Toby Ord

Maître de recherches en philosophie à l'Université d'Oxford

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L'humanité peut-elle grandir?

Le 17 novembre 2020 à 16:14

Modifié le 19 novembre 2020 à 10:25

La pandémie du Covid-19 souligne une fois encore à quel point l'humanité est prise dans un réseau dense de relations. Un seul animal infecté quelque part en Chine a déclenché une réaction en chaîne qui, près d'un an plus tard, continue d'avoir des répercussions dans le monde entier.

OXFORD – Cela n'a rien d'étonnant. L'histoire des pandémies retrace notre unification en tant qu'espèce. La peste noire s'est déplacée le long des nouvelles routes commerciales tracées entre l'Europe et l'Asie au Moyen-âge. La variole a traversé l'Atlantique avec les Européens, avant de dévaster les Amériques. Puis la pandémie de grippe espagnole de 1918 a touché les six continents en quelques mois, suite aux avancées technologiques qui ont permis de déplacer les marchandises et les populations. A chaque fois que l'humanité fait des pas de géant vers une plus grande intégration, la maladie s'ensuit.

Cela a produit des bénéfices considérables. Nous mettons en commun nos connaissances, notre innovation et notre technologie. Nous tirons profit des riches traditions issues d'autres cultures. Nous coopérons en dépit des longues distances, nous travaillons ensemble sur des projets qui dépasseraient les ressources d'un seul individu ou d'un seul pays, afin de les mener à bien, comme ce fut le cas pour l'éradication de la variole de la surface de la Terre.

Interconnectivité

Mais notre interconnectivité s'accompagne de coûts énormes. Nous partageons non seulement le meilleur de nos connaissances et de nos cultures, mais également nos plus grands risques. Nous pouvons vivre plusieurs décennies sans nous en rendre compte, mais nos activités ont un coût caché en matière de risque qui finit tôt ou tard par réclamer son dû. Et ce phénomène ne se limite pas aux pandémies. Notre nouvelle capacité à partager des informations dans le monde entier permet à des idées dangereuses, désinformation, idéologies déformées et haine, de se répandre plus rapidement que toute maladie.

Ces défis d'un monde interconnecté exigent de nous de nouvelles approches éthiques, de nouvelles manières de comprendre la détresse qui nous frappe et de coordonner notre réponse. L'éthique se conçoit en principe dans la perspective de l'individu: que dois-je faire? Mais nous devons parfois prendre du recul afin d'embrasser une perspective plus large et de penser en termes d'obligations qui pèsent sur les sociétés ou sur les pays. Durant les derniers siècles, nous avons commencé à adopter une perspective mondiale en nous demandant comment le monde devait répondre à d'importantes préoccupations.

Ces nouvelles perspectives sont les exigences d'un monde qui change. Avant la civilisation, l'idée même de notre responsabilité n'avait de valeur que dans le cadre de nos besoins les plus immédiats. Ce n'est qu'en devenant plus solidaires que nous avons commencé à faire face à des problèmes véritablement mondiaux, et que nous avons dû prendre en compte nos obligations collectives envers notre planète et envers nous-mêmes.

Mais à présent, nous devons faire un pas de plus. Alors même que nos interconnexions se ramifient, nous connaissons des changements radicaux dans la simple portée de nos actes. Avec l'avènement des armes nucléaires, la puissance sans limite de l'humanité sur le monde qui nous entoure est finalement parvenue à un point où nous pourrions nous détruire nous-mêmes. Nous sommes entrés dans un monde dans lequel nous avons le pouvoir de menacer non seulement toute personne vivante aujourd'hui, mais tous également tous nos descendants et toutes leurs réalisations éventuelles: nous pourrions trahir non seulement la confiance entre tous les vivants actuels, mais aussi celle des dizaines de milliers de générations qui nous ont précédé.

