La statue de Lyautey et la France de Vichy

Si le débat sur le maintien de la statue du maréchal français à Casablanca porte avant tout sur la colonisation française au Maroc, il convient de rappeler le rôle du sculpteur Cogné dans la promotion du pétainisme et la collaboration active avec l’Allemagne nazie.

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La statue de Lyautey et la France de Vichy Répondre à Lyautey, Mohamed Arejdal, 2019.

Le 06 juillet 2020 à 14:27

Modifié le 10 juillet 2020 à 08:37

« Qu’allons-nous faire ? » se demande aux premiers jours de 1936 Wladimir d’Ormesson dans les colonnes du Figaro. Lyautey est mort depuis un an et demi et déjà ses proches et ceux qui l’ont soutenu se lamentent. Il était « une force de vie », « impossible de nous résigner à porter un deuil immobile » prévient l’ancien officier d’ordonnance du maréchal. Dans l’entourage du chef militaire, une idée fait son chemin : pourquoi pas une fondation qui porterait son nom ? À Paris, un comité national, dont la présidence d'honneur est assurée par le président de la République, Albert Lebrun, est à la tâche. On y parle de « développer l’idée coloniale » et d’ouvrir « un centre d’accueil franco-musulman » dans la capitale.

Au Maroc, un « comité Lyautey » est à l’action. Après l’enterrement du premier résident à Rabat, ses membres s’attellent à un nouveau projet : une statue équestre en mémoire de celui que ses supporters appellent « le pacificateur ». L’initiative a reçu l’aval du grand vizir El Mokri qui a confirmé à Barthou, le ministre des Affaires étrangères, « le désir qu'un monument soit élevé pour perpétuer le souvenir de la grande œuvre du maréchal ».

Une affaire d'Etat

Lyautey figé sur un cheval ? Le natif de Nancy, qui a préparé en détails les plans de son mausolée, y a longtemps pensé. Il s’est entouré d’un maître : François Cogné, une star des portraits officiels, auteur de la statue de Clemenceau, écharpe au vent et chapeau sur la tête, qui trône dans les jardins du Petit Palais. Le maréchal fréquente l’artiste depuis 1916. Le sculpteur lui a fait un buste, qu’il a aimé, et cela fait plusieurs années qu’ils travaillent ensemble à sceller l’iconographie lyautéenne.

Mais le militaire hésite. En 1924, il a fait appel à un autre statuaire, George Malissard, dont les études d’un « Maréchal Lyautey à cheval » ne seront jamais appliquées. Un an avant sa mort, alors qu’il séjourne à Thorey, diminué, l’ex-résident continue d’envoyer à Cogné des photographies de la maquette. Il apprécie le rendu de sa personne, mais l’attitude du cheval le gêne. L'encolure est recourbée, la tête penchée. L’intention de Cogné est de dégager le cavalier, pour ne pas masquer sa silhouette, mais cela ne convient pas. L’animal manque de noblesse ; il faut le revoir entièrement. Lyautey n’en verra pas l’achèvement.

Quatre mois après la disparition du résident, voilà Cogné à Casablanca pour apporter les dernières touches à son œuvre. Il s’est rendu au port, au bout de la jetée, là où le maréchal a souhaité que sa statue repose. « Je la vois ici, saluant les navires de toutes les nations qui entrent dans la rade. Par ce geste, et au nom de notre belle France, je salue et j’invite » lui a-t-il confié. Devant le large, Cogné a pris les croquis d’une pyramide de dix-huit mètres de hauteur qu’il imagine prolonger encore de huit mètres en y plaçant, face à l’océan, les bronzes du gradé et de son cheval.

Entre-temps, une souscription publique, lancée dans les semaines qui ont suivi la mort de Lyautey, bat son plein. Groupements, chambres d’agriculture, syndicats d’initiative, associations de colons, anciens combattants, mutilés de guerre… La presse se fait chaque jour l’écho de nouvelles participations. Les inscriptions sont ouvertes « les jours ouvrables » dans les bureaux du contrôle civil. Dans sa version finale, la statue équestre coûtera plus de 1,5 million de francs – quelque huit cent mille euros – qui seront entièrement couverts par cet « appel aux dons ».

