologie 5G avec les plus grandes entreprises de télécommunications du continent: le groupe sud-africain MTN, présent dans près de 20 pays africains, Vodacom et Maroc Telecom. 

Huawei a bien entendu la capacité de rebondir suite à l’ « isolement » technologique américain mais cette guerre technologique est une opportunité pour envisager  des solutions alternatives pour les pays africains pour ne plus rester des consommateurs passifs.

L’Afrique est le deuxième grand marché au monde en termes de demande en technologies, 37% seulement du 1,2 milliard d’Africains ont accès à internet ; pour 2020, les prévisions tablent sur 600 millions de personnes équipées en smartphones, et la quasi totalité des donnée sont stockées en dehors du continent; le lancement de milliers de satellites par Elon Musk, pour connecter l’ensemble du globe à internet n’est pas fortuit mais il va permettre à l’Afrique de couvrir toutes les zones blanches ; donc le potentiel est énorme et se chiffre à plusieurs milliards de dollars d’investissements dans les dix années à venir.

Opportunités pour le Maroc

Dans ce contexte international, comment le Maroc peut-il intégrer la dimension numérique dans sa stratégie de co-développement avec l’Afrique ?

Pour capitaliser sur le formidable positionnement du Maroc en Afrique, il faut commencer par devenir un centre incontournable pour les startups ; aucun modèle n’est transposable mais on peut s’inspirer de ceux qui ont réussi même si les particularismes prennent le pas sur le modèle ; le Maroc a pris du retard mais un retard rattrapable, la révolution numérique étant à ses prémices car l’intelligence artificielle, les objets connectés, la blockchain….. vont profondément modifier la donne.

Un projet de Silicon Valley à Bouznika marocaine a été abandonné

Le projet conçu pour un saut qualitatif du Maroc a été abandonné ; je me permets ce témoignage de mon vécu juste pour dire que tout est possible ; il s’agit du projet de technopole de Bouznika sous le gouvernement Youssoufi pour attirer les IDE dans le secteur des TIC et être producteur et exportateur de biens et services et pas seulement consommateur.

L’étude de faisabilité du projet avait été réalisée, un terrain de 200 ha attribué par les domaines, le financement du fonds Hassan II acquis, la maquette élaborée, et surtout un accord de partenariat signé avec MultiMedia Super Corridor de la Malaisie qui est la version asiatique de la Silicon Valley. Lors de l’organisation au Maroc, en 2000, du congrès de l’Union Internationale des Télécommunications, un forum parallèle a été consacré à la réalisation du technopole de Bouznika, des accords ont été signés avec de grands groupes dont le Chinois Huawei ; des contacts avaient été pris pour la formation d’un conseil scientifique où devaient participer Bill Gates et Winton Cerf, un des pères fondateurs d’internet. La réalisation du Technopark de Casablanca était une sorte de laboratoire pour insérer le Maroc dans la société de l’information ; d’ailleurs, c’est la société de gestion du Technopark qui devait réaliser le technopole, elle avait même procédé à l’augmentation de son capital.

C’est pour dire qu’il y a certainement un choix stratégique à faire en mesure de dessiner notre avenir. Le Maroc sait faire ; les exemples de projets historiquement structurants sont nombreux : la constitution d’un pôle phosphatier, clé de voûte de notre politique africaine, l’option de l’Energie solaire, la construction de Tanger Med …

Cela suppose une initiative, portée politiquement, pour créer une synergie entre tous les acteurs du digital : opérateurs télécom, Universités, grandes Ecoles d’ingénieurs, Centres de recherche, Capitalistes-risqueurs, Fonds de développement, Associations professionnelles, toutes les institutions déjà engagées comme l’Agence de Développement du Digital, la CDG, la CCG, l’OCP, la Commission Nationale de Protection des Données à caractère personnel…. la liste n’est pas exhaustive. Le défi est de trouver la bonne formule ! 

L'Estonie, un modèle

Le modèle de l’Estonie, souvent cité, mérite qu’on s’y arrête. L’Estonie, un petit pays de 1,3 million d’habitants fait rêver parce que le citoyen donne une seule fois dans sa vie les informations qui le concernent. Cet  Etat-plateforme a adopté le système X-Road  qui permet à toutes les bases de données de communiquer entre elles, par exemple celles de différents ministères, des établissements publics, des caisses de sécurité sociales et bien d’autres services ; le gain est double, l’utilisateur n’a pas à répéter les mêmes informations et il n’ y a qu’une seule base de données qui permet des économies de gestion.

C’est donc une infrastructure carrefour qui permet l’interopérabilité des différents systèmes d’information. Le second pilier est un système d’identification numérique, une sorte de carte d’identité électronique qui permet d’accéder aux services de manière sécurisée et authentifiée. Dans quelle mesure ce modèle est-il transposable ?

Il faut souligner les spécificités historiques et culturelles de ce pays, porte d’accès entre l’Europe et la Russie qui après un demi-siècle d’occupation soviétique devait construire un Etat et pas seulement le moderniser ; c’est un pays adepte des thérapies de choc. J’ai eu l’occasion de le découvrir en travaillant sur les schistes bitumineux dans le cadre de la préparation de ma thèse de doctorat sur la question énergétique.

C’est  le seul pays qui a eu l’audace d’organiser son indépendance énergétique dans une économie mondiale dominée par le pétrole en produisant 90% de son électricité à partir de ses ressources en schistes.

La même audace se retrouve au niveau de l’ouverture du pays via le  numérique ;  l’Estonie a adopté la e-résidence : de n’importe quel pays au monde, les e-résidents peuvent accéder aux services numériques et créer leurs entreprises d’où le succès auprès des entrepreneurs du monde. Ce n’est donc pas un hasard si l’Estonie est le pays de Skype !  Le choix est d’abord politique et consiste à servir au mieux les entreprises.

Au-delà de ces spécificités et bien d’autres, si on se limite à l’aspect technologique et en supposant que les inégalités territoriales de la connexion internet soient résolues, il est possible d’avoir une adaptabilité à grande échelle du modèle et d’avoir l’interopérabilité entre tous les services ; de grands pays comme l’Inde et le Canada utilisent le système X-Road ; mais il y a des préalables à la technologie.

En Estonie, le gouvernement a organisé la formation au numérique pour toute la population ; le citoyen est au centre des préoccupations, c’est un client que l’Etat s’attèle à servir au mieux. L’instauration de ce type de rapport de l’Etat au citoyen relèverait d’une révolution culturelle dans de nombreux pays ! En Estonie, la notion qui prime va au-delà de l’intérêt général, c’est celle des biens communs, plus en adéquation avec les questions du XXIe siècle : réseaux numériques, économie de la connaissance, droits de propriété immatérielle etc... En bref, il est possible de s’inspirer du modèle à condition de combiner état d’esprit, culture et volonté politique.   

Le Maroc qui abrite Al Quaraouine, non seulement  a plus ancienne université du monde depuis le 9eme siècle, mais toujours en activité, est en mesure de trouver sa place dans la société du savoir.  

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