Une nouvelle éthique 

Mais si notre puissance continue de croître, les risques en font de même: le changement climatique extrême, ou encore les biotechnologies à venir qui permettront à des pandémies produites artificiellement de se déployer avec une létalité et une transmissibilité sans précédents dans la nature. Des risques de ce type, qui menacent notre avenir tout entier, que ce soit à travers notre extinction ou l'effondrement irrévocable de notre civilisation, sont connus sous le nom de risques existentiels. Notre manière d'y répondre va déterminer le destin de notre espèce.

Pour relever le défi, il faudra radicalement réorienter notre réflexion, en considérant notre génération comme une petite partie d'un tout beaucoup plus grand: une histoire qui se déploie sur des siècles. Il nous faudra donc adopter non seulement une perspective mondiale, celle de tous les vivants actuels, mais également la perspective de l'humanité elle-même, les centaines de milliards de gens qui nous ont précédé, les quelques huit milliards de vivants actuels et les innombrables générations à venir. En adoptant une perspective éthique de ce genre, nous aurons une meilleure perception de notre rôle crucial dans l'histoire plus large de notre espèce.

Une réflexion de ce type peut nous sembler peu naturelle, pour cette raison que l'humanité n'est pas un agent cohérent. Nous sommes profondément divisés quant à nos obligations et nous sommes en concurrence acharnée les uns avec les autres. Nous luttons pour agir de concert, même quand il est évident qu'il s'agit de notre meilleur intérêt. Mais cela est vrai de tous les agents collectifs et ne nous empêche pas pour autant de nous reporter aux priorités d'un pays ou aux intérêts d'un entreprise. Il ne s'agit pas ici de nier les différences et les contentieux entre agents humains: il s'agit plutôt de se demander ce que nous pouvons accomplir si nous agissons ensemble, ou quelles sont les responsabilités que nous assumons de manière collective.

Nier les différences et les contentieux 

Examinons l'humanité tout entière dans les termes d'une seule vie humaine. L'espèce typique survit environ un million d'années et l'humanité n'a que 200.000 ans d'existence, ce qui fait de nous des adolescents dans cette perspective. Cette comparaison nous semble particulièrement à propos, car comme un adolescent, nous constatons des développements rapides de notre force ainsi que de notre capacité à nous mettre dans le pétrin. Nous sommes presque prêts à affronter le monde, prêts à explorer les potentiels étourdissants que l'avenir nous promet. Et pourtant sur le plan des risques, nous nous montrons bien souvent impulsifs et imprudents, quand nous préférons faire main basse sur les bénéfices à court terme en négligeant les coûts à long terme.

Au sein des sociétés individuelles, nous résolvons ces tensions en laissant suffisamment de place aux jeunes pour qu'ils puissent grandir et s'épanouir, tout en les protégeant en même temps contre des dangers qu'ils ne comprennent pas encore. Ce n'est que peu à peu que nous leur accordons les libertés de l'âge adulte, en espérant leur avoir accordé suffisamment de temps et de conseils pour qu'ils puissent faire des choix éclairés et prudents, et reconnaître que chaque liberté s'accompagne d'une responsabilité. Malheureusement, l'humanité n'a pas la chance d'avoir à sa disposition un gardien protecteur. Nous sommes seuls et nous allons devoir grandir rapidement.

La survie de l'humanité en cette période déterminante repose en dernier ressort entre nos mains. Parce que les plus grands risques ne proviennent pas de la nature mais bien de nos propres actes, nous pouvons éviter la catastrophe à condition de le vouloir. Nous pouvons adopter une attitude plus sage face à l'augmentation de notre interconnectivité et de nos progrès technologiques, en mettant de côté une fraction des bénéfices qu'ils apportent, en vue de nous protéger contre les risques qui leur sont associés. Faire de temps en temps un pas en arrière afin d'adopter la perspective de l'humanité nous donnera l'occasion de mieux appréhender notre problématique et nous dotera d'une vision nécessaire pour guider notre action.