L’affaire engage au plus haut niveau. Un jury du « Monument au maréchal Lyautey » est constitué. À sa tête, Antoine Marchisio, le chef du service d'architecture au Maroc, et Jean Morizé, le secrétaire général du protectorat. Outre Cogné, la liste des artistes en lice comprend Malissard et un troisième sculpteur : Paul Landowski, l’auteur du Christ Rédempteur à Rio de Janeiro. L’homme compte à Casablanca une réalisation emblématique : le Monument à la Victoire et à la Paix qui commémore « l’entraide » entre le Maroc et la France lors de la Première Guerre mondiale. Pour Lyautey, il imagine un arc de triomphe carré sur lequel le maréchal devance un groupe de « quatre cavaliers arabes » tenant des drapeaux. Mais il se plaint des « intrigues » et refuse de participer au concours. C’est finalement Cogné, soutenu par le neveu du maréchal, Pierre, qui remporte la mise.

Aux intentions initiales du projet s’ajoutent des changements radicaux. L’emplacement d’abord. Si Lyautey voulait que sa statue accueille les bateaux qui entrent au port, c’est finalement à l’intérieur de la ville, sur la place qui porte son nom, que le monument va se dresser. La forme ensuite. Pas d’élévation pharaonique, mais un simple piédestal auquel sont accolés des panneaux bas-reliefs qui s’inspirent de l’imagerie coloniale chère au maréchal : une accolade à un chef « indigène », les produits du sol marocain, un groupe de partisans à cheval, des « toubibs » au travail dans un hôpital, un groupe d’officiers, un coin du port en pleine activité…

Cogné, qui a constitué son atelier au rez-de-chaussée de l'immeuble Assayag, reçoit. Des journalistes, la veuve de Lyautey et Pierre, mais aussi le résident Noguès, ainsi que les membres du jury, viennent observer les progrès du statuaire. En mars 1937, le projet est validé et la maquette de la « Statue équestre du maréchal Lyautey » est exposée au public dans les locaux de la Vigie Marocaine. Les éléments en bronze sont réalisés en France dans les ateliers des fonderies Barbedienne. Le 12 octobre 1938, à onze heures, le paquebot Maréchal Lyautey de la compagnie Paquet quitte le port de Marseille à destination du Maroc. À son bord, le monument de huit mille kilos qui a été acheminé en train depuis la gare de Bercy.

Une campagne publicitaire inespérée

L’inauguration a lieu le 5 novembre. Sur la place Lyautey, une foule de « presque soixante mille personnes » selon les journaux sont rassemblées. Les relations entre l'Espagne et la France n’étant pas au beau fixe, aucune délégation du Maroc espagnol n’a fait le déplacement. Beigbeder, le Haut-commissaire de l'Espagne à Tétouan, a écrit au résident pour lui assurer « combien le Maroc espagnol communiera par la pensée avec le Maroc français dans un hommage commun d'admiration envers Lyautey, créateur du Maroc moderne ».

Si pour les autorités françaises il est un succès politique qui rappelle au monde le bien-fondé du protectorat, l’événement est pour Cogné, qui maîtrise autant l’art de la sculpture que celui des affaires, une campagne publicitaire inespérée. Profitant de l’engouement suscité par son œuvre au Maroc, il multiplie les mois suivants, à la galerie Derche et ailleurs, les expositions de ses dessins et peintures. Il vend bien et beaucoup. Et c’est encore pendant l’un de ses nombreux séjours à Casablanca qu’il reçoit en septembre 1940 l’invitation d’un autre maréchal : Philippe Pétain. Le chef du régime de Vichy a besoin d’un portrait pour remplacer celui de Marianne.

Le sculpteur est aux anges. Il admire « son ami » pour lequel il a réalisé un buste quelques années auparavant. En mars 1941, Radio nationale annonce que la statue du vainqueur de Verdun figurera bientôt « dans tous les établissements publics, et en particulier dans les mairies et les écoles ». Elle est réalisée par la maison Vuitton qui en produit 2 500 exemplaires.

Dans son livre L'Art de la défaite : 1940-1944, Laurence Bertrand Dorléac raconte : avec Robert Lallemant et Gérard Ambroselli, Cogné est l’un des « trois artistes les plus intimes avec le maréchal ». Sa mission ? « Conjurer la crise en édifiant les foules et en soignant les âmes ». Interrogé sur son œuvre, cinq mois après la promulgation de la loi sur le statut des Juifs, le sculpteur officiel de la France de Vichy déclare dans la presse : « Philippe Pétain n'a jamais été aussi beau que présentement car j'ai suivi l'évolution de ce profil français magnifique, bon et volontaire, digne à tous les titres d'orner des médailles. »

"L'artiste doit avoir une patrie et lui être fidèle"

Comme Landowski, Cogné, membre du comité Arno Breker, fera le voyage à Berlin en novembre 1941. Deux ans plus tard, il signe une statue en pied de Pétain, le premier monument érigé à Paris en l’honneur du maréchal, qui l’a décoré de la Francisque. Outre des sculptures et médailles à l’effigie du « chef », il a en charge diverses missions « artistiques ». Il supervise notamment la réalisation d’un film de Serge de Poligny, La Nuit du Sacre, inspiré de la vie de Jeanne d’Arc, qui ne verra jamais le jour.

Dans la nécrologie que lui consacre L’Aurore en 1952, le journal indique qu’à la demande d’Adolf Hitler, Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, a demandé à Cogné de réaliser un buste du Führer – une information confirmée dans ses mémoires par l’auteur Pierre-Barthélemy Gheusi. Mais après tractations, l’artiste a décliné la proposition. En 1929, il fût plus prompt à sculpter le buste de Mussolini qui, bien que n’étant pas encore l’allié du régime nazi, avait mis l’Italie au pas de l’idéologie fasciste. Cogné affirmait alors avoir tenté, en vain, d’obtenir audience au Quai d’Orsay pour plaider la cause du Duce.

Dès la chute du régime de Vichy, l’engagement de Cogné dans la collaboration est dénoncé. Évoquant en novembre 1944 le projet d’un buste du général de Gaulle, le quotidien communiste Ce soir, dirigé par Louis Aragon, proteste contre la présence du sculpteur dans la liste des candidats. « Il est l'auteur de la statue de Clemenceau, certes. Mais il est aussi l'auteur du buste de Pétain pour l'exécution duquel il fit plusieurs voyages à Vichy. (…) L'art n'a pas de patrie, dit-on. Nous pensons, nous, que l'artiste doit en avoir une. Et lui être fidèle. »

Paris devant un choix

Avec l’indépendance du Maroc, les symboles de la colonisation française sont peu à peu effacés. La place Lyautey est rebaptisée place Mohammed V et dans la foulée des changements apportés au nom de certaines villes, dont Port-Lyautey qui devient Kenitra, des voix s’élèvent pour réclamer la suppression dans les lieux publics du nom du maréchal. « Chacun de nous ne souffre-t-il pas de voir la statue de Lyautey, fier et orgueilleux, se dresser dans le ciel », s’inquiète le journal Al Ahd Al Jedid en 1958. L’année suivante, le 28 avril au matin, le monument équestre est transféré dans les jardins du consulat de France.

Moins de trente ans après, le souvenir de Lyautey refait surface. Et avec lui celui du passé vichyste de Cogné. Quand il inaugure le 4 mai 1985, place Denys Cochin, en bordure des Invalides, une statue du militaire réalisée par le sculpteur, Jacques Chirac, maire de Paris, est interpellé par le fils de Malissard qui proteste publiquement en rappelant le rôle de Cogné pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est l’association nationale du maréchal Lyautey, créée quelques années auparavant, qui a choisi l’œuvre.

Commentant cet épisode, Serge Barcellini, contrôleur général des armées et président du Souvenir français, reconnaîtra plus tard que « la mise en œuvre de cette politique de la nostalgie présente des risques d’utilisation dérivée. (…) Elle est quelquefois mise au service d’une réhabilitation consciente ou inconsciente de l’État de Vichy. »

Au-delà du débat sur le rôle de Lyautey, peut-on encore ignorer l’engagement politique de Cogné et considérer que son œuvre a sa place au Maroc et dans l’enceinte d’un consulat français ? Certainement pas. « Nous n’avons pas été saisis de la question par les autorités marocaines » a déclaré l’ambassade française à Médias24. Paris, qui semble attendre comme souvent un signe de Rabat, serait pourtant bien avisé de prendre les devants. Et de faire un choix qui honore non seulement l’histoire franco-marocaine, mais l’histoire de France tout court.