© Project Syndicate 1995–2020
Toby Ord

Maître de recherches en philosophie à l'Université d'Oxford

L'humanité peut-elle grandir?

Le 17 novembre 2020 à16:55

Modifié le 19 novembre 2020 à 10:25

La pandémie du Covid-19 souligne une fois encore à quel point l'humanité est prise dans un réseau dense de relations. Un seul animal infecté quelque part en Chine a déclenché une réaction en chaîne qui, près d'un an plus tard, continue d'avoir des répercussions dans le monde entier.

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OXFORD – Cela n'a rien d'étonnant. L'histoire des pandémies retrace notre unification en tant qu'espèce. La peste noire s'est déplacée le long des nouvelles routes commerciales tracées entre l'Europe et l'Asie au Moyen-âge. La variole a traversé l'Atlantique avec les Européens, avant de dévaster les Amériques. Puis la pandémie de grippe espagnole de 1918 a touché les six continents en quelques mois, suite aux avancées technologiques qui ont permis de déplacer les marchandises et les populations. A chaque fois que l'humanité fait des pas de géant vers une plus grande intégration, la maladie s'ensuit.

Cela a produit des bénéfices considérables. Nous mettons en commun nos connaissances, notre innovation et notre technologie. Nous tirons profit des riches traditions issues d'autres cultures. Nous coopérons en dépit des longues distances, nous travaillons ensemble sur des projets qui dépasseraient les ressources d'un seul individu ou d'un seul pays, afin de les mener à bien, comme ce fut le cas pour l'éradication de la variole de la surface de la Terre.

Interconnectivité

Mais notre interconnectivité s'accompagne de coûts énormes. Nous partageons non seulement le meilleur de nos connaissances et de nos cultures, mais également nos plus grands risques. Nous pouvons vivre plusieurs décennies sans nous en rendre compte, mais nos activités ont un coût caché en matière de risque qui finit tôt ou tard par réclamer son dû. Et ce phénomène ne se limite pas aux pandémies. Notre nouvelle capacité à partager des informations dans le monde entier permet à des idées dangereuses, désinformation, idéologies déformées et haine, de se répandre plus rapidement que toute maladie.

Ces défis d'un monde interconnecté exigent de nous de nouvelles approches éthiques, de nouvelles manières de comprendre la détresse qui nous frappe et de coordonner notre réponse. L'éthique se conçoit en principe dans la perspective de l'individu: que dois-je faire? Mais nous devons parfois prendre du recul afin d'embrasser une perspective plus large et de penser en termes d'obligations qui pèsent sur les sociétés ou sur les pays. Durant les derniers siècles, nous avons commencé à adopter une perspective mondiale en nous demandant comment le monde devait répondre à d'importantes préoccupations.

Ces nouvelles perspectives sont les exigences d'un monde qui change. Avant la civilisation, l'idée même de notre responsabilité n'avait de valeur que dans le cadre de nos besoins les plus immédiats. Ce n'est qu'en devenant plus solidaires que nous avons commencé à faire face à des problèmes véritablement mondiaux, et que nous avons dû prendre en compte nos obligations collectives envers notre planète et envers nous-mêmes.

Mais à présent, nous devons faire un pas de plus. Alors même que nos interconnexions se ramifient, nous connaissons des changements radicaux dans la simple portée de nos actes. Avec l'avènement des armes nucléaires, la puissance sans limite de l'humanité sur le monde qui nous entoure est finalement parvenue à un point où nous pourrions nous détruire nous-mêmes. Nous sommes entrés dans un monde dans lequel nous avons le pouvoir de menacer non seulement toute personne vivante aujourd'hui, mais tous également tous nos descendants et toutes leurs réalisations éventuelles: nous pourrions trahir non seulement la confiance entre tous les vivants actuels, mais aussi celle des dizaines de milliers de générations qui nous ont précédé.