Répondre à Lyautey, Mohamed Arejdal, 2019.

La statue de Lyautey et la France de Vichy

Le 06 juillet 2020 à14:27

Modifié le 10 juillet 2020 à 08:37

Si le débat sur le maintien de la statue du maréchal français à Casablanca porte avant tout sur la colonisation française au Maroc, il convient de rappeler le rôle du sculpteur Cogné dans la promotion du pétainisme et la collaboration active avec l’Allemagne nazie.

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« Qu’allons-nous faire ? » se demande aux premiers jours de 1936 Wladimir d’Ormesson dans les colonnes du Figaro. Lyautey est mort depuis un an et demi et déjà ses proches et ceux qui l’ont soutenu se lamentent. Il était « une force de vie », « impossible de nous résigner à porter un deuil immobile » prévient l’ancien officier d’ordonnance du maréchal. Dans l’entourage du chef militaire, une idée fait son chemin : pourquoi pas une fondation qui porterait son nom ? À Paris, un comité national, dont la présidence d'honneur est assurée par le président de la République, Albert Lebrun, est à la tâche. On y parle de « développer l’idée coloniale » et d’ouvrir « un centre d’accueil franco-musulman » dans la capitale.

Au Maroc, un « comité Lyautey » est à l’action. Après l’enterrement du premier résident à Rabat, ses membres s’attellent à un nouveau projet : une statue équestre en mémoire de celui que ses supporters appellent « le pacificateur ». L’initiative a reçu l’aval du grand vizir El Mokri qui a confirmé à Barthou, le ministre des Affaires étrangères, « le désir qu'un monument soit élevé pour perpétuer le souvenir de la grande œuvre du maréchal ».

Une affaire d'Etat

Lyautey figé sur un cheval ? Le natif de Nancy, qui a préparé en détails les plans de son mausolée, y a longtemps pensé. Il s’est entouré d’un maître : François Cogné, une star des portraits officiels, auteur de la statue de Clemenceau, écharpe au vent et chapeau sur la tête, qui trône dans les jardins du Petit Palais. Le maréchal fréquente l’artiste depuis 1916. Le sculpteur lui a fait un buste, qu’il a aimé, et cela fait plusieurs années qu’ils travaillent ensemble à sceller l’iconographie lyautéenne.

Mais le militaire hésite. En 1924, il a fait appel à un autre statuaire, George Malissard, dont les études d’un « Maréchal Lyautey à cheval » ne seront jamais appliquées. Un an avant sa mort, alors qu’il séjourne à Thorey, diminué, l’ex-résident continue d’envoyer à Cogné des photographies de la maquette. Il apprécie le rendu de sa personne, mais l’attitude du cheval le gêne. L'encolure est recourbée, la tête penchée. L’intention de Cogné est de dégager le cavalier, pour ne pas masquer sa silhouette, mais cela ne convient pas. L’animal manque de noblesse ; il faut le revoir entièrement. Lyautey n’en verra pas l’achèvement.

Quatre mois après la disparition du résident, voilà Cogné à Casablanca pour apporter les dernières touches à son œuvre. Il s’est rendu au port, au bout de la jetée, là où le maréchal a souhaité que sa statue repose. « Je la vois ici, saluant les navires de toutes les nations qui entrent dans la rade. Par ce geste, et au nom de notre belle France, je salue et j’invite » lui a-t-il confié. Devant le large, Cogné a pris les croquis d’une pyramide de dix-huit mètres de hauteur qu’il imagine prolonger encore de huit mètres en y plaçant, face à l’océan, les bronzes du gradé et de son cheval.

Entre-temps, une souscription publique, lancée dans les semaines qui ont suivi la mort de Lyautey, bat son plein. Groupements, chambres d’agriculture, syndicats d’initiative, associations de colons, anciens combattants, mutilés de guerre… La presse se fait chaque jour l’écho de nouvelles participations. Les inscriptions sont ouvertes « les jours ouvrables » dans les bureaux du contrôle civil. Dans sa version finale, la statue équestre coûtera plus de 1,5 million de francs – quelque huit cent mille euros – qui seront entièrement couverts par cet « appel aux dons ».

L’affaire engage au plus haut niveau. Un jury du « Monument au maréchal Lyautey » est constitué. À sa tête, Antoine Marchisio, le chef du service d'architecture au Maroc, et Jean Morizé, le secrétaire général du protectorat. Outre Cogné, la liste des artistes en lice comprend Malissard et un troisième sculpteur : Paul Landowski, l’auteur du Christ Rédempteur à Rio de Janeiro. L’homme compte à Casablanca une réalisation emblématique : le Monument à la Victoire et à la Paix qui commémore « l’entraide » entre le Maroc et la France lors de la Première Guerre mondiale. Pour Lyautey, il imagine un arc de triomphe carré sur lequel le maréchal devance un groupe de « quatre cavaliers arabes » tenant des drapeaux. Mais il se plaint des « intrigues » et refuse de participer au concours. C’est finalement Cogné, soutenu par le neveu du maréchal, Pierre, qui remporte la mise.

Aux intentions initiales du projet s’ajoutent des changements radicaux. L’emplacement d’abord. Si Lyautey voulait que sa statue accueille les bateaux qui entrent au port, c’est finalement à l’intérieur de la ville, sur la place qui porte son nom, que le monument va se dresser. La forme ensuite. Pas d’élévation pharaonique, mais un simple piédestal auquel sont accolés des panneaux bas-reliefs qui s’inspirent de l’imagerie coloniale chère au maréchal : une accolade à un chef « indigène », les produits du sol marocain, un groupe de partisans à cheval, des « toubibs » au travail dans un hôpital, un groupe d’officiers, un coin du port en pleine activité…

Cogné, qui a constitué son atelier au rez-de-chaussée de l'immeuble Assayag, reçoit. Des journalistes, la veuve de Lyautey et Pierre, mais aussi le résident Noguès, ainsi que les membres du jury, viennent observer les progrès du statuaire. En mars 1937, le projet est validé et la maquette de la « Statue équestre du maréchal Lyautey » est exposée au public dans les locaux de la Vigie Marocaine. Les éléments en bronze sont réalisés en France dans les ateliers des fonderies Barbedienne. Le 12 octobre 1938, à onze heures, le paquebot Maréchal Lyautey de la compagnie Paquet quitte le port de Marseille à destination du Maroc. À son bord, le monument de huit mille kilos qui a été acheminé en train depuis la gare de Bercy.

Une campagne publicitaire inespérée

L’inauguration a lieu le 5 novembre. Sur la place Lyautey, une foule de « presque soixante mille personnes » selon les journaux sont rassemblées. Les relations entre l'Espagne et la France n’étant pas au beau fixe, aucune délégation du Maroc espagnol n’a fait le déplacement. Beigbeder, le Haut-commissaire de l'Espagne à Tétouan, a écrit au résident pour lui assurer « combien le Maroc espagnol communiera par la pensée avec le Maroc français dans un hommage commun d'admiration envers Lyautey, créateur du Maroc moderne ».

Si pour les autorités françaises il est un succès politique qui rappelle au monde le bien-fondé du protectorat, l’événement est pour Cogné, qui maîtrise autant l’art de la sculpture que celui des affaires, une campagne publicitaire inespérée. Profitant de l’engouement suscité par son œuvre au Maroc, il multiplie les mois suivants, à la galerie Derche et ailleurs, les expositions de ses dessins et peintures. Il vend bien et beaucoup. Et c’est encore pendant l’un de ses nombreux séjours à Casablanca qu’il reçoit en septembre 1940 l’invitation d’un autre maréchal : Philippe Pétain. Le chef du régime de Vichy a besoin d’un portrait pour remplacer celui de Marianne.

Le sculpteur est aux anges. Il admire « son ami » pour lequel il a réalisé un buste quelques années auparavant. En mars 1941, Radio nationale annonce que la statue du vainqueur de Verdun figurera bientôt « dans tous les établissements publics, et en particulier dans les mairies et les écoles ». Elle est réalisée par la maison Vuitton qui en produit 2 500 exemplaires.