Une nouvelle éthique 

Mais si notre puissance continue de croître, les risques en font de même: le changement climatique extrême, ou encore les biotechnologies à venir qui permettront à des pandémies produites artificiellement de se déployer avec une létalité et une transmissibilité sans précédents dans la nature. Des risques de ce type, qui menacent notre avenir tout entier, que ce soit à travers notre extinction ou l'effondrement irrévocable de notre civilisation, sont connus sous le nom de risques existentiels. Notre manière d'y répondre va déterminer le destin de notre espèce.

Pour relever le défi, il faudra radicalement réorienter notre réflexion, en considérant notre génération comme une petite partie d'un tout beaucoup plus grand: une histoire qui se déploie sur des siècles. Il nous faudra donc adopter non seulement une perspective mondiale, celle de tous les vivants actuels, mais également la perspective de l'humanité elle-même, les centaines de milliards de gens qui nous ont précédé, les quelques huit milliards de vivants actuels et les innombrables générations à venir. En adoptant une perspective éthique de ce genre, nous aurons une meilleure perception de notre rôle crucial dans l'histoire plus large de notre espèce.

Une réflexion de ce type peut nous sembler peu naturelle, pour cette raison que l'humanité n'est pas un agent cohérent. Nous sommes profondément divisés quant à nos obligations et nous sommes en concurrence acharnée les uns avec les autres. Nous luttons pour agir de concert, même quand il est évident qu'il s'agit de notre meilleur intérêt. Mais cela est vrai de tous les agents collectifs et ne nous empêche pas pour autant de nous reporter aux priorités d'un pays ou aux intérêts d'un entreprise. Il ne s'agit pas ici de nier les différences et les contentieux entre agents humains: il s'agit plutôt de se demander ce que nous pouvons accomplir si nous agissons ensemble, ou quelles sont les responsabilités que nous assumons de manière collective.

Nier les différences et les contentieux 

Examinons l'humanité tout entière dans les termes d'une seule vie humaine. L'espèce typique survit environ un million d'années et l'humanité n'a que 200.000 ans d'existence, ce qui fait de nous des adolescents dans cette perspective. Cette comparaison nous semble particulièrement à propos, car comme un adolescent, nous constatons des développements rapides de notre force ainsi que de notre capacité à nous mettre dans le pétrin. Nous sommes presque prêts à affronter le monde, prêts à explorer les potentiels étourdissants que l'avenir nous promet. Et pourtant sur le plan des risques, nous nous montrons bien souvent impulsifs et imprudents, quand nous préférons faire main basse sur les bénéfices à court terme en négligeant les coûts à long terme.

Au sein des sociétés individuelles, nous résolvons ces tensions en laissant suffisamment de place aux jeunes pour qu'ils puissent grandir et s'épanouir, tout en les protégeant en même temps contre des dangers qu'ils ne comprennent pas encore. Ce n'est que peu à peu que nous leur accordons les libertés de l'âge adulte, en espérant leur avoir accordé suffisamment de temps et de conseils pour qu'ils puissent faire des choix éclairés et prudents, et reconnaître que chaque liberté s'accompagne d'une responsabilité. Malheureusement, l'humanité n'a pas la chance d'avoir à sa disposition un gardien protecteur. Nous sommes seuls et nous allons devoir grandir rapidement.

La survie de l'humanité en cette période déterminante repose en dernier ressort entre nos mains. Parce que les plus grands risques ne proviennent pas de la nature mais bien de nos propres actes, nous pouvons éviter la catastrophe à condition de le vouloir. Nous pouvons adopter une attitude plus sage face à l'augmentation de notre interconnectivité et de nos progrès technologiques, en mettant de côté une fraction des bénéfices qu'ils apportent, en vue de nous protéger contre les risques qui leur sont associés. Faire de temps en temps un pas en arrière afin d'adopter la perspective de l'humanité nous donnera l'occasion de mieux appréhender notre problématique et nous dotera d'une vision nécessaire pour guider notre action.

© Project Syndicate 1995–2020

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