Dans son livre L'Art de la défaite : 1940-1944, Laurence Bertrand Dorléac raconte : avec Robert Lallemant et Gérard Ambroselli, Cogné est l’un des « trois artistes les plus intimes avec le maréchal ». Sa mission ? « Conjurer la crise en édifiant les foules et en soignant les âmes ». Interrogé sur son œuvre, cinq mois après la promulgation de la loi sur le statut des Juifs, le sculpteur officiel de la France de Vichy déclare dans la presse : « Philippe Pétain n'a jamais été aussi beau que présentement car j'ai suivi l'évolution de ce profil français magnifique, bon et volontaire, digne à tous les titres d'orner des médailles. »

"L'artiste doit avoir une patrie et lui être fidèle"

Comme Landowski, Cogné, membre du comité Arno Breker, fera le voyage à Berlin en novembre 1941. Deux ans plus tard, il signe une statue en pied de Pétain, le premier monument érigé à Paris en l’honneur du maréchal, qui l’a décoré de la Francisque. Outre des sculptures et médailles à l’effigie du « chef », il a en charge diverses missions « artistiques ». Il supervise notamment la réalisation d’un film de Serge de Poligny, La Nuit du Sacre, inspiré de la vie de Jeanne d’Arc, qui ne verra jamais le jour.

Dans la nécrologie que lui consacre L’Aurore en 1952, le journal indique qu’à la demande d’Adolf Hitler, Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, a demandé à Cogné de réaliser un buste du Führer – une information confirmée dans ses mémoires par l’auteur Pierre-Barthélemy Gheusi. Mais après tractations, l’artiste a décliné la proposition. En 1929, il fût plus prompt à sculpter le buste de Mussolini qui, bien que n’étant pas encore l’allié du régime nazi, avait mis l’Italie au pas de l’idéologie fasciste. Cogné affirmait alors avoir tenté, en vain, d’obtenir audience au Quai d’Orsay pour plaider la cause du Duce.

Dès la chute du régime de Vichy, l’engagement de Cogné dans la collaboration est dénoncé. Évoquant en novembre 1944 le projet d’un buste du général de Gaulle, le quotidien communiste Ce soir, dirigé par Louis Aragon, proteste contre la présence du sculpteur dans la liste des candidats. « Il est l'auteur de la statue de Clemenceau, certes. Mais il est aussi l'auteur du buste de Pétain pour l'exécution duquel il fit plusieurs voyages à Vichy. (…) L'art n'a pas de patrie, dit-on. Nous pensons, nous, que l'artiste doit en avoir une. Et lui être fidèle. »

Paris devant un choix

Avec l’indépendance du Maroc, les symboles de la colonisation française sont peu à peu effacés. La place Lyautey est rebaptisée place Mohammed V et dans la foulée des changements apportés au nom de certaines villes, dont Port-Lyautey qui devient Kenitra, des voix s’élèvent pour réclamer la suppression dans les lieux publics du nom du maréchal. « Chacun de nous ne souffre-t-il pas de voir la statue de Lyautey, fier et orgueilleux, se dresser dans le ciel », s’inquiète le journal Al Ahd Al Jedid en 1958. L’année suivante, le 28 avril au matin, le monument équestre est transféré dans les jardins du consulat de France.

Moins de trente ans après, le souvenir de Lyautey refait surface. Et avec lui celui du passé vichyste de Cogné. Quand il inaugure le 4 mai 1985, place Denys Cochin, en bordure des Invalides, une statue du militaire réalisée par le sculpteur, Jacques Chirac, maire de Paris, est interpellé par le fils de Malissard qui proteste publiquement en rappelant le rôle de Cogné pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est l’association nationale du maréchal Lyautey, créée quelques années auparavant, qui a choisi l’œuvre.

Commentant cet épisode, Serge Barcellini, contrôleur général des armées et président du Souvenir français, reconnaîtra plus tard que « la mise en œuvre de cette politique de la nostalgie présente des risques d’utilisation dérivée. (…) Elle est quelquefois mise au service d’une réhabilitation consciente ou inconsciente de l’État de Vichy. »

Au-delà du débat sur le rôle de Lyautey, peut-on encore ignorer l’engagement politique de Cogné et considérer que son œuvre a sa place au Maroc et dans l’enceinte d’un consulat français ? Certainement pas. « Nous n’avons pas été saisis de la question par les autorités marocaines » a déclaré l’ambassade française à Médias24. Paris, qui semble attendre comme souvent un signe de Rabat, serait pourtant bien avisé de prendre les devants. Et de faire un choix qui honore non seulement l’histoire franco-marocaine, mais l’histoire de France tout court.